"Le maître représente une région absolument autre de l'espace et du temps"





Blanchot ou le sheikh du Barzakh, comme je dis souvent en plaisantant à une murîd, toujours dans l'entre-deux et ne voulant point passer dans l'un ou l'autre monde. Ainsi, la relation maître-disciple serait ici, pour lui, essentiellement une infranchissable distance, une dynamique tendue entre le disciple et le maître, lequel n'a pas pour fonction d'instruire mais de dérouter au fond : un murshid dont la fonction n'est pas de guider mais d'égarer, du moins d'empêcher l'arrivée, et surtout d'arriver à sa personne, ce qui éteindrait la quête. Un lien de tension assez proche de l'amour courtois, où l'accomplissement est soit inaccessible, ou recule toujours, ou se dérobe, afin que reste le désir et la brûlure qui est le lien véritable. De même le maître est peut-être celui qui sait garder entre lui et l'élève, un pont éternel, c'est-à-dire jamais franchi totalement, jamais effondré non plus.

Comprenons que le philosophe n'est pas seulement celui qui enseigne ce qu'il sait ; comprenons qu'il ne faut pas se contenter d'attribuer au maître un rôle d'exemple et définir son lien à son maître comme un lien existentiel. Le maître représente une région absolument autre de l'espace et du temps ; cela signifie qu'il y a, de par sa présence, une dissymétrie dans les rapports de communication ; c'est-à-dire que là où il est, le champs des rapports cesse d'être uni et présente une distorsion excluant une relation droite et même la réversibilité des relations. L'existence du maître révèle une structure singulière de l'espace interrelationnel, d'où il résulte que la distance de l'élève au maître n'est pas la même que la distance du maître à l'élève – et plus encore : qu'il y a entre le point occupé par le maître, le point A, et le point occupé par le disciple, le point B, une séparation et comme un abîme, séparation qui va désormais être la mesure de toutes les autres distances et de tous les autres temps. Disons plus précisément que la présence de A introduit pour B, mais par conséquent aussi pour A, un rapport d'infinité entre toutes choses et avant tout dans la parole qui assume ce rapport. Le maître n'est donc pas destiné à aplanir le champ des relations, mais à le bouleverser ; non pas à faciliter les chemins du savoir, mais d'abord à les rendre non seulement plus difficiles, mais proprement infrayables ; ce que la tradition orientale de la maîtrise montre assez bien. Le maître ne donne rien à connaître qui ne reste déterminé par l'"inconnu" indéterminable qu'il représente, inconnu qui ne s'affirme pas par le mystère, le prestige, l'érudition de celui qui enseigne, mais par la distance infinie entre A et B. Or, connaître par la mesure de l'"inconnu", aller à la familiarité des choses en en réservant l'étrangeté, se rapporter à tout par l'expérience même de l'interprétation des rapports, ce n'est rien d'autre qu'entendre parler et apprendre à parler. Le rapport de maître à disciple est le rapport même de la parole, lorsqu'en celle-ci l'incommensurable se fait mesure et l'irrelation, rapport.

Seulement on le conçoit bien, une double altération menace le sens de cette étrange structure. Tantôt l'"inconnu" se borne à être l'ensemble des choses qui ne sont pas encore connues (soit rien de plus que l'objet même de la science). Tantôt l'"inconnu" se confond avec la personne du maître, et c'est alors sa valeur propre, sa valeur d'exemple, ses mérites de guru et de zaddik (sa transcendance de maître), non plus la forme de l'espace interrelationnel dont il est l'un des termes, qui deviennent principe de sagesse. Dans les deux cas, l'enseignement cesse de correspondre à l'exigence de la recherche.

Maurice Blanchot, L'Entretien infini : La parole plurielle 1 ; la pensée et l'exigence de discontinuité.

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