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L’Âme du monde



La Rose de Djam: III. Le Pôle du monde


Chapitre IV : L’Âme du monde



« Il semble bien que cet entretien soit un entretien de l'Âme du monde avec les âmes individuelles en ce monde. »
Abû Yaqûb Sejestanî.




Le maître d’Alamut, la Couronne du monde et de la foi des nizarî, le seigneur de cet empire si fragile et si influent qui faisait trembler les princes depuis presqu’un siècle, et qui avait aussi enduré tant de persécutions, était un homme d’apparence médiocrement imposante. Sa taille, plus courte que haute, son corps aux épaules étroites, son visage sans beauté, dont le regard perçait à jour mais ne laissait rien deviner, faisaient qu’on l’eût pris facilement pour un docteur de la loi ou un de ces savants versés en astronomie, en mathématiques ou en philosophie, qu’il aimait d’ailleurs à fréquenter. On eût pu aussi le confondre avec un vizir, un homme de conseils et d’antichambres, pour peu que l’on captasse cet éclair de ruse, tantôt amusé, tantôt inquiétant, que ses yeux, d’une saisissante couleur pâle, en tout point semblable à celle des yeux de Shudjâ’, cet autre Daylâmî, laissaient parfois jaillir. Il avait le teint coloré, le nez moyennement long, une bouche bien formée dont les coins s’abaissaient un peu, sauf quand il souriait et découvrait alors des dents régulières et blanches.
Mais il ne souriait pas en cet instant, même si son regard d’eau incolore pouvait refléter un égaiement ténu en considérant le murîd rondouillet et timide marmotter un salut, mains glissées respectueusement dans ses manches.
À dire vrai, le Khwârizmî s’était inquiété de la bonne façon de saluer Nûr al-Dîn : prosternation, comme devant un souverain, ou salut pieux à un chef spirituel ? Mais il observa que les gardes qui les accompagnaient ne s’aplatissaient pas plus au sol que Shudjâ’. En cela aussi, l’Imâm bousculait les usages, en un temps où le moindre petit roitelet kurde ou turc aspirait au cérémonial de Key Khosrow.
– Je m’attendais à la visite du Maître des orages, mais la tienne, jeune murîd, que m’annonce-t-elle ?
Voyant que Shudjâ’ n’avait pas l’intention de justifier sa présence, Süleyman répondit :
– Je… Je suis l’élève du sheikh Jalâl al-Dîn Barqûq. Il m’a confié… un peu… au pîr Shudjâ’, pour l’assister en ses missions.
– « Assister » le Loup du Daylâm ? Hum ! j’en suis fort navré pour toi !
Nûr al-Dîn tourna ensuite son attention vers le pîr, toujours impassible :
– Ton élève s’est-elle tout à fait égarée au Kurdistan, que tu l’aies déjà remplacée ?
– Je ne pense pas. Elle ne se perd pas si aisément.
– Et celui-ci, pourquoi l’amènes-tu, alors ?
– Il est d’usage, chez les Quarante, d’emmener nos murîds les plus prometteurs au cours de nos missions. Un apprentissage de terrain que tes élèves connaissent fort bien aussi !
– Et toi, que viens-tu faire ici ?
– Ton agent a dû te livrer un rapport des plus complets, s’il ne lui est pas arrivé malheur entre temps.
Le maître d’Alamut s’accouda sur un des bras de son lit de réception. Il fit signe à ses visiteurs de s’assoir sur les coussins en face de lui, ce qu’il n’avait fait jusqu’à présent.
– J’ai reçu, en effet, nombre de missives. « On » perd tes traces à Hisn Kayfâ, celles de ton élève à Lâlish, et celles de ses compagnons à Mossoul. Ensuite, j’ignore tout à fait ce qu’il en est, car « on » est reparti en Syrie pour régler une affaire en suspens depuis des années. Peut-être vas-tu m’éclairer, toi, sur ta réapparition dans le monde des vivants et sur ce qu’il est advenu de Sibylle ? 

Pendant plus d’une heure, Süleyman, bien coi, ne put qu’admirer le tour de force du Daylâmî, qui réussissait à raconter par le menu sa capture volontaire et sa délivrance par le Franc et le sheikh de l’Illumination, sans jamais mentionner la trahison de Yokhannân. Si l’on en croyait Shudjâ’, le seul but de sa capture volontaire avait été d’infiltrer les Noirs pour identifier tous leurs relais, que ce soit en Syrie, en Perse ou dans les deux Irak. Quant à la quête de Sibylle, le pîr en dit moins encore, seulement qu’elle se trouvait dans un lieu inaccessible à sa vision de sheikh, entourée de Noirs qui la traquaient comme des chiens de sang suivent une biche aux abois. 
– Et que veulent de nous les Quarante ?
– Renouveler l’alliance.
– Nous avons convenu de ne pas intervenir dans votre querelle avec les Frères de la supposée Droiture..
– Nous voulons davantage. Et ce ne sont pas les Quarante, mais les Sept qui te le demandent.
– Votre prétendu Pôle m’appelle à son secours, et à l’insu du reste des Quarante ? Vos affaires vont-elles donc si mal ?
– Le Pôle a ses raisons qui, la plupart du temps, demeurent cachées à tous, même aux Sept.
– Pourquoi aiderais-je cet usurpateur ?
– Parce que ses ennemis te menacent aussi ?
– En quoi ? Nos affaires, à nous, ne sont pas de ce monde.
– Quand ils auront pris Alamut, peut-être que ce monde méritera que tu t’intéresses à lui.
– Les Noirs ne sont qu’un danger de plus. Nous sommes seuls et vous êtes… tous les autres. Mais nous allons y réfléchir.
– J’ai aussi une autre requête qui, j’espère, prendra moins de temps à être agréée : je veux ton laisser-passer à travers tes montagnes pour gagner le mont Demawend.
Les sourcils de Nûr al-Dîn se haussèrent.
– Tiens-tu vraiment à le voir ? Qu’en espères-tu ?
– Je ne le sais encore. Mais le mal se traite toujours à la source. 
– Pourquoi demander mon accord, alors qu’il te serait si facile de t’y rendre sans moi ?
– Aux alentours de sa prison, il ne fait pas bon voyager par les chemins d’Outre-monde. Là-bas, l’ombre l’emporte un peu trop facilement sur la lumière. Je préfère prendre les voies banales, humaines et terrestres.
Pour se donner le temps de répondre, l’Imâm feignit de se souvenir de la présence muette de Süleyman.
– Comptes-tu emmener ce malheureux apprenti pour l’affronter aussi ?
– Je laisse cet apprenti à ta garde, Nûr al-Dîn. Je le reprendrai à mon retour.
– Si tu en reviens… Eh bien, qu’en dis-tu, murîd ? Si ton pîr n’en réchappe pas, ne pourras-tu devenir l’un de mes disciples ? 
– Il n’y a qu’un maître en mon cœur, dit doucement le Turc.
– Méfie-toi des égarements de ton cœur, alors ! répondit Nûr al-Dîn avec plus d’indulgence que de condescendance. 
Se redressant, il fit signe à un garde.
– Conduis-les en leurs appartements, mande Behar et dis-lui de prendre soin du murîd tout le temps de son séjour ! Shudjâ’, je te vois demain. Nous aurons beaucoup à parler, à ce que je pressens.

Menés dans des chambres confortables où, bien entendu, tous leurs gestes et paroles tombaient dans une dizaine d’oreilles et d’yeux invisibles, le murîd et le pîr ne purent guère échanger à voix haute les impressions qu’ils avaient retirées de l’entrevue. La seule question que Süleyman se sentit en droit de poser était celle concernant son sort à Alamut, en attendant que Shudjâ’ revînt de son expédition :
– Que vais-je faire ici ?
– Tu pourras toujours t’instruire avec leurs novices, répondit distraitement le Daylâmî, dont c’était le dernier des soucis. Et s’ils veulent te gagner à leur cause avec trop d’insistance, mets à profit le livret d’instructions que Meï-Mo t’a donné avant de partir. Le temps qu’ils comprennent un de ses commentaires, j’aurai largement celui de faire trois fois le tour de ce bas-monde avant de revenir ici !
De fait, l’érudit de Chine avait, au moment du départ, pris Süleyman par l’épaule, en lui tendant un ensemble de rouleaux, disant quelque chose en son parler que Jalâl al-Dîn Barqûq traduisait au fur et à mesure, la graisse de ses joues plissée par un rire intérieur, comme devant le meilleur des bons tours qu’il eût laissé jouer à son élève :
– Il te dit de prendre avec toi ces leçons, pour un usage défensif et offensif, au cours de ton voyage parmi dragons naissant, volant et bataillant dans les chaînes des montagnes brumeuses.
Ouvrant un des rouleaux, Süleyman avait vu qu’il était écrit en sogdien, langue qu’il lisait et comprenait passablement. Aux explications de Meï Mo, le Khwârizmî avait compris qu’il s’agissait du commentaire d’un livre chinois qu’il avait fait traduire par des marchands de Perse, installés dans sa ville depuis des siècles, mais dont le sogdien s’était tant bien que mal maintenu, même si c’était avec force tournures archaïques, voire sinisées. 
Sommé de se hâter par Shudjâ’, qui ne prenait jamais beaucoup de temps en ses adieux, Süleyman avait remercié brièvement, glissé les rouleaux dans ses manches, et depuis, les avait oubliés.
Allant les chercher en ses bagages, il déroula le premier papier et en lut le titre à voix haute : 

Exhortations à l’étude du principe obscur des automnes, après coup et au moment voulu, dans la chaîne des retours et de l’éclaircissement.

– Sais-tu de quoi le livre parle, ô mon Pîr ?
– Aucune idée ! répondit Shudjâ’. Cela dit, tu auras tout le temps pour élucider cela avec tes camarades de classe, car si je parviens à décider leur souverain de me faire escorter jusqu’à Demawend, je suis certain que ce sera par mille et un lacets. Je n’ai jamais vu un nizarî aller tout droit là où il pouvait tourner. 
– Serai-je un nouvel élève à leurs yeux ? Voudront-ils me convertir ?

– Nûr al-Dîn t’appelle son invité, ce qui veut dire que tu es son otage. Tu vivras parmi les plus verts de leurs aspirants, et comme eux, en apparence. Tout ce que tu as à faire, c’est qu’on te remarque le moins possible… mission qui, je dois dire, nous cause, à ton maître Barqûq et à moi-même, quelques doutes et soucis.

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