Accéder au contenu principal

La Rose de Djam III : Le Pôle du monde. Chapitre III : Alamut


La Rose de Djam: III. Le Pôle du monde




Chapitre III : Alamut



« Et si mon âme est sauve, ce sera merveilleux ; si elle meurt, elle se sera acquittée de sa dette. »
Ta’iyya, v. 334-335.
Amir b. Amir al Basrî.



Süleyman ouvrit les yeux et mit un certain temps pour se souvenir où il était. Car sous la voûte étoilée, rien ne ressemble plus à une nuit au grand air qu’une autre nuit avec la seule terre pour matelas et le ciel pour couverture. Ses yeux se faisant à l’obscurité, il vit non loin la forme sombre de Sheikh Shudjâ’, qui n’avait pas dormi de cinq nuits et quatre jours mais ne semblait pas, pour autant, céder à l’assoupissement. 
Le Khwârizmî referma les paupières, quémandant encore un peu de sommeil à l’aube. Mais passaient et repassaient en son esprit les courtes heures qui avaient suivi le conseil des Sept, si courtes qu’il n’avait eu guère le loisir de faire ses adieux au Franc impétueux que les Turcs appelaient Yildirim, et les siens Esmalit, ni au sheikh Yahya, le flamboyant soufi de Sohraward. Il n’avait pu que balbutier en hâte quelques mots émus sur des retrouvailles espérées. 
Pèir Esmalit n’avait répondu que par un regard soucieux et plein de doutes, comme s’il évaluait la solidité d’une telle équipe : le Loup du Daylâm et le tremblant, timide et maladroit murîd, si éloigné, par le tempérament et la trempe, de Sibylle, son épouse, la véritable disciple de Shudjâ’.
Le Sohrawardî n’avait pas semblé partager les craintes du capitan, même s’il avait protesté, au début, contre l’étrange choix des Sept : n’était-ce pas lui qui aurait dû assister, en ce voyage périlleux, le Maître des orages ? Mais il s’était apaisé quand il avait pris connaissance du rôle que lui avait dévolu le conseil des Sept, et de la mission qui l’attendait en Syrie.
Süleyman faisait donc maintenant route vers Alamut et le seigneur des nizarî, à la suite du sheikh de Sibylle.
– Dors ! lança ce dernier, sans même s’être retourné. 
Docile, le jeune Turc enfouit sa tête dans les plis de son manteau, sans grand espoir de s’assoupir. Mais peut-être avait-il sous-estimé sa fatigue, car il se retrouva bien vite, sans qu’il s’en rendît compte, dans l’autre versant du monde : celui des rêves, des prophéties et des songes.

Le lendemain se passa, comme la veille, en une marche qui ressemblait à d’erratiques sauts de puce, plus hasardeux et désordonnés qu’obéissant à un itinéraire sensé. Mais c’était sauts de puce géante, car Shudjâ’ ne se donnait plus la peine de progresser à la manière commune des voyageurs, qu’ils soient à pied ou à dos de bête. Puisque délestés de Pèir, ils se retrouvaient entre « gens du Secret », ils firent, entre le Kurdistan et le Daylâm, ce que le pîr faisait si souvent à Terra Nuova, au grand amusement de Sibylle : se déplacer sur le dos du vent, apparaissant et disparaissant à son gré d’un point à l’autre du monde. 
Ils allèrent ainsi plusieurs jours dans des lieux ensauvagés aussi déserts que montagneux. Parfois, sur leur route, s’élevait une ruine au passé incertain ; ou un arbre large comme une tourelle, qui lançait vers le ciel ses bras sombres et tordus ; ou bien un rocher de découpe singulière, qui évoquait un div ou un dragon pétrifiés. Mais aucun de ces vestiges n’arboraient les multiples étoffes et rubans de couleur que des pèlerins eussent volontiers noué autour, s’ils étaient passés par là. Ces places étaient sans traces d’hommes, car elles leur étaient devenues inaccessibles au fil des siècles écoulés, des routes oubliées et des royaumes perdus.
Le Daylâmî, devant ces formes de pierre ou de bois, ne manquait jamais de marmotter quelques prières ou incantations, et de redresser deux ou trois cailloux parmi les éboulis. Puis il restait immobile un moment, fixant les écorces tourmentées, crevassées et ravinées des arbres, comme s’il y quêtait des réponses à ses tourments intérieurs ou le chemin à suivre. 
Au quatrième jour, Süleyman, pris d’une folle audace,  osa questionner le sheikh.
– Ô mon Pîr, puis… puis-je savoir où nous allons ? bégaya-t-il.
Mais ce fut en pure perte.
– Tu l’apprendras bien assez tôt ! Tais-toi, et presse le pas !
Au septième jour de leur voyage, ils virent quatre hommes qui les attendaient, assis sur des rochers disposés en cercle, dont on ne savait s’ils avaient été taillés de mains humaines ou étaient œuvres de géants. Ces hommes, vêtus à la mode ancienne des montagnards, étaient cependant coiffés de turbans ou de charbouches turcs. Ils saluèrent Shudjâ’ avec réserve et une certaine suspicion, ignorant tout à fait le murîd. Puis ils les invitèrent à les suivre sur d’autres sentes, de plus en plus étroites, longeant des ravins encore plus vertigineux, où, tout en bas, bouillonnaient et glougloutaient d’impétueuses rivières. 

Le reste du voyage qui les menait auprès du maître d’Alamut se fit plus lentement, mais avec péril pour le Turc, qui n’avait guère le pied grimpeur. Son corps grassouillet peinait à escalader des roches plus hautes que lui, et il vacillait en passant sur des voies aussi minces que le pont du Sidre, qui longeaient des abîmes plus profonds que celui qui avait englouti Qarûn et toute sa maisonnée.
– Ô calamiteux ! gronda Shudjâ’, qui venait, une fois de plus, de lui sauver la vie en le rattrapant de justesse par son manteau. Ne peux-tu regarder où tu mets le pied ?
– J’ai trop le vertige, si je ne ferme pas les yeux ! 
Avec un soupir, le Daylamî, sans le lâcher du col, le hissa jusqu’au sommet de la pente qu’ils gravissaient, de telle façon que les jambes courtes de Süleyman ne touchèrent plus le sol sur une certaine distance.
Le laissant alors reprendre souffle – car le murîd avait été à demi-étranglé par la poigne du vieil homme – Shudjâ’ grommela :
– Dire qu’il y a encore plus de dix parasanges à continuer de la sorte ! Et ne compte pas sur les nizarî pour t’aider ! 
De fait, les ismaéliens, parcimonieux de mots et de gestes, ne leur témoignaient ni amitié ni hostilité, seulement de l’indifférence. Car hormis pour s’en défendre ou les éclairer par la conversion, il n’y avait pas lieu, pour les fidèles d’Alamut, de se soucier davantage de l’existence des « gens du mensonge », comme ils appelaient tout le reste de l’humanité : pas plus de celles du calife de Bagdad et de son sultan que d’un portefaix de Mossoul. Pour eux, tous, puissants et misérables, étaient voués à l’Illusion et l’Irréel du moment qu’ils ne reconnaissaient pas comme souverain temporel et spirituel Nûr al-Dîn Muhammad, le seigneur d’Alamut, l’Imâm de ce temps, en qui vivait l’Âme du monde éternelle. Condamnés à disparaître après leur mort du fait de l’impermanence des choses apparentes et mensongères, la vie de ces infidèles n’était qu’écume de mer et battement d’ailes d’éphémère. 
Et c’est pourtant auprès de ces nizarî et de leur maître que Shudjâ’, mandé par l’élite des serviteurs du Pôle, allait quérir aide et alliance.
Avant de se remettre en marche, le Khwârizmî ne put résister à poser la question qui le travaillait depuis qu’ils avaient rejoint les ismaéliens :
– Sheikh Shudjâ’… – ici, il s’inclina assez bas, mains dans les manches de sa robe – il y a autre chose que je ne comprends pas.
– Peut-être devrais-tu, pour abréger, me faire la liste de ce que tu comprends, murîd !
Les joues cramoisies, Süleyman brava l’ironie :
– Pourquoi avons-nous voyagé toute une semaine dans ces montagnes avant de retrouver les nizarî, au lieu de nous être rendus directement là où ils nous attendaient, il y a cinq jours ?
– Et pourquoi ne pas nous être rendus directement à Alamut serait une question encore plus sensée ! La vérité est que nous avons affaire à des gens fort à cheval sur l’étiquette et les usages à respecter, dès qu’il s’agit d’approcher leur Imâm. Nous imagines-tu débouler, sans invitation ni cortège à allure de tortue, dans la chambre de Nûr al-Dîn ? Autant vouloir relancer la guerre entre Alamut et les Quarante ! Non, murîd des benêts : pour voir leur seigneur, il a fallu le prier d’accepter notre visite, laquelle ne fut agréée que si, une fois dans les terres de l’Imâm, nous avancions sous leur escorte, laquelle va se faire un plaisir de tortiller et d’allonger le reste du parcours dans l’espoir de nous désorienter… comme si tout le monde, à commencer par le calife de Bagdad ou le sultan d’Ispahan, ne savaient où se trouve Alamut !
– Ah, bien ! opina le Turc.
Et, avec un soupir, embrassant du regard la prochaine montagne qu’il leur fallait franchir, il reposa sa question restée sans réponse : 
– Mais pourquoi nous, Ô Sheikh, n’avons-nous pas été tout droit à la rencontre de leur escorte ?
– Vois-tu, disciple de Jalâl al-Dîn, s’il sied aux ismaéliens de me faire perdre mon temps en simagrées protocolaires, il me sied, à moi, de leur donner rendez-vous en un lieu précis, et de les y faire patienter une petite semaine à se geler le fondement sur les hauteurs du Daylâm, avant que de daigner nous montrer. Pourquoi rechigneraient-ils à ce délai de sept jours, après tout ? Le nombre devrait leur convenir !

Les domaines des nizarî s’étendaient du Khorassan jusqu’en Syrie, mais leur tracé sur une carte ressemblait à une peau de panthère où les taches figuraient leurs forteresses, enclavées dans les terres du calife, des sultans et atabegs sunnites. Dans ces forteresses, les gouverneurs de l’Imâm, les da’îs, défendaient et abritaient initiés et servants de la Vraie Foi, qu’ils fussent combattants, érudits ou paysans. 
Car il n’y avait de citadelles nizarî que dans l’abri de sombres forêts et sur de hautes montagnes, ou bien sur des plateaux élevés, mais nourris d’eau et aux terres fertiles. Ainsi, les gens de la Vérité se suffisaient à eux-mêmes sans avoir à craindre, pour leur subsistance, de dépendre du commerce de leurs ennemis. Ces citadelles communiquaient entre elles par d’émerveillables réseaux de messagers humains ou ailés, voire lumineux quand leurs feux, brûlant au sommet des crêtes et des pics, envoyaient leurs alarmes qui se répondaient de montagnes en plateaux. 
C’est un de ces feux qu’aperçut Süleyman, alors que montant une mule que, pour finir, on lui avait charitablement allouée en chemin, il tâchait de rester à la hauteur de Shudjâ’. Le vieil homme, lui, avançait toujours à pied, du même pas sûr et rapide que les nizarî. 
Ils approchaient d’Alamut et, ayant passé les derniers contrôles et avant-postes qui assuraient la sauvegarde du saint des saints ismaélien, ils progressaient à présent sur des sentes plus aisées. 
D’abord, le murîd crut voir une étoile, plus grosse et plus lumineuse que les autres, qui scintillait dans le soir. Plutôt une comète, corrigea-t-il, …mais une comète immobile ? Enfin, il comprit :
– Un feu d’alarme ! 
Le Daylâmî n’y jeta qu’un coup d’œil indifférent :
– Voilà leur maître averti de notre arrivée !
Ils étaient parvenus au sommet d’une petite pente qui débouchait sur l’ultime vallée les séparant d’Alamut. En bas, dans la plaine, des villages et des champs fournissaient à la citadelle son ravitaillement. Et devant eux, se dressait la forteresse, aux pierres en partie grisées par l’ombre du soir, en partie enflammées par le couchant.
C’était un étonnant ouvrage humain, s’élevant au-dessus d’un mont naturel, étagé au plus bas en terrasses cultivées et en espaliers, auxquels succédait une pente abrupte de terre nue. Enfin la roche apparaissait, se mêlait aux remparts qui ceinturaient plusieurs fois la montagne, de sorte qu’il était difficile, de loin et à l’œil nu, de discerner ce qui avait été fait de main d’homme et ce qui était l’œuvre de l’Artisan du monde. 
Quant à la citadelle proprement dite, elle aussi enceinte de murailles, elle se distinguait par son sommet : un palais dont le toit, pointu et en flèche, semblait vouloir rejoindre le firmament et en percer les nuages. L’ensemble avait une majestueuse élégance, mais donnait une impression d’étroitesse : si les constructions s’étiraient tant à la verticale, c’était parce que, tout comme à Amâdiyya, la place manquait en largeur. La montagne, par quoi Alamut tenait son invulnérabilité, l’étranglait aussi en son peu d’espace.

Ils mirent plus d’une heure à atteindre la plaine, puis à en traverser les villages et les champs. Les nizarî qui les escortaient faisaient halte fréquemment pour répondre aux questions d’autres hommes d’armes. Mais ils se contentaient de saluer, de la main ou de la voix, les villageois qui les regardaient passer, de leurs jardins ou de leurs toits. Leurs yeux attentifs, curieux, se posaient sur les deux voyageurs, mais peu de paroles étaient prononcées, et jamais à leur adresse directe. 
Quand ils arrivèrent au pied de l’ultime montée, Süleyman vit qu’un chemin taillé dans la roche tournait autour de la montagne. Un chemin bien raide, étroit et difficile aux piétons comme aux mules, pour ne pas offrir à l’ennemi une grimpette trop commode. Le Khwârizmî, une fois encore, peina à faire jouer ses jambes et ses genoux raidis et endoloris, malgré son jeune âge, alors que Shudjâ’ semblait infatigable. 
Ils franchirent une première porte d’enceinte, gardée par les soldats de l’Imâm qui arboraient mêmes armes et mêmes couleurs, le vert et le pourpre, figurant, Süleyman le savait, le partage de la lumière paradisiaque et de son contraire, soit l’éclat de la Révélation et la noirceur du meurtre de Karbala, que tous les fidèles doivent commémorer et pleurer. Chaque soldat portait aussi, sur le devant de sa tunique, un soleil à face humaine, cerné d’entrelacs et de flammèches : ainsi les dragons de la ténèbre étaient repoussés et tenus en bride par le Soleil du Véridique, c’est-à-dire le maître d’Alamut et de tous les nizarî.
De porte en porte, ils gagnèrent lentement la dernière muraille, qui ouvrait sur la citadelle, sa ville et son palais.

Passées les premières poternes, dans les rues pentues alternées de plates terrasses, Süleyman vit que la brique, crue ou cuite, souvent moulée et rehaussée de glaçures turquoises, vertes et brunes, remplaçait, au fur et à mesure de leur montée, la pierre austère des fortifications. Les bâtiments, privés ou publics, s’ils étaient disposés de sorte qu’une troupe ennemie eusse dû péniblement se faufiler entre d’étroites ruelles et des portails coudés, prenaient, en s’élevant, une allure plus civile que militaire. 
Si les gens d’armes étaient nombreux au-dehors, maintenant se montraient de jeunes étudiants ou des professeurs, lettrés aux barbes jeunettes et minces comme duvet de printemps, ou bien fournis en barbes soignées d’hommes mûrs et avancés en savoir – ou du moins s’en donnaient-ils l’apparence. Il y avait aussi des savants très chenus, dont certains avaient connu Hassan-i-Sabbah, le premier dâ’î de la Montagne : ceux-là étaient nés sous la Charia des fidèles d’Ali, l’avaient vu abolie dans leur jeunesse, avec l’usage des cinq prières, du jeûne et de certaines proscriptions de mets et boissons. Certains avaient vécu des années parmi les gens du Mensonge, sous le manteau du Secret, tandis que d’autres n’avaient jamais quitté les terres de l’Imâm et ne savaient du monde que ce qu’en disaient les milliers de volumes que possédait, disait-on, la bibliothèque d’Alamut. 
Süleyman, voyant que rares étaient les femmes, crut tout d’abord que les familles des nizarî vivaient hors de la citadelle, dans les villages alentours. Mais quand ils s’élevèrent encore de quelques degrés vers le palais, il aperçut, par-delà les parapets, d’autres quartiers, plus animés et plus peuplés que celui qu’ils venaient de traverser, qui devait être, lui, réservé aux madrassas et à ses étudiants : plus bas, c’étaient les échoppes et les ateliers, la marmaille jouant dans les cours, les femmes se parlant de toit à toit. C’était le petit peuple des nizarî qui, s’il n’avaient pas été initié, comme ses clercs, à la connaissance savante des arcanes de la Création, vivait, mourait, dormait, respirait et se nourrissait à l’ombre d’Alamut et de son Imâm, n’ayant, pour beaucoup d’entre eux, jamais connu d’autre monde, et ne se sentant pas l’envie d’en changer. 
Et ils ressemblaient, en cela, aux millions de paysans qui, des terres de Chine à l’Andalûs, se levaient et se couchaient dans la demeure de pierres, de briques ou de torchis qu’ils avaient héritée de leurs parents, pratiquant une foi qu’il avaient bue avec le lait de leurs enfances, sans imaginer devoir se fier à une autre règle, à une autre vérité que celles dont on les avait, tout jeune, serinés, et qui, forcément, était les seules véridiques, puisque les leurs.
Montant toujours, les voyageurs virent que sur les derniers degrés, les constructions croissaient en beauté, que les hommes d’armes se faisaient à nouveau plus nombreux, ainsi que les savants d’âge mûr et les domestiques, qui arboraient, comme les soldats, les couleurs de l’Imâm.
– Murîd, dit Shudjâ, marmonnant quasi-inaudiblement en sa barbe, n’oublie pas que leur maître ne sait rien de Sibylle depuis son départ de Lâlish !
Süleyman baissa docilement le menton en signe d’assentiment.
– Et tu ne lui diras rien du dernier conseil des Sept et de ce qui l’a motivé.
Le jeune homme, derechef, opina.
– Et tu ne lui diras pas non plus que cette tête folle de Sohrawardî vous a rejoints, puisque Dilêgûr ne le sait pas.
– Oui, Pîr Shudjâ’.
– En fait…
– Je ne dirai rien, hormis ce qu’a pu lui rapporter Hassan et ce que tu lui diras toi-même. C’est cela ?
– Voilà !
Après un temps de réflexion, le sheikh ajouta :
– À vrai dire, je me demande s’il n’est pas plus prudent de te taire en tout, même au sujet de ce qu’aura dit Dilêgûr.
– Et s’il me questionne ?
– On pourrait te faire passer pour muet…
Devant la mine alarmée du jeune Turc, le pîr concéda:
– Mais ces gens sont trop subtils et trop habiles à sonder les faces et les cœurs pour s’y méprendre ! Allons, il faudra faire avec ta langue et ton peu de cervelle ! conclut-il avec un soupir résigné.


La résidence de l’Imâm, comme l’ensemble de la forteresse, n’était dépourvue ni d’élégance ni de noblesse, mais gardait une sobriété dans les proportions et les matériaux qui ne tenait peut-être, là encore, qu’à l’étroitesse de son site. Des briques vernissées de bleu profond et de turquoise agrémentaient simplement les murs de la petite enceinte palatiale. Aux fenêtres, des niches profondes protégeaient la demeure des étés torrides comme des froids rudes de l’hiver. 
Mais ce que l’œil remarquait tout de suite – de loin, on ne voyait même que cela – c’était la haute tour, au toit pointu comme un fer de lance, qui jaillissait d’un tambour octogonal s’enfonçant dans le corps du palais. 
Shudjâ’ avait suivi le regard de Süleyman.
– Contrairement à ce que tu pourrais croire, il s’agit, non de la mosquée, mais de la tour d’astronomie. Nûr al-Dîn a la sagesse de considérer qu’il n’est nul besoin de se percher comme une cigogne au plus haut d’un minaret pour appeler à la prière. Une bonne acoustique est plus fiable. Par contre, l’observation des sphères et des étoiles requiert de prendre quelque hauteur par rapport au sol.
Les soldats les firent entrer dans la première cour du palais, étroite et coudée, qui fut traversée rapidement, à la lueur des lumières que l’on commençait à allumer, car la nuit tombait pour de bon. Les autres salles, couvertes ou à ciel ouvert, les corridors, les marches furent de même franchis au pas de course, les gardes se hâtant maintenant, visiblement sur ordre, d’amener les visiteurs au maître des lieux. 
Une fois encore, Süleyman frôla l’asphyxie en tâchant de maintenir leur allure. Il arriva dans la dernière salle hors d’haleine, les joues comme deux grenades mûres. Ayant repris souffle, et une fois disparues les lucioles qui dansaient devant ses yeux étourdis, il réalisa qu’ils se trouvaient dans la salle du trône, et devant l’Imâm du Temps en personne.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

Cette agitation comique-troupier sur Céline m'a donnée envie de le relire, non pour protester dans je ne sais quelle posture trouduquesque-je-résiste, mais parce que je me suis souvenue de ces livres et que cela faisait longtemps que je ne les avais pas relus. Je ne me souvenais pas que le début de Mort à Crédit était si beau, dans une tristesse poétique d'épave. Je trouve qu'on ne dit pas assez combien Céline était humain, autant dans ses vacheries que dans ses douceurs. Les hommes, il les trouvait cons, et fascinants de connerie, il en avait pitié aussi. Et la vacherie disparaît pour les "petites âmes", les gosses de pauvres, les vieux qui ne vivent plus que par un souffle, les chats… Il disait n'aimer que les danseuses, sinon. Tous les gens "légers", en somme. Il trouvait les gens lourds et méchants, et souffrants, et alors quand ils souffrent ils sont pire. Lourds, et tristes, et lents, voilà justement comment cela commence :
Nous voici encore …

La réponse est le malheur de la question

Prenons ces deux modes d'expression : "Le ciel est bleu", "Le ciel est-il bleu ? Oui." Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître ce qui les sépare. Le "Oui" ne rétablit nullement la simplicité de l'affirmation plane : le bleu du ciel, dans l'interrogation, a fait place au vide ; le bleu ne s'est pourtant pas dissipé, il s'est au contraire élevé dramatiquement jusqu'à sa possibilité, au-delà de son être et se déployant dans l'intensité de ce nouvel espace, plus bleu, assurément, qu'il n'a jamais été, dans un rapport plus intime avec le ciel, en l'instant – l'instant de la question où tout est en instance. Cependant, à peine le Oui prononcé et alors même qu'il confirme, dans son nouvel éclat, le bleu du ciel rapporté au vide, nous nous apercevons de ce qui a été perdu. Un instant tranformé en pure possibilité, l'état des choses ne fait pas retour à ce qu'il était. Le Oui catégorique ne peut ren…

Les Quarante et le Pôle du monde

"Abdâl (sing. badal) est le nom qui est généralement donné aux saints inconnus, dont la présence est nécessaire pour le maintien de la vie sur la terre. Ils constituent une hiérarchie cachée et permanente, ayant à sa tête "le Pôle" (al-Qutb), et dont chaque membre est immédiatement remplacé à sa mort (cf. M. Chodkiewicz, Le Sceau des Saints, pp. 116-127). Le mot est d'origine traditionnelle, et l'on trouvera dans le Kanz al-'ummâl d'al-Muttaqî (V, pp. 332-334) 20 hadîths le mentionnant, et selon lesquels le nombre des abdâl est de 30 ou 40. Avec Ibn 'Arabî les données concernant les membres de la hiérarchie cachée des saints, leur nombre, leurs fonctions, se préciseront. Chez un auteur comme Abû Tâlib Makkî (mort en 996), l'emploi du mot abdâl reste encore incertain et fluctuant ; il est mentionné en 18 passages différents du Qût al-qulûb, avec des significations diverses : il y a des abdâl des justes (siddîqûn), des prophètes (anbiyâ'), des …