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La Rose de Djam III : Le Pôle du monde. Chapitre II : Le village de terre


La Rose de Djam: III. Le Pôle du monde


Chapitre II : Le village de terre




« Il se tient en embuscade près des villages, 
Il assassine l'innocent dans des lieux écartés; 
Ses yeux épient le malheureux. »
Psaume 10.8




Jusqu’au soir, elle ne vit aucun Noir, n’ayant croisé que quelques paysans qui, au vu de sa défroque de derviche, l’auraient volontiers abordée, et peut-être même abreuvée et nourrie, si son état, visible à tous, ne les eût effrayés. 
Sibylle se disait que l’idée du Pôle était bonne, certes, qui lui faisait éviter questions et hospitalité trop insistantes. Mais elle pouvait la vouer à mourir d’inanition, si tous la fuyaient de la sorte. Elle savait que dans les villes et dans les pieuses fondations des princes, les lieux de repos et de soin ne manquaient pas pour les indigents et les malades, même lépreux. Il lui fallait gagner une bourgade d’où elle pourrait mieux s’orienter dans le choix de son itinéraire, et où de charitables établissements lui permettraient de reprendre des forces. Et sa lèpre pourrait fort commodément expliquer sa condition de muet.
Levant les yeux vers les collines, elle vit une petite montagne, plus étroite et plus haute que les autres, qui s’élevait en pain de sucre, et dont la terre rouge flambait au soleil déclinant. Elle était couronnée, en son sommet, par ce qui lui parut être une forteresse ruinée, dont les remparts affaissés se distinguaient à peine. Plus loin, en plissant les yeux, elle distingua un village aux maisons de terre, dont la teinte se fondait, elle aussi, avec le sol sur lequel elles étaient bâties. Elle choisit de s’y arrêter, du moins en ses abords, espérant en la piété de ses habitants pour lui porter eau et nourriture.
« Ou bien qu’ils me tue à coups de pierres, s’ils veulent, mais je ne peux aller plus loin cette nuit ! »
Elle n’était plus très loin du village quand, au bout de la route, des formes sombres lui glacèrent le sang. Visiblement, la protection du Pôle n’était pas suffisante pour lui épargner de se retrouver nez à nez avec ses poursuivants.
Revenir sur ses pas, chercher une autre route était trop hasardeux. Quand retrouverait-elle, en ces lieux barrés de cols et de monts, une autre voie vers l’occident ? Et puis, s’écarter des chemins de passage, chercher à se repérer dans des montagnes qui lui étaient tout à fait inconnues, ne l’avancerait guère. Elle finirait forcément par rester bloquée devant une paroi ou une crevasse impossibles à franchir.
« Il faut que je contourne les Noirs. Je dois, comme a dit le Maître des Quarante, me faire invisible. Après tout, la nuit tombe bientôt. »
Elle s’éloigna lentement de la route pour se couler dans les buissons d’épineux et de broussailles, espérant que le brun terne de sa tenue, à peine perceptible sur la terre sombre, ait empêché qu’ils l’aient vue comme elle les voyait, eux. 
Se dissimuler pour la nuit en quelque cache aux abords du village sans se montrer à ses habitants lui parut la solution la plus sage. Tant pis pour sa faim et tant pis pour la fraicheur qui se faisait pénétrante au fur et à mesure que le soleil disparaissait. Les Noirs ne resteraient pas à camper des jours ici. Sûrement, au petit matin, ils repartiraient dans leur chasse. S’ils retournaient du côté des Fidèles kurdes, elle pouvait leur échapper provisoirement. Et s’ils la devançaient, au contraire, en poursuivant eux aussi vers l’ouest, leurs chevaux l’auraient vite semée, et sa marche en serait moins périlleuse.
S’aidant de son bâton pour ne pas trébucher sur une pierre ou une crevasse dans la terre, elle finit par atteindre, avant les premières maisons, ce qui ressemblait à de gros bulbes de glaise à demi sortis du sol. Au pied de l’un d’eux, elle distingua, dans la pénombre, une petite ouverture d’où débordaient des galettes de bouse séchées . Ces bulbes étaient creux, et les paysans y remisaient leur combustible. 
Attendre derrière les monticules une partie de la nuit était plus sûr que pénétrer plus avant dans le village. Elle s’accroupit donc contre l’argile compacte. La laine brune des derviches la rendait maintenant totalement invisible dans le soir. Si elle ne bougeait pas jusqu’au matin, et si personne ne venait à manquer de galettes et voulait s’approvisionner, nul, dans ce village, n’aurait connaissance de son passage.

Elle avait dû s’assoupir sans s’en rendre compte, car elle fut réveillée par des éclats de voix en détresse et des cris d’hommes en colère. D’autres paroles leur répondaient, sur un ton d’apaisement ou de dénégation. Sans doute les Noirs cherchaient-ils à savoir des villageois s’ils avaient vu passer un Fidèle qui, en fait, était une femme vêtue en kurde. Comme ils savaient qu’elle n’avait aucune monture, elle ne pouvait se trouver très loin. Il était donc logique qu’ils interrogeassent tous ceux qui avaient l’infortune de se trouver sur leur route. 
Les questions des Frères de la droiture se firent de plus en plus rageuses, de plus en plus menaçantes, tandis qu’on leur opposait des supplications sans effet. Même si Zakaryas n’était plus, ceux qui restaient avaient assez de férocité au corps pour détruire tout un village, si cela leur chantait.
Le tumulte se rapprocha d’elle et un groupe d’hommes fut bientôt en vue, vêtus de manteaux noirs, avançant dans un cliquetis d’armes. Ils traînaient avec eux un captif aux bras entravés qui se laissait emmener sans protester. 
Derrière eux, au contraire, les lamentations et les pleurs redoublaient, mais sans qu’aucun des paysans terrifiés n’osât les arrêter. Seule une femme tenta de les rejoindre, hurlant et déchirant son voile, se griffant le visage. Mais elle fut retenue par plusieurs villageois, et plus personne ne se risqua à fléchir les Bien-guidés.
Sibylle s’aplatit du mieux qu’elle put derrière un bulbe qui la dissimulerait à peine, s’ils leur prenaient l’idée de l’y chercher. De là où elle était, elle vit que le prisonnier qu’ils emmenaient était un vieillard dont la longue barbe blanche tranchait sur les vêtures noires de ses bourreaux. Probablement l’ancien de ce village.
Ils le firent mettre à genoux et répétèrent leurs questions. Cette fois, ils se trouvaient assez près pour qu’elle pût entendre ce qu’ils demandaient, en leur persan approximatif : avaient-ils vu passer des Kurdes en ce jour, ou des derviches, ou une femme, seule ou escortée ? 
Les réponses de l’interrogé ne lui parvenaient pas aux oreilles, car celui-ci répondait sans hausser la voix. Mais bien qu’elle ne pût saisir leur ton, quelque chose, dans l’attitude du vieil homme, dans sa façon de se tenir droit, même agenouillé de force, comme s’il opposait à la fureur des Noirs tout ce qu’il pouvait de dignité, lui fit comprendre qu’il ne craignait pas la mort, ou, du moins, qu’il l’acceptait. Sibylle, qui connaissait bien ses ennemis, douta qu’il s’en tirerait par un trépas rapide et sans tourments. Il était dans leurs habitudes de torturer, à tout hasard, ceux qui leur tombaient entre les mains, qu’ils sussent ou non quelque chose. Aussi ne fut-elle pas surprise quand l’un des Frères coucha brutalement au sol le prisonnier, et lui entrava les jambes, en plus des mains. 
Puis quelques-uns retournèrent vers les villageois, ordonnant elle ne saisit quoi, tandis que d’autres s’affairèrent à allumer un feu.
« Ils le brûleront ou l’écorcheront vif s’il ne leur donne aucun renseignement. D’ailleurs, même s’il pouvait le faire, ils finiraient malgré tout par l’égorger comme un poulet, rien que pour leur bon plaisir ! »
Même sans tenir compte des avertissements qu’elle avait reçus pour la conduite de son voyage – « fais-toi invisible, ne parle à quiconque »– Sibylle ne voyait aucun moyen de sauver ce vieillard qui allait mourir dans les supplices à cause d’elle, ni aucun moyen d’échapper au spectacle de ces supplices, à moins de se montrer aux Noirs.
Ceux d’entre eux qui étaient repartis au village revinrent avec de la nourriture, pains et viandes, qu’ils mirent aussitôt à griller au feu. Comme Sibylle, depuis le matin, ils étaient en route et n’avaient pu se restaurer. Sans doute jugeaient-ils plus urgent de combler la faim de leurs entrailles avant d’assouvir celle de leur cruauté. Leur victime, ligotée comme l’agneau du Sacrifice, n’allait pas s’échapper. Peut-être avaient-ils aussi compris que personne, dans ce village, n’avaient vu celle qu’ils poursuivaient et qu’ainsi, le temps ne pressait pas. La Franque n’allait certainement pas marcher de nuit, au risque de s’égarer. Ils avaient donc tout loisir de se donner du bon temps, après s’être repus.
Plissant les yeux pour mieux distinguer ce qui se passait autour du feu, Sibylle vit les Noirs entamer leur repas. Mais l’un d’eux, moins affamé ou plus avide de sang humain que ses compagnons, revint très vite vers le vieil homme. Dague en main, il donna un coup de pied à la forme, allongée et immobile, qui semblait dormir. Exaspéré, il saisit le chef du village par la barbe et le secoua avec vigueur, répétant sans effet ses questions, dont elle n’entendait que quelques mots, et parmi eux « kodja », qui revenait sans cesse. 
Le prisonnier restant muet, le Frère lui tordit de plus en plus rudement la barbe, jusqu’à lui tirer des plaintes. Pour finir, alors que les autres l’appelaient en riant et clabaudant, il leva la main qui tenait sa dague et fit basculer la nuque de sa victime en arrière, lui découvrant la gorge.
Oubliant alors toutes les recommandations du Verdoyant, Sibylle bondit sur ses pieds gourds et, mi-trébuchant mi-traînant les talons, elle voulut crier pour empêcher le meurtre. Mais les mots qu’elle proféra ne purent sortir de sa gorge, et c’est à peine le feulement d’une voix brisée qui se fit entendre. Ce fut assez, cependant, pour que les Noirs se retournassent et la vissent sortir de la nuit, à la lumière de leur feu.
 « Arrête et lâche cet homme, chien de dragon, il ignore tout de ta proie ! »
Telles étaient les paroles qu’elle avait voulu prononcer. À la place, elle n’avait articulé  que des grognements rauques, plus animaux qu’humains.
« La lèpre a pris aussi ma voix ! Ah, Khidr tient ses promesses, et m’aide d’autant à tenir les miennes ! » réalisa-t-elle, atterrée. 
Mais il n’était pas temps de se lamenter. Et puis, quelle importance ? Les hommes qui étaient restés près du feu les rejoignirent rapidement, tandis que celui qui tenait encore le vieillard par la barbe la fixait, stupéfait, dague toujours en l’air.
Quand ils furent tout près d’elle, des exclamations de dégoût fusèrent, ainsi que des rires de mépris. On cracha en sa direction. 
– Que viens-tu chercher, sinon la mort, ô mutilé ?
Sibylle comprit qu’à la faveur de la nuit, sa lèpre la rendait méconnaissable à ceux qui la traquaient. Dans un geste fou, ou jugeant qu’elle n’avait plus rien à perdre, s’étant mise ainsi à découvert, elle s’avança vers le vieillard, et, profitant de ce que le Noir, dégoûté, reculait à son approche, s’interposa entre lui et les Frères.
– Tuons cette face de lion, et allons nous-en ! Le vieux gâteux ne sait rien, pas plus que ces bâtards d’âne et de truie !
– Non ! Tuer un lépreux nous porterait malheur ! N’oublie pas que Muhammad– Paix et Salut sur lui ! – a bien dit de ne pas regarder le lépreux et de ne pas l’approcher, à moins de la longueur d’une lance !
– C’est facile, alors ! 
Et un Noir leva en direction de Sibylle son javelot, pour la transpercer à distance.
– Retiens ton arme, Djawad ! Que ce sang souillé ne retombe pas sur nous ! « Fuyez le lépreux comme le lion ! » 
– Lion ou chien, c’est du pareil au même, ici ! Ne perdons pas de temps avec ces misérables pouilleux, ni avec celui-là, qui tombe en pourriture ! S’ils n’ont pas vu passer la chienne des Quarante, c’est qu’elle est encore dans les montagnes, restée chez les Kurdes ! Il faut retourner là-bas.
Les autres Noirs reculèrent sans tergiverser, assez pressés, semblait-il, de partir loin de la vue funeste que leur offrait ce lépreux sorti brusquement de la ténèbre. 
Mais alors qu’ils s’étaient déjà éloignés de quelques pas, celui qu’elle avait empêché à temps d’égorger son prisonnier se retourna vers elle et lança sa dague.
– Quant à ton sang pourri et à sa malédiction, je ne les crains, car pour le vrai musulman, il n’y a ni contagion ni augure ! »
La lame vint se ficher dans la poitrine du lépreux qui, sous le choc, vacilla et s’effondra, face contre terre. 
Les Frères de la Droite Voie remontèrent leurs chevaux et s’en furent vers l’orient maintenant tout à fait obscur.
Quand le bruit des galops cessa, le vieil homme se releva et marcha vers le corps immobile du derviche, qu’il retourna. Tâtonnant, il chercha la dague, qu’il ôta sans effort. Ses mains rencontrèrent un autre objet de métal sous la robe de laine, et se refermèrent sur le pied d’une coupe. Il devina que c’était elle qui avait protégé le cœur de son sauveur, faisant obstacle à la lame ou la déviant. 
La Rose de Djam en main, il alla puiser de l’eau et revint asperger le visage du voyageur, murmurant paroles de réconfort, remerciements et prières.
Au bout d’un moment, Sibylle rouvrit les yeux, moins étourdie par la violence du coup que par l’inanition.
– Ton courage et ta karamat ont mis ces bêtes sauvages en fuite, jeune béni, et je te dois la vie. Viens dans ma maison !
« Ma karamat ! songea-t-elle, avec autant d’étonnement que d’ironie. Il ne voit donc pas ce que je suis ? » 
Elle tendit la main pour reprendre la coupe et, surprise, vit que ses doigts étaient à nouveau sains et sans déformations. Elle les passa alors main sur le mufle de son visage et sentit le grain de sa peau. Il n’y avait plus de face de lion. Ses joues, lisses, avaient repris leur volume habituel.
À présent, tous les villageois accouraient, d’abord certains, après avoir vu repartir les cavaliers, qu’ils ne trouveraient qu’un cadavre. Quand le vieil homme désigna à leurs salutations ce derviche inconnu, qu’ils n’avaient vu arriver par la route, ils baissèrent la voix, respectueux et craintifs, tandis que leur chef relatait la façon miraculeuse dont les Noirs avaient été mis en fuite par son intervention, et comment la dague de l’un d’eux n’avait pu tuer le soufi. Sibylle entendit plusieurs fois les mots de « bénédiction », et de « protection », repris dans la bouche de ces gens qui commençaient à vouloir la toucher, prendre d’elle barakat et peut-être soigner leurs maux, pendant qu'on y était, et lui présenter leurs enfants pour qu’elle les touchât aussi.
Mais la barbe blanche qui les commandait ordonna de restaurer d’abord ce disciple du Verdoyant – si ce n’était Khidr en personne – et de le conduire dans sa maison.
Sibylle leva sa main valide pour refuser, enfouit la coupe dans son manteau, reprit son bâton et montra, sans dire mot, qu’elle voulait se rendre dans la petite mosquée dont elle avait deviné, plus loin, la coupole et le bas minaret, pas plus hauts que le figuier qui leur faisait face.
Dociles à ces ordres muets, les hommes la menèrent dans la salle de prière, unique pièce carrée montée de terre crue, qu’ils s’empressèrent de garnir de tapis et de coussins, les prenant à leurs propres maisons. 
Un peu plus tard, les femmes apportèrent tout ce qu’elles pouvaient trouver à offrir à un invité, peut-être surnaturel, sans avoir eu le temps d’apprêter un festin véritable, d’autant que les Noirs avaient déjà bien prélevé leur part. 
Sibylle, soudain épuisée, ne toucha presque à rien, et fit signe qu’elle voulait rester seule. Aussi la laissèrent-elle en paix, malgré leur désir d’hospitalité, rendus circonspects par le soupçon d’Outre-monde qu’ils flairaient en elle. 
Engourdie par la mollesse de sa couche, elle s’endormit presque immédiatement. Mais se réveillant avant l’aube, elle jugea, à la lune, que le temps de la prière allait bientôt venir. Elle décida de quitter le village avant toutes les questions qu’on lui poserait. 
Dans un coin de la salle, le repas que les femmes avaient apporté était resté presque intact. Sibylle emplit tout ce que son sac d'errante pouvait contenir et qui se garderait : pains, fromages, fruits. Les autres mets, yaourt, maigres portions de poulet, elle les dévora sur place, en hâte, comme un chien engloutit un festin d'aubaine sur le chemin.
Puis elle se coula doucement au-dehors. Le village dormait encore. Elle s’éloigna rapidement, le corps et les membres sains, alertes, toutes ses forces revenues.




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