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La Rose de Djam II : chapitre IV, Le cavalier de l'Orient



CHAPITRE IV : LE CAVALIER DE L’ORIENT


« … il a fait du héraut de la Lumière levante le cavalier de l’Orient. » 
Strophe de l’observation vigilante
Shihâb al-Dîn Yahya Sohrawardî





L’aube tardait à pointer en ce jour hésitant d’hiver où, sur les monts du Taurus, les pans de neige le disputaient à la terre, déjà teintée, par endroits, d’une infime ombre vert-de-gris, comme un duvet de printemps sur les joues d’un adolescent. 
Assis sur ses talons, mains posées sur les genoux, le Maître de l’Instant, le Sheikh de l’Orient naissant, regardait la vallée de Kharpert, du haut d’une terrasse de la citadelle. Un de ses disciples avait insisté pour couvrir ses épaules d’un manteau, mais il n’était guère conscient de la fraîcheur de la nuit, pas plus que de l’onglée à ses doigts. Alors que ses yeux erraient, sans les voir, sur les crêtes embrumées, dans la nuit déjà plus grise que sombre, il guettait le lever de l’astre, tandis qu’à quelques pas derrière lui, six de ses murîds, assis en cercle autour d’une lampe, respectaient son silence et sa méditation.
« … Car la terre n’est jamais privée de son Pôle, à qui revient le vrai pouvoir et qui peut faire de ce temps une ère de Lumière. Mais voilà, nous sommes dans le monde obscur, la Coupe du Savoir est perdue, le Pôle est caché, traqué par la méchanceté des bêtes de nuit, et se dissimule autant que la Connaissance. Pourtant, s’il est une part de Lumière, une émanation du Savoir, aussi enfouie en ce monde que la Rose de Djam, d’où peut-il rayonner, vers quoi, vers qui affluent les rayons de son pouvoir ? Les diffuse-t-il ? Comment cela pourrait-il être, puisqu’il s’est placé plus bas que nous ? Condense-t-il tout le savoir caché, comme la Rose de Djam, sans rien restituer ? Même les Quarante ne semblent dépendre de lui, alors qu’ils le servent… »
Rouvrant les yeux, Shihâb al-Dîn vit que le soleil ne se ferait plus guère attendre, moucheture rose et feu qui pointait entre les montagnes, affaiblie par la brume qui, jusqu’au printemps, ennuagerait les monts et les lacs autour de la citadelle.
« Qu’ai-je vu en rêve, cette nuit, quelle vision m’a saisi, d’un soleil qui s’enfonçait dans la terre, non pas à l’Occident, mais à l’est de mon être ? »
Il attendit encore, et la tache de lumière se fit plus visible, rayonnement blanc en son centre, doré tout autour, tandis que les versants s’éclairaient graduellement et que de longues bandes de nuit s’effaçaient, comme des peaux mortes et grisâtres que l’on arrachait, une par une, de la surface de la terre.
Quand le soleil lui fit face et que ses rayons frappèrent directement les yeux du Sohrawardî, il se leva, tendit les mains, et murmura des mots repris à voix basse par les disciples derrière lui, qui s’étaient pareillement redressés :
« Que Dieu purifie ceux que voici debout, et qu’Il les approche. Qu’il agrée la liturgie de la Lumière se levant à son Orient. Que sa bénédiction soit sur le cône de flamme de la Lumière… »
Mais son rêve le troublait et ne le quittait pas, revenant avec plus de force, alors qu’il poursuivait : 
« … terme final des mouvements des soleils qui se lèvent à leur Orient quand ils déclinent à l’Occident ! Fais monter la litanie de la Lumière, viens en aide au peuple de la Lumière, guide la Lumière vers la Lumière. »
Il s’efforça de se reprendre, mais la vision d’un soleil rouge, coupé en son sommet et s’enfonçant dans l’ombre de la terre, le hantait.
« Qu’il consacre l’offrande et l’acte digne de louange. Il a fait du héraut de la Lumière levante le Cavalier de l’Orient… » 
Ses mains tendues, paumes tournées vers les rayons du monde, il répéta, non avec son émerveillement coutumier, mais comme une urgente conjuration : 
« Guide la Lumière vers la Lumière ! »
Un temps, le soleil éclaira et réchauffa le haut de la citadelle, passant par-dessus le clocher de l’église des Syriens, en contrebas ; les nuages de printemps s’en mêlèrent et vinrent s’interposer. Le jour prit alors l’aspect d’une matinée de fin d’hiver, humide et enchifrenée. Shihâb al-Dîn étira ses membres, rajusta sa coiffe sur ses cheveux blonds et, serrant sur lui le manteau de fourrure qu’on lui avait donné, il se retourna vers ses compagnons et leur sourit. Mais il était incertain de ce qu’il allait faire. Prendrait-il du repos après la veille de nuit ? Il pouvait aussi consigner ce rêve dans son cahier de visions, quelques notes concises qui lui serviraient, peut-être, à l’expliquer… Un sentiment d’inquiétude, une angoisse qu’il ne comprenait pas lui serrait la poitrine, alors qu’il descendait vers la mosquée et le couvent, suivi des siens qui respectaient sa rêverie.
« Une moitié de soleil enfoncée dans la terre… »

Il venait juste d’entrer dans la cour de l’université quand un étudiant surgit des dortoirs et vint vers eux en courant, nez et joues rougis par le matin frais. Yahya attendit qu’il les ait rejoints, le questionnant avec une surprise amicale :
– Quelle hâte t’amène, petit frère ?
– C’est le Maître des postes, ô mon Sheikh ! Il apporte pour toi un message des plus urgents. Cela vient d’Amide.
Le Sohrawardî avait, en effet, à sa disposition, le service de messagerie du prince de Kharpert, ‘Imâd al-Dîn, mais il en usait rarement, sauf quand quelques chercheurs ou soufis lui adressaient leurs questions de philosophie ou des précisions sur ses propres traités. Cela n’avait jamais un caractère « urgent ». Son inquiétude se faisant plus oppressante, il saisit l’étui de cuir et l’ouvrit. Il contenait deux feuillets, enroulés l’un dans l’autre. Étonné, il vit que le premier était un message de son ami, le médecin Fakhr al-Dîn, quelques mots, écrits avec trouble et précipitation :
« Pour toi, ce message de ta sœur, qu’il te trouve en bonne santé et diligent pour en prendre connaissance ! »
Ne sachant s’il devait se réjouir ou s’alarmer, il se hâta de dérouler le second papier, sur lequel, à son recto, il n’y avait que quelques caractères arabes : « pour Saman. » Retournant la feuille, il reconnut immédiatement leur écriture, celle qu’ils avaient composée ensemble, à distance, alors qu’ils ne se connaissaient même pas et que Sibylle, encore enfant, ignorait qui était cet étudiant dont Shudjâ’ lui transmettait les travaux.
Parcourant rapidement la lettre de la Franque, écrite de façon nerveuse mais moins hésitante que celle de Fakhr al-Dîn, ses yeux s’agrandirent de plus en plus. Il commença par marmonner : « Impossible, épouvantable… », et puis s’exclama de plus en plus fort : « Oh là là ! oh là là ! », avec une mine atterrée qui eût fait rire Sibylle, si elle avait été là pour le voir.
Il enfouit le message dans les plis de sa robe et, tournant les talons, sans rien expliquer à ses murîds, il fonça dans sa cellule.
Quand il en ressortit, les disciples restèrent bouche bée. Il avait enfilé en hâte des bottes de cavalier et tenait à la main une besace qui contenait tout le nécessaire qu’il emportait dans ses voyages.
– Maître ?… 
Devant l’étonnement de ses compagnons, il s’expliqua rapidement, tout en sortant de l’université :
– Vous direz à ‘Imâd al-Dîn que je déplore de n’avoir le temps de prendre congé, mais je dois impérativement partir ! 
Et il retourna vers la citadelle, cette fois pour gagner les écuries. Le souverain de Kharpert, qui l’aimait fort, avait aussi mis à sa disposition, en plus de ses maîtres de poste, toutes les commodités matérielles qu’il pouvait lui fournir, dont les chevaux. En général, le soufi préférait les marches à pied. Mais il y avait du changement dans l’air, dont on parlerait longtemps dans l’université et le couvent de Kharpert.
Le gardien des écuries, bâillant et sommeillant, car on le tirait du confortable roupillon qu’il avait coutume de piquer après son lever matinal et le soin aux chevaux, vit débouler le Sohrawardî comme une tempête bleu sombre qui, dans son persan natal, lui demandait en hâte de lui préparer le meilleur cheval propre aux longues courses. Naturellement, le maître Arslan n’entendait pas bien le persan, et quelques Arméniens présents se chargèrent de faire le truchement.
Le palefrenier, une fois qu’il eut compris l’impérieuse requête de Shihâb al-Dîn, envisagea le soufi d’un air suspicieux. Ce dépenaillé aurait le droit d’user des robustes chevaux du prince ? Un philosophe, un savant, un ami de ‘Imâd al-Dîn, cet exubérant derviche ? 
C’est alors que le plus jeune des murîds qui avaient suivi leur maître tira Shihâb al-Dîn par la manche et lui chuchota quelques mots à l’oreille. Yahya se figea un instant  puis entreprit de fouiller, d’abord dans son vêtement, et puis dans sa besace. Il en extirpa triomphalement un bout de papier chiffonné et déchiré par endroits, qu’il affirma être l’ordre du prince ordonnant à tous les serviteurs de sa maison de faciliter les déplacements du soufi. Le Turc prit le papier d’un air dégoûté et fit semblant d’en déchiffrer les lambeaux avec dédain. Dans son esprit, il ne faisait pas de doute que ce papier-là était à l’image de son détenteur, aussi suspect et d’aussi piètre mine.
Même aux heures matinales, toute prise de bec engendre un attroupement friand de querelles et désireux de compter les points. Les Arméniens, qui avaient aidé de bon gré au truchement, ne manquèrent pas de renseigner deux Syriens attirés par les éclats de voix. Suivit tout le bataillon des garçons d’écurie qui, faisant cercle autour des belligérants, commenta le conflit en l’agrémentant de souvenirs, d’anecdotes et de cas similaires qui pouvaient faire jurisprudence, et finissant par retracer toute l’histoire des écuries et des postes de Kharpert.
Yahya, philosophe incomparable, soufi lumineux, maître attentionné et adorable compagnon, avait un petit défaut, comme l’avaient déjà fait remarquer Shudjâ’ et Dilêgur : il ne pouvait s’empêcher de s’enflammer et de porter haut la crête, en se jetant dans la lutte comme un beau coq de combat si la vérité était niée alors qu’elle crevait les yeux, ou si une cervelle embrumée, voire encrassée, se mêlait d’entraver son chemin en levant haut le gourdin de l’erreur et de l’outrecuidante mauvaise foi. Il eût été encore en sa jeunesse qu’il n’aurait pas hésité à agonir le valet d’écurie de noms d’oiseaux, empruntés à toutes les langues qu’il avait entendues au cours de ses voyages, ce qui n’était pas rien. Mais ayant accompli d’immenses progrès en sereine spiritualité, il se contenta, visage rougi par l’indignation, de relever la stupidité, l’esprit obtus, l’ophtalmie mentale du palefrenier, et de lui assener, de façon véhémente, bien qu’il la modérasse beaucoup, sa pensée devant de telles manières. Si la teneur de ses propos resta à peu près décente, leur volume sonore fit surgir le Grand Maître des écuries.
Tughril Abû-l-Qâssim, lui, reconnut tout de suite le Sohrawardî, soit qu’il l’eût approché à maintes reprises, soit qu’il eût le nez plus fin que son adjoint. En tout cas, il ne prit même pas la peine de déchiffrer le papier que le sheikh lui agitait sous le nez et, saluant avec révérence, ordonna qu’on apprêtât une excellente monture, propre à emmener le philosophe aussi loin et aussi vite que le Coursier des mers.
Si Yahya avait, en certaines circonstances, la tête près du bonnet, il se calmait aussi vite qu’il s’était mis à bouillir. Il remercia le Maître des postes et des écuries avec la bonne grâce, franche et souriante, qui le faisait aimer.
Tout ce temps, ses disciples étaient restés à l’écart, trop interdits pour prendre part à la querelle. Mais quand le cheval, bridé et sellé, fut amené et que le Sohrawardî l’enfourcha avec l’aisance d’un cavalier turc ou d’un Kurde, le jeune Shams, bouche bée, ne put s’empêcher de remarquer, un peu sottement, ce que tous avaient vu et bien vu :
– Mais… vous montez, Maître?
Shihâb al-Dîn prit fermement les rênes, ajusta les étriers, et se pencha vers ses compagnons avec un sourire bienveillant :
– Abû ‘Abd al-Rahman al-Sulamî disait qu’un soufi, autant qu’il le peut, doit voyager en marchant et non à cheval, sauf en cas d’extrême nécessité. Et il y a urgence, mes amis ! Grande urgence !
Et il fila hors de la citadelle, comme le Sultan des cavaliers.

Yahya savait où il devait se rendre. Il y avait, juste au nord de Kharpert, un endroit sauvage et secret, où ni les chrétiens ni les musulmans ni les juifs ne se rendaient volontiers, hormis les ermites à la recherche d’extrême solitude et de contact avec les démons, ce en quoi ils étaient toujours bien servis : la région abondait en bêtes sauvages et en païens peu amènes. Plus désolé que le Kurdistan, Dersim était le royaume des loups, des cerfs et des arbres hantés. Mais les montagnes qui encerclaient les grands lacs enchanteurs de Kharpert, leurs sources innombrables et la beauté des prairies argentées par les pluies, bientôt couvertes de jacinthes et de tulipes sauvages, pouvaient séduire le voyageur qui ne craignait ni le froid, ni l’eau, ni le croc des fauves, ni le fer des brigands.
Yahya n’avait jamais craint de se rendre dans ces terres, s’en remettant à Khidr le Verdoyant, protecteur des errants, pour sa sauvegarde. Cette fois encore, il gagna sans encombre la vallée la plus secrète et glacé, fourbu, trempé de pluie, s’effondra près de la rive d’un torrent, au pied d’un grand rocher dont la découpe sombre et torturée évoquait quelque div changé en pierre.
« Saman… Saman… Ne tarde pas ! Toi seul peux te plaire dans cette vallée à loups ! »
Il ne sut trop combien de temps dura son attente mais à un moment, une douce et réconfortante chaleur le pénétra, comme la proximité d’un feu de bois, qui le réchauffa de la tête aux pieds et de face comme de dos, sans le brûler, mais le pénétrant et le revigorant dans chaque atome de sa chair. Presque aussitôt, il sentit la pression de deux mains sur ses épaules.
– Avoir voyagé sous cette pluie et ce vent ! Et voilà qu’il fait nuit !
– Ce n’est rien, répondit Shihâb al-Dîn en claquant des dents. Mais il fallait que je presse. 
Saman, prenant place face à lui sur le rocher, le considéra de ses doux yeux bleus, pleins d’une bienveillance compatissante. À présent, les deux sages étaient environnés d’un halo d’or, de miel et de chaleur qui les abritait de la nuit et des bourrasques humides. Sensible, malgré son inquiétude, à l’apaisante présence du chaman, Yahya sortit le message de Sibylle et lui en lut la teneur.
– Shudjâ’ est pris, Sibylle est partie seule au Kurdistan, et le reste de ses compagnons ne sait que faire ! conclut-il avec désespoir.
À l’annonce de la capture du Loup, Saman avait accusé le coup. 
– Shudjâ’… murmura-t-il, troublé. Il n’a pu être pris deux fois de suite, sans intention de sa part. Qu’est-il allé imaginer ? Je vais avertir le conseil des Quarante…
– Que crois-tu qu’il advienne de Sibylle ? demanda le Sohrawardî d’une voix un peu oppressée.
– Elle a fini par réaliser ce que nous lui déconseillions formellement à Amide, c’est-à-dire partir seule, sans risquer la vie d’aucun de ses compagnons. Et Shudjâ’… Ah, quel maître et quelle élève, Yahya ! Ils feraient éclater la cohésion des Quarante pour n’en faire qu’à leur tête ! Je crois que nous ne pouvons rien pour Sibylle. Le Kurdistan ? Si elle est vraiment partie là-bas, si ceux que je crois ont la Coupe – ses yeux s’éclairèrent – alors oui, elle peut l’emporter. Car des Trois, c’est bien la seule que la Rose de Djam indiffère absolument.
Yahya hocha la tête, impressionné. Et puis, curieux tout de même :
– Qu’est-ce qui lui donnera la volonté, la force de vaincre, si son cœur est sans désir ?
– L’amour, dit Saman, d’abord envers Shudjâ’ qu’elle voulut suivre en ses missions, pour toi ensuite, afin que cette épreuve ne t’échoie ; et l'amour qu’à son propre insu elle a pour le Pôle du Monde, avec le même désir de le servir. Car Sibylle est fille de chevalier et nièce de Bastian : pour elle, comme pour les meilleurs des Francs, il n’y a pas d’amour sans service. Et elle est femme, aussi…
Il fit une pause, laissant monter et passer en lui la vague de son émotion, puis reprit :
– Elle aura la coupe, mais le retour sera terrible. C’est à ce moment-là qu’ils seront tous après elle, Yahya ! La chasse sera lancée et les lassos des Noirs la cerneront. Ce danger, je ne sais comment le prévenir. Il est inconcevable que Shudjâ’ n’en ait pas tenu compte. Peut-être son étrange capture a-t-elle une explication.
Puis il s’inquiéta de Yahya avec bonté :
– Repose-toi et ne repars qu’au matin. Tu as été assez transi en m’attendant !
– Non, dit Yahya, je me suis réchauffé. Je vais repartir, mais pas pour Kharpert. Tel que je connais le Franc de Sibylle, il ne va pas lâcher l’équipée comme cela. Je vais les rejoindre.
– Que disait Sibylle sur lui ?
– Qu’il ne fallait pas tenir compte des accusations de trahison portées contre lui par l’ismaélien. Je ne sais ce que cela veut dire.
Saman eut un geste incertain.
– Jamais Shudjâ’ n’aurait laissé un ennemi s’approcher aussi près de Sibylle. Il a dû se passer quelque chose… 
– Pourquoi leur avoir adjoint un homme d’Alamut ?
– Il vaut mieux avoir Alamut avec soi que contre soi. Mais les ismaéliens ne joueront jamais que leur propre partie. Leur monde n’est pas le nôtre, nous existons à peine à leurs yeux. Où veux-tu rejoindre l’époux de Sybille ?
– J’enverrai un message à Süleyman.
– Mais que veux-tu faire, toi ?
– Je ne sais, dit Yahya. J’ai prescience qu’il va y avoir bagarre. Et si Shudjâ’ n’est plus là, il faut un sheikh auprès d’eux. On ne peut tout de même pas compter sur Süleyman, aussi gentil compagnon soit-il !

Après quelques heures de repos, Yahya repartit, revigoré par la bénédiction du chaman. Il prit la route d’Amide, comptant s’arrêter chez Fakhr al-Dîn, qui n’était toujours pas retourné dans sa maison de Mârdîn.
Après quelques heures, il dut s’arrêter, car la tête lui tournait. Descendant de cheval, il mangea le pain qu’il avait emporté. 
« À Mârdîn, je prendrai un peu plus de provisions. Le jeûne n’est plus de mise, à présent. »
Remontant en selle et galopant sous les étoiles, il reprit le cours de ses songeries : 
« Bien sûr, j’ai dit, non comme ce benêt d’Abû Alî, que l’essence précédait l’existence, qui n’avait d’elle nulle causalité. Soit ! Mais cette essence qui peut se passer d’existence, y aspire-t-elle ou non ? Les âmes créées la Nuit du Destin avaient-elles eu auparavant aspiration à cela ? Si tel a été le cas, quelle a dû être leur crainte, avant qu’aient retenti l’appel et la confirmation de leur être : « Ne suis-je pas votre Seigneur ? » Alors, oui, il y eut tressaillement de joie et surgissement de la conscience, mais avant cela ? Nous sommes esseulés en naissant, nostalgiques de l’origine, mais ce n’est rien comparé à l’épouvante première du non-être… Ce que les hommes craignent dans la mort, c’est de retomber dans cet intervalle de l’inexistence... »
Il stoppa net.
« Étourneau que je suis, comme dirait Shudjâ’ ! Il faut que j’avertisse Süleyman ! »
Et il lança sa pensée avec la force d’un champion de polo frappant la balle de l’univers.

La Rose de Djam: II. La grotte au dragon

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