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La Rose de Djam II : chapitre III, "Et lépreux partout où j'irai"



CHAPITRE III : « ET LÉPREUX PARTOUT OÙ J’IRAI »


« Mais cet homme fort et vaillant était lépreux. »
Ancien Testament, 2 Rois, V





Ainsi, c’était décidé : ils allaient partir et leurs bagages étaient prêts. La seule chose qui leur manquait, c’était une direction précise. Par où chercher Shudjâ’ ? Les Frères Bien-Guidés pouvaient l’avoir emmené n’importe où. Une des solutions aurait été de s’en retourner à Hisn Kayfâ et de remettre leurs pas sur les dernières traces du vieux sheikh. Mais c’était une piste éventée, que même Sibylle n’avait daigné suivre. Pour finir, et à contre-cœur, tant il se méfiait du roublard ismaélien, Esmalit se dit qu’ils avaient peut-être encore besoin de Dilêgur.
Il différa le départ et alla trouver le prisonnier, enfermé dans le cellier à grains où lui-même avait été enclos la nuit dernière.
– La roue tourne, hein ? lança-t-il, railleur, derrière la porte fermée.
– Viens-tu rire et envisager ta chance dans le miroir du Destin ? rétorqua Hassan, toujours enjoué. Méfie-toi, il n’y a pas plus grand putassier que le vent de ces montagnes !
– Dans ces montagnes comme partout ailleurs, dit philosophiquement Pèir, s’asseyant sur une escabelle qui traînait. 
S’adossant à la porte toujours close, il parla ainsi à l’ismaélien, sans le voir. 
– Que crois-tu que les gens d’ici te feront ?
– Je n’en sais rien, dit Dilêgur avec insouciance. Me faire tuer par leurs Kurdes ? Pourquoi pas ? Tout est écrit d’avance !
– Je pourrais aussi leur demander de te relâcher, dit lentement Pèir, calant sa botte contre le mur en face.
– Et que voudras-tu de moi, alors ?
– Dilêgur, bien que je te tienne pour plus faux et plus menteur que Ganelon et Judas réunis, peut-être pourrais-tu, sans traîtrise excessive, m’indiquer où l’on pourrait rechercher Shudjâ’.
– Tu veux délivrer le vieux fou ? 
– Ce n’est pas ton affaire. Dis-moi seulement où l’on pourrait commencer à lever sa piste… Si tu en as l’idée, bien sûr !
– Et je te servirai de guide, encore ?
Esmalit eut un rire bref.
– Devoir me garder de toi tout le jour et la nuit ? Merci bien ! Si je te rends la liberté, tu en uses comme tu veux, mais reste loin de moi, pour te prier !
– Écoute, dit sérieusement Dilêgur, si je t’ai enfermé, c’était sur ordre de ton épouse. Si tu es libre, c’est qu’elle a changé d’avis à ton sujet, à tort ou à raison, peu m’importe ! Mais elle partie, mon service aux Quarante s’est achevé, et plus rien ne m’oppose à toi.
– Je ne me fie guère à la loyauté de tes services. Pourquoi as-tu caché que tu savais le francien ? 
– Crois-tu que Shudjâ’ l’ignorait ?
À cela, Pèir ne sut que répondre. Car du faqîr, rien ne pouvait le surprendre en tours, détours et autres emburlocoqueries. Ils se valaient bien entre eux, tous ces émirs de l’embrouille !
– Je ne sers qu’un maître, qui est au dessus des Quarante, continua Hassan. Mais pour le moment, je n’ai pas entendu dire qu’il vous tenait pour ennemis. Aussi, tu peux me relâcher et nous irons à Mossoul. Car je crois que c’est là que tu peux trouver ce que tu cherches.
– Pourquoi ne dis-tu cela que maintenant ?
– Ah ! Je craignais que Sibylle ne renonçât à sa mission pour sauver son sheikh. Et moi, j’avais été mandé pour la guider sur le bon chemin, pas sur les traces du Loup.
Pèir se releva, épousseta ses bottes, tout en réfléchissant.
– Pourquoi voudrais-tu m’aider ? Je ne demande qu’un renseignement, pas ton bras.
– Je n’ai pas dit que j’allais t’aider, dit tranquillement le prisonnier. Mais seulement t’accompagner jusqu’à Mossoul. Après, nous nous séparerons. Car me retrouver seul dans les montagnes de ces païens furieux ne m’aiderait en rien. La belle liberté ! Quittons ce village ensemble et quand je t’aurais mené à des brigands sûrs et retors, je m’en irai de mon côté !

Pèir informa Süleyman, laborieusement, de la proposition de Hassan. Pour le reste, il ne se sentait pas la capacité de clarifier par mime et en langue turque les méandres de la stratégie du faqîr et pourquoi il s’était laissé capturer. Quand le jeune Turc eut à peu près compris ce « début de piste sur Mossoul », il fit remarquer, avec sa sérénité coutumière, que désarmé et seul dans ces montagnes, l’ismaélien ne pouvait guère leur nuire. Restait Mascelin qui, pour l’heure, reposait dans la maison d’hôte, un énorme bandage sur la tête, tant la poigne du Khwârizmî et la masse de la poêle à frire lui avaient endolori le crâne. Mais du jeune d’Amira, Pèir ne se souciait guère, plus assez pour lui en vouloir, en tout cas.
Aussi avait-il surgi dans la chambre du bachelier :
– Can deu diable, soit tu me suis demain, soit tu restes ici, je n’en ai cure. Mais un seul coup de croc en traître et c’est la dernière fois que je t’épargne : je te ferai pendre sur le chemin sans remords. Compris ? Bon ! Tiens-toi prêt au départ !
Une fois réglé le sort du pleurard Normand, il chargea Süleyman d’annoncer aux soufis qu’il y avait encore changement de plan et que la cage du cellier allait devoir se rouvrir, pour libérer l’ismaélien. Les gens de Lâlish avaient probablement résolu de ne jamais s’étonner de rien en cette vie, et surtout pas des lubies et virements des Francs et des ismaéliens. C’est ainsi qu’au soir de cette journée, les compagnons se retrouvèrent à nouveau dans la maison d’hôte, presque au complet sauf une certaine Franque, envolée depuis l’aurore, et dont l’absence fit sombrer trois d’entre eux dans une songerie attristée ou coléreuse.
Le repas fut muet. C’est seulement à la fin que Dilêgur prit la peine de questionner Esmalit :
– Dis-moi, Yildirim, pourquoi tiens-tu tant que ça à repêcher le faqîr de la nasse où il s’est fourré tout seul ?
Pèir réfléchit longuement avant de répondre :
– Dilêgur, finit-il par dire, de façon aussi sentencieuse qu’énigmatique, quand le monde va de travers, il faut jouer d’oblique.
– Qu’est-ce que cela veut dire ?
– Que sur cet échiquier, Sibylle joue sa partie et le faqîr la sienne. Moi, je suis le piéton auquel on ne prend garde.
– Tu ne peux changer le cours des choses ni le destin, s’il est déjà écrit, Gascon.
Le routier lui jeta un œil rêveur et brûlant à la fois.
– On peut changer le destin d’un homme. Alors pourquoi pas celui du monde ?
– On ne peut changer le destin d’une fourmi, répondit Hassan. Connais-tu le conte du murîd et des anges de la Mort ? 
– Non, fit Pèir du bout des lèvres, pensant à d’autres veillées, au bord de l’Euphrate, d’autres joutes de contes et de poésie…

« Un jour parmi les jours, une nuit parmi les nuits, un murîd de Bagdad était assis dans le coin d’un couvent, quand il entendit deux personnages parler près de lui. À leurs propos, il comprit que c’était Munkir et Nakir, les deux Anges de la Mort. Et l’un disait à l’autre : « Dans les trois semaines qui viendront, nous avons plusieurs interrogatoires à mener dans cette ville. »
Épouvanté, le murîd ne bougea pas de sa place, avant que les deux anges ne partissent. Puis il réfléchit au moyen de se tenir loin de la mort, lequel lui parut de quitter Bagdad, de fuir le plus loin possible, hors d’Irak. 
Ainsi fit-il, se procurant la meilleure monture, la plus endurante et la plus rapide, dont les jambes d’oiseau, volant jours et nuits, le menèrent en quatre semaines à Samarcande.
Mais le jour même où le murîd s’enfuit de Bagdad, il arriva que l’un des anges croisât son sheikh, et qu’ils en vinssent à converser de choses et d’autres. 
« Et que devient ton élève Nasîr al-Dîn ? » questionna la Mort.
- Ma foi, je ne l’ai vu aujourd’hui, mais il doit être quelque part, en cette ville, à jeûner et prier.
– Si c’est le cas, j’en suis étonné, dit Munkir. Es-tu sûr qu’il soit encore ici ? Car je dois l’interroger dans quatre semaines à Samarcande. »

Pèir sourit malgré lui.
– Belle histoire, approuva-t-il. Mais je ne suis ni murîd ni Turc. Je suis Gascon, et je sais que, chez moi, il est arrivé qu’un homme torde le col à son destin.
Hassan, toujours souriant, secoua la tête avec un air intrigué. Mais le routier semblait perdu en ses songes et n’expliqua rien.

« Pied de canard ! »
Mince, vif, brun comme un Sarrasin, une mèche de cheveux noirs lui tombant sur le nez et les yeux, il semblait diablotin échappé d’un porche d’église. Pèir Esmalit, à quinze ans, en faisait à peine treize, de par sa courte taille et son corps frêle, nerveux, toujours à sauter de ci, de là, comme truite prise à la main et jetée sur la rive. Avec cela, de la poix en fusion dans le sang, qui l’avait fait se battre avec presque tous les garnements du village. 
« Pied de canard ! »
Des années plus tard, la huée le poursuivait encore, cinglait ses rêves, le tirant du sommeil. Chassé à coups de pierre, repoussé par le bâton, Pèir finissait toujours par faire face, à un contre dix, voire vingt, et se lancer, poings en avant, contre ses assaillants, goupil mordeur et hargneux, chopant les mâtins aux oreilles. S’il finissait le plus souvent à terre, piétiné par des galapians deux fois plus grands que lui, il n’avait pas toujours le dessous, et que ce soit contre les autres fils de chrestians ou les fils de paysans, que ce soit pour insultes ou pour avoir été frappé, ou bien pour rien, un regard, un sourire, trois noix, un jeu d’osselets, Pèir se battait deux à trois fois le jour, et revenait chez lui oreilles froissées, œil poché, nez sanglant, vêtements en lambeaux. Il était le gojat deu diable, le mauvais chrestian, mais pour les siens, il était avant tout Pèir Esmalit, Pèir « en colère ».
Voire Pèir le rossé. Car s’il arrivait qu’il eût le dessus, la famille du vaincu, n’osant se rendre en leur maison si elle n’était elle-même impure, allait se plaindre au curé de Bidache, lequel venait sermonner son père. Celui-ci, devant le prêtre, faisait venir Pèir et le corrigeait du bâton avec énergie, jusqu’à ce que le curé s’en retournât satisfait. Mais une fois seuls, le charpentier relevait son fils et tapotait son dos endolori avec un sourire : « C’est bien, hilhot, rosses-en le plus possible… » 
Et c’est ainsi que Pèir tous les jours se battait et tous les jours était battu.
Sa mère, qui jamais ne le touchait que pour l’embrasser, ou lui envoyer une taloche si légère qu’elle comptait pour chiquenaude, l’appelait « huec », « draco », mais le nom qui revenait le plus souvent, et dans sa bouche et dans celle de ses frères et sœurs, était Esmalit. Ce fut celui-là qui, à la longue, lui resta, avec « Pied de canard ».
De tous les enfants du charpentier, en effet, seul son aîné avait hérité des deux doigts soudés et palmés qu’il tenait lui-même de son père, la marque des chrestians, disait-on. Enfançon, Pèir n’avait pas fait tout de suite le lien avec la patte d’oiseau en tissu rouge que le seigneur avait eu fantaisie de leur imposer sur ses terres. Mais une fois grandet, Pèir dut se rendre à l’évidence : « Pied de canard » il était et resterait, avec ou sans insigne cousu ; enfant de chrestians il était, dans sa chair et dans son sang. Comment les autres, les gens de Bidache, devant qui, pourtant, il n’était jamais allé pieds nus, l’avaient-ils appris ? Peut-être du curé, qu’il haïssait et redoutait pour d’autres raisons. Quoi qu’il en soit, ce n’était un secret pour personne.

Pèir Esmalit avait près de quinze ans. À Jérusalem, le roi Baudouin, qui avait son âge, était couronné depuis un an. À Terra Nuova, Sibylle, qui en avait dix, passait tout son temps le cul en selle, sous les directives du noir borgne, son maître d’armes, ou en salle d’étude, agenouillée près du Loup du Daylâm qui lui apprenait,à demi-mots, la sagesse du monde et son usage. Cette année-là, l’année de ses vingt ans, Yahya fit le grand rêve qui le jeta sur les routes en quête de connaissance, et le fit quitter Ispahan pour vagabonder en Iran et dans le Diyar Bakr, où il trouverait sa Lumière.
Pèir, fils de charpentier, travaillait depuis deux ans avec son père et ne se battait plus. Il laissait cela à ses frères cadets, et puisqu’était fini le temps de ses enfances, il souhaitait devenir un homme.
Mais au-dedans, il était toujours « Pied de canard », au sang bouillant, porté par une colère rouge sombre, qui lui était plus essentielle que pain et vin.

À Bidache, le printemps faisait chatoyer les chatons sur les coudriers, ensoleillait les prés de boutons d’or, faisait perler des notes flûtées aux becs des merles. Pèir s’en allait au bois proche, sa hachette à la ceinture, pour repérer un arbre mort qu’il allait débiter et abattre avec son père. 
Heureux de ce jour de muse, il avait fourré dans sa poche un lacet, qu’il comptait poser aux endroits propices, et ne se dépêchait pas.
C’est à mi-chemin que, dans son dos, une cavalcade se fit entendre. Se retournant et se rangeant lestement de côté, il vit trois cavaliers et une damoiselle, en selle également : l’un d’eux, le plus haut de taille, était Brun, le fils du seigneur d’Agramont. Les deux écuyers et la damoiselle lui étaient inconnus.
– Hé, toi ! cria de loin le fils du seigneur, en freinant son cheval. Sais-tu si la Bidouze est praticable à gué ou si les pluies l’ont grossie ?
– Je ne sais, Moussu, répondit Pèir. Mais il a plu de trois jours, et la neige fond. Pour sûr, l’eau sera haute.

Un des damoiseaux, les deux se ressemblant si fort qu’ils étaient certainement frères, se dressa sur sa selle et força la voix pour faire l’homme :
– Hé noiraud ! Je te connais ! Tu es le fils du charpentier et comme ton père, tu as les pieds d’un canard !
Pèir, les oreilles et les joues en feu, recula, tandis que la bécasse aux boucles dorées pouffait en regardant le jeune noble avec pensamor. Il ne pouvait se battre contre ces enfants de chevaliers mais ne souhaitait s’abaisser devant eux. Alors il fila sous le ventre des chevaux, passant de l’autre côté du chemin. La pente raide et caillouteuse qu’il dévalait lui permit de ne pas être poursuivi par les cavaliers. Il ne put voir que la monture sous laquelle il avait filé si prestement, apeurée, se cabrait et frappait du sabot Brun d’Agramont, qui roula à terre. Jurant et criant des menaces, les deux frères se portèrent à son secours.
Il gagna la forêt de Mixe par un autre chemin, et ne rentra qu’après none, après avoir vu l’arbre mort et l’avoir marqué. C’est non loin de leur village que Pèir, en cette soirée de printemps, vit venir à lui Estéven, son compaing et cousin.
– Ha, mon Pèir, ensauve-toi ! 
Le garçon courait à lui :
– Les frères Garazi te cherchent partout pour se venger.
– Et qui sont-ils ? s’ébahit le jeune chrestian, qui avait tout oublié.
– Des parents du seigneur. Tu as mis Brun à terre et ils veulent te le faire payer.
Pèir Esmalit apprit ainsi son exploit de la journée. Le garçon n’avait eu grand mal, les sabots du cheval qui l’avait frappé ne lui avaient démis que l’épaule et Andraut, le guérisseur, l’avait remise. Mais les compagnons de Brun, offensés, ou ayant seulement la tripe cruelle, s’étaient excités de cette chasse à l’homme qui les changeait de l’ours ou du loup. Ils avaient décidé de le capturer et de le ramener au château, comme bête traquée, afin de se divertir.
Les yeux de Pèir, déjà bien bruns, virèrent au noir. Lèvres amincies, poings serrés, il entendait encore le rire des écuyers et de la pucelle. Il devinait que, non contents de le rosser, les garçons du château s’amuseraient à le montrer à tout Bidache, qui s’amuserait fort de cette leçon.
Effaré, Estéven vit son ami sortir sa hachette et l’agiter :
– Ils ne me prendront sans dommage ! Je leur couperai nez et oreilles !
– Tu vas à la mort, cousin ! Ils auront beau jeu de te tuer pour se défendre !
Mais il n’avait terminé que les cavaliers et les valets de pieds avaient surgi, petit équipage de damoiseaux et de drôlasses qui couraient à eux en criant sus au lépreux. Estéven se retrouva au sol, tandis que Pèir fuyait vers la forêt, fonçant dans les taillis les plus épineux et les plus serrés, décourageant les chevaux. Même les enfants de pied hésitèrent à l’y suivre, de peur de déchirer leur cotte.
Combien de temps dura la chasse ? Pèir n’aurait su le dire. Mais le soleil ne s’était pas couché quand elle prit fin. S’il avait réussi à s’éloigner de ses poursuivants, le bois de Mixes était facile à cerner, et il n’était que d’attendre autour pour le voir déboucher.
Haletant, lèvres, joues, mains saignant d’écorchures, il se reposa sur un rocher plat, essayant d’écouter les voix et les appels. Mais tout était silence. Il laissa couler peut-être une heure, allongé sur le dos, regardant le ciel. La sagesse eût été d’attendre la nuit. Mais Pèir n’était ni sage ni sot. Il avait seulement le sang brûlant et rétif. Il finit par se relever, étira ses muscles raidis et dolents, sortit de sa ceinture la hachette de son père, la regarda un moment. Puis il avança vers la lisière du bois, en un point où l’orée était moins en vue. Il marchait à pas rapides, silencieux, sachant déjà ce qui risquait de se produire, et y allant sans fléchir, comme si tout l’allégeait.
Au sortir de la forêt, il aperçut, marchant à pas impatients et fanfarons, un des frères, épée sortie, qu’il agitait en moulinets glorieux. Avançant encore, Pèir, des buissons qui le dissimulaient, vit la damoiselle du matin, assise sur un tronc abattu, qui riait encore et admirait les vanteries de l’apprenti chevalier.
Le chrestian savait que l’épée du damoiseau lui laissait peu de chances, s’il ne le prenait en traître. Il n’hésita pas. Tôt fait, tôt réussi, il bondit hors des fourrés, hache levée, et l’écuyer n’eut pas le temps de lever sa garde, qu’il était à terre, visage fendu. Ce qui gicla de sang tout autour, les cris de la damoiselle, tout cela se fondit comme en un rêve qui n’était ni plaisant ni pénible, seulement aisé à accomplir.
Puis il marcha vers la pucelle trop épouvantée pour courir. Il regarda ses beaux cheveux blonds, sa bouche qui ne riait plus. 
La hache pesant à son bras, Pèir resta immobile, la regardant pleurer. Il n’avait ni pitié ni haine. Mais c’est dans les yeux d’une fillette dont il ignora toujours le nom qu’il lut que jamais il ne reviendrait chez lui.
Il prit la monture du mort et s’enfuit, mettant entre le château et lui autant de distance qu’il pouvait.

Il était malin comme goupil et savait qu’il aurait été stupide de traverser la Gascogne à cheval. Il chevaucha jusqu’à la fin du jour, jusqu’au pied des montagnes. Laissant sa monture, il grimpa vers les hauteurs. Il y avait en haut assez de caches et de huttes où les bergers n’allaient plus, assez de bergeries et de troupeaux où marauder fromages et lait, malgré les chiens qui guettaient les hommes et les bêtes. 

Au premier soir, il dormit dehors. Le second, dans une cabane où le berger n’était encore monté. Il trouva de quoi faire un petit feu, resta longuement devant, y chauffant ses pieds nus. Sur les braises, sa hachette rougeoyait lentement.
Quand elle fut bien chauffée, il prit le manche, l’éleva lentement au dessus de son pied droit, et trancha les deux orteils qui le désignaient à l’infamie.

Il se cacha dans la montagne, le temps que la plaie guérisse, et qu’il puisse courir sans ressaigner. Ses cheveux longs, ses vêtements en guenilles l’empêchaient aussi de revenir vers les villages. Quand il redescendit des montagnes, ce fut pour vivre dans les bois et les chemins sauvages.
Sans doute, à force de larcins et de vagabondage, se serait-il fait prendre, et aurait-il été pendu. Mais il tomba sur une route de soldats, ou la route tomba sur lui. La bande du Hutin n’était pas regardante sur le passé de ses hommes. Et c’est ainsi que Pèir Pied de Canard devint, quand on lui demanda son nom, Pèir Esmalit.

Le capitan Arnaut le Hutin lui avait appris le métier des armes et celui de la mort, comment la donner aux autres sans l’attraper sur soi. Il lui avait appris la malice et la dureté nécessaires aux meneurs d’hommes. Pèir était devenu bon soldat et bon chef de route. À son tour, il avait réuni sa propre troupe. Son enfance méfiante de chrestian l’avait rendu habile à la ruse et à sonder le cœur des hommes, leurs pensées cachées, leurs envies et leurs affections. Elle lui avait appris aussi à flairer les traîtres et à se faire aimer de ses hommes.
Mais au rebours de son maître d’armes, Pèir n’était devenu ni cruel ni avide. Peut-être son enfance et les baisers de sa mère avaient-ils épargné la part de pitié que ni le feu ni le sang des batailles n’avaient pu tuer en lui. 

Il s’était embarqué pour Jérusalem, un jour, poussé depuis des années à mettre beaucoup de lieues entre la Gascogne et lui, par peur d’être tenté de revenir à Bidache. Ce pays où le roi tombait en pourriture l’attirait comme une souffrance qui lui faisait pourtant du bien, en demeurant vive. Car le curé de Bidache le lui avait dit et répété : « Lépreux tu seras, Pèir, si tu ne te corriges pas. Tes péchés te mangeront la peau. »
Il ne vit jamais le roi Baudouin, qui mourut l’année où Esmalit arrivait en Terre Sainte. Il trouva à se louer, d’abord à Tripoli, puis à Antioche, où la plupart n’avaient jamais entendu parler de sa race. Les maudits, c’était les Turcs, les juifs aussi, comme partout.
Quand il avait vu Sibylle, arrogante et lointaine, il s’était souvenu de la damoiselle parente des Agramont. Cette châtelaine-là, pourtant, ne le railla pas. Elle l’ignora, le laissant saisir son bien. Ni dupe ni révoltée, seulement indifférente. Et ses yeux verts, emplis d’un autre monde, étaient plus inaccessibles pour lui que toute la chevalerie de Syrie.

Mais il avait fini par l’avoir, la dame du château. Et par la perdre, à la fin. Toujours cette vilaine histoire, ce pied de canard…
Dans le noir qui épaississait, Mascelin fredonna, d’abord doucement, puis à voix plus haute, une complainte :


Farai chansoneta nueva,
Ans que vent ni gel ni plueva:
Ma dona m’assaya e-m prueva,
Quossi de qual guiza l’am;
E ja per plag que m’en mueva
Nom solvera de son liam.

Pèir rêvait devant le feu des braseros qu’il oubliait de nourrir.
« Donne-toi une bonne raison de ne pas revenir en Syrie, voire de ne pas repartir pour l’Europe où, peut-être, le Navarrot ne te suivrait pas. Yahya, Shudjâ’, Sibylle, que peux-tu leur apporter ? Ils sont trop loin de toi, trop différents. Sibylle n’a jamais eu besoin de toi. Elle est de leur monde, pas du tien, chrestian ! »


Qual pro y auretz, dompna conja,
Si vostr’amors mi deslonja
Par que us vulhatz metre monja!
E sapchatz, quar tan vos am,
Tem que la dolors me ponja,
Si nom faitz dreg dels tortz q’ie us clam


Pèir sentit une présence, silencieuse et furtive, à son côté. Süleyman venait raviver les braseros. 
Heureux de sortir de ses pensées lugubres, et secouant la désespérance qui tombait sur lui comme une chape grise, le Gascon questionna, avec son turc encore bien pauvre :
– Que va faire Yahya ? Avec la lettre ?
Le Khwârizmî prit un petit caillou au sol, le désigna : « Yahya, Kharpert ? Amide ? », et un autre, à distance : « Saman. » Et il fit bouger le premier caillou à grande vitesse vers le second : « Shihâb al-Dîn va vite donner des nouvelles aux Quarante. »
– Et quand ils se verront ? Que vont-ils faire ?
Süleyman sourit et prit un troisième caillou.
– Yildirim.
Et il fit mine de joindre les pierres.
– Mais comment va-t-il nous trouver si nous partons ? grommela Esmalit. Les soufis d’ici ?
Le murîd leva le menton en signe de dénégation.
– Je vais t’aider, dit, dans leur dos, l’ismaélien, fatigué de dormir tout seul, alors que les autres chantaient ou parlaient. Ce qu’il veut te dire, c’est que le Sohrawardî avertira les gens de l’ordre du faqîr, et que ceux-ci se mettront à notre recherche.
– Et ne pouvons-nous les trouver nous-mêmes ?
– C’est que l’ordre de Shudjâ’, vois-tu, est très secret. La plupart de ses membres ne sont pas connus.
– Même pas des Quarante ?
– Ah ! chacun d’eux a ses réseaux, ses affaires et ses quartiers privés, et ne les partage pas volontiers ! Il est vrai que Shudjâ et celui qui les préside étaient comme cul et chemise. Aussi Saman est plus averti que nous là-dessus, sans doute.
– Je vois ! conclut Pèir, agacé. Des soufis invisibles, voilà qui nous sera fort utile ! Mais si tu as dit que Yahya les informerait, c’est que lui les connaît, non ?
L’ismaélien lui répondit, avec un peu d’étonnement :
– Mais… il est l’un d’eux, tout comme ta femme, d’ailleurs !
Pèir leva les sourcils :
– Sibylle n’est pas musulmane !
Cela dit, en avançant cela, il ne savait s’il ne se montrait un peu trop imprudent.
– Ce n’est pas un ordre de musulmans, expliqua Hassan, et c’est bien pourquoi ils se méfient de tous, et sont mal vus des leurs, de tous les leurs. Si je savais par cœur leur promesse, je te ferais mieux comprendre.
Il allait se tourner vers Süleyman pour le questionner, quand, avant qu’il ait pu parler, Mascelin, que tous avaient oublié, récita, d’une voix hésitante, des paroles qui clouèrent Pèir sur place :
– « Je serai juif parmi les chrétiens… zindîq chez les musulmans, femme à la guerre, enfant parmi les vieillards. »
Il hésita, puis acheva :
– … « Et lépreux partout où j’irai. » La fin n’est pas belle, elle est vile, même !
– C’est surtout bien exagéré, se moqua Hassan. Mais pourquoi la trouves-tu si vilaine ?
– Parce que la lèpre est signe de péché. Vouloir être lépreux, c’est vouloir se marquer de la souillure du péché.
– Dirais-tu cela de ton défunt roi ?
– Son père Amaury fut adultère de nombreuses fois, et le fils a payé pour lui.
Pèir fixait le feu.
– Yahya et Sibylle ont promis cela ? finit-il par dire.
– Ton Shihâb al-Dîn, à force d’ouvrir sa grande gueule devant les docteurs et les juristes, en se moquant de la  crasse de leur cervelle, finira mal, c’est sûr ! Quant à ton épouse, la voilà partie sur les chemins du Kurdistan, avec une escorte qui ferait reculer la pire racaille des deux Irak ! Oui, Shudjâ’ choisit bien ses recrues : il prend les plus beaux jouvenceaux, les plus valeureux, et les pousse dans la Voie du Blâme. Si tu veux mon avis, c’est un gâchis !

Pèir regarda Mascelin :
– Comment connais-tu ces paroles, toi ? As-tu fait cette promesse ?
– Certes, non ! J’étais bien jeune quand Shudjâ’ enseignait Sibylle… Je crois que c’est Corbin ou Pierremont qui en ont parlé, plus tard. Ils étaient là, elle avait dix ans, et Corbin un an de plus, il s’en souvenait.
– Dix ans ! Pèir était atterré. Demander un serment pareil à une drôlà ? 
– Shudjâ’ disait… que l’âge auquel l’on prononçait ce serment était sans importance, que ce qui comptait, c’était le moment où l’on s’en souvenait.
Esmalit revoyait le Loup du Daylâm, le dernier soir, à Hisn Kayfâ, son manteau sombre balayant le corridor : « Dieu te garde, battâl ! »
– Redis voir ce serment, écuyer !
Avec un tremblement dans la voix, comme si la force des mots finissait par le pénétrer aussi, Mascelin d’Amira répéta :
– « Je serai juif parmi les chrétiens, zindîq chez les musulmans, femme à la guerre, enfant parmi les vieillards. Et lépreux partout où j’irai. »
Le Gascon se leva et fit quelques pas, traînant la jambe droite.
– C’est Shudjâ’ qui a inventé cela ?
– Je ne sais, dit Hassan. 
Le capitan regarda ses compagnons.

– Nous ferons route pour Mossoul… Si Yahya nous rattrape en chemin, tant mieux ! Mais le faqîr, où qu’il soit, en enfer ou en Tartarie, je vais le retrouver.
La Rose de Djam: II. La grotte au dragon

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Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

Cette agitation comique-troupier sur Céline m'a donnée envie de le relire, non pour protester dans je ne sais quelle posture trouduquesque-je-résiste, mais parce que je me suis souvenue de ces livres et que cela faisait longtemps que je ne les avais pas relus. Je ne me souvenais pas que le début de Mort à Crédit était si beau, dans une tristesse poétique d'épave. Je trouve qu'on ne dit pas assez combien Céline était humain, autant dans ses vacheries que dans ses douceurs. Les hommes, il les trouvait cons, et fascinants de connerie, il en avait pitié aussi. Et la vacherie disparaît pour les "petites âmes", les gosses de pauvres, les vieux qui ne vivent plus que par un souffle, les chats… Il disait n'aimer que les danseuses, sinon. Tous les gens "légers", en somme. Il trouvait les gens lourds et méchants, et souffrants, et alors quand ils souffrent ils sont pire. Lourds, et tristes, et lents, voilà justement comment cela commence :
Nous voici encore …

Les Quarante et le Pôle du monde

"Abdâl (sing. badal) est le nom qui est généralement donné aux saints inconnus, dont la présence est nécessaire pour le maintien de la vie sur la terre. Ils constituent une hiérarchie cachée et permanente, ayant à sa tête "le Pôle" (al-Qutb), et dont chaque membre est immédiatement remplacé à sa mort (cf. M. Chodkiewicz, Le Sceau des Saints, pp. 116-127). Le mot est d'origine traditionnelle, et l'on trouvera dans le Kanz al-'ummâl d'al-Muttaqî (V, pp. 332-334) 20 hadîths le mentionnant, et selon lesquels le nombre des abdâl est de 30 ou 40. Avec Ibn 'Arabî les données concernant les membres de la hiérarchie cachée des saints, leur nombre, leurs fonctions, se préciseront. Chez un auteur comme Abû Tâlib Makkî (mort en 996), l'emploi du mot abdâl reste encore incertain et fluctuant ; il est mentionné en 18 passages différents du Qût al-qulûb, avec des significations diverses : il y a des abdâl des justes (siddîqûn), des prophètes (anbiyâ'), des …

La réponse est le malheur de la question

Prenons ces deux modes d'expression : "Le ciel est bleu", "Le ciel est-il bleu ? Oui." Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître ce qui les sépare. Le "Oui" ne rétablit nullement la simplicité de l'affirmation plane : le bleu du ciel, dans l'interrogation, a fait place au vide ; le bleu ne s'est pourtant pas dissipé, il s'est au contraire élevé dramatiquement jusqu'à sa possibilité, au-delà de son être et se déployant dans l'intensité de ce nouvel espace, plus bleu, assurément, qu'il n'a jamais été, dans un rapport plus intime avec le ciel, en l'instant – l'instant de la question où tout est en instance. Cependant, à peine le Oui prononcé et alors même qu'il confirme, dans son nouvel éclat, le bleu du ciel rapporté au vide, nous nous apercevons de ce qui a été perdu. Un instant tranformé en pure possibilité, l'état des choses ne fait pas retour à ce qu'il était. Le Oui catégorique ne peut ren…