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La Rose de Djam I : chapitre IV, Les noces


CHAPITRE IV
LES NOCES


« Bientôt m’en irai en exil,
En grande peur, en grand péril »
Guillaume IX de Poitiers, duc d’Aquitaine et de Gascogne.





Les noces de Pèir Esmalit et de Sibylle de Terra Nuova furent célébrées sans plus attendre, à la Saint Gilles. Dès le matin s’assombrit le jour et le ciel roula des nuages noirs et furieux. Des heures, l’orage tourna autour du château, sans se décider à éclater.
Il faisait sombre comme au crépuscule et l’on dut allumer les torches. En ces jours où la Principauté s’effondrait, seuls les gens de Terra Nuova, forteresse et bourg, avaient été conviés à se réjouir, avec présents et mets distribués. Le prêtre récita à toute allure la messe, comme s’il s’attendait à voir surgir les bataillons de Saladin avant la fin de l’office. Les voix fortes des Normands et Gascons y répondirent, ces derniers se paonnant, plus fiérots que roitelets, de la bonne fortune de leur capitaine qui épousait la dame du château. En ce jour, c’était comme s’ils devenaient tous seigneurs de Terra Nuova.
Pèir regardait Sibylle, tout de rouge et d’or vêtue. La lumière des torches donnait à sa tenue des tons pourpres. Ses cheveux n’étaient couverts que par une mousseline. Elle récita docilement ses vœux de mariage et Pèir mit une gravité inattendue dans les serments faits au prêtre, qui donnait à sa voix un timbre chaleureux et profond. Quand vint le moment de lui passer l’anneau au doigt, il regarda pour la première fois son épouse, lui saisissant la main avec autorité. Mais il y avait comme un défi dans ses yeux.
La noce fut simple, au vu des circonstances et du peu d’invités de marque. Mais alors que l’orage continuait de tourner, sans se décider à s’éloigner ni à s’abattre, la salle, peu à peu, s’emplit d’une douce chaleur humaine, peut-être aidée par le vin et les luths, qui fit se rapprocher Normands et Gascons, et aussi les Syriens, et même les mamlûks que l’on brocardait d’habitude pour leur stupidité, feinte ou réelle.
Sibylle souriait et parlait à tous. Même son nouvel époux la trouva plus gaie et plus franche que d’habitude. « Il faut croire qu’elle n’était pas faite pour le célibat et que le veuvage la chagrinait », se dit-il, buvant modérément pour ne pas faillir à l’épreuve qui l’attendait, mais assez tout de même pour s’échauffer le sang et le courage.
Moitié en raison de l’écart de rang vertigineux qui séparait la naissance des deux époux, moitié parce que le château, en alerte permanente, ne pouvait se dissiper en une trop longue fête, il n’y eut pas de mise au lit des mariés. À un moment, Sibylle disparut de la fête, et puis Mascelin et Pierremont.
Seule dans sa chambre, elle se laissa apprêter. S’allongeant sur son lit, elle ferma les yeux, quand des voix se firent entendre, tout près, l’une forte et coléreuse, l’autre plus assourdie. Elle se leva et, enfilant une chemise à la hâte, sortit dans le couloir.
Pierremont était là, montant la garde près de sa chambre, comme il se devait, mais barrant la route au capitaine, ce qui n’entrait pas dans ses fonctions.
– Pierremont ?
Le garçon avait bu, le visage empourpré et suant. Ses yeux furieux allèrent de Sibylle à Esmalit qui affrontait l’adolescent sans arme, en bliaut, poitrail offert à l’épée.
– Il ose, il prétend entrer chez toi ! brailla l’écuyer d’une voix pâteuse.
– Tu es ivre, tais-toi ! coupa Sibylle, et sa voix était si impérieuse que le jeune d’Amira vacilla, comme cinglé. 
Esmalit se tenait toujours immobile, poitrine toujours offerte à l’épée. « Il n’a qu’une envie, songea-t-elle, c’est d’arracher son arme à ce jeune couillon et le clouer à la porte avec. »
– Madame, contenez votre écuyer et laissez passer votre époux, pour vous prier, dit-il avec un calme inquiétant.
Sibylle savait qu’on n’humiliait pas impunément un homme tel que le Gascon. Elle renvoya Pierremont d’un geste, sans plus lui prêter attention ni le réconforter.
Esmalit la prit par le poignet, avec une rudesse qui était peut-être moins brutale qu’irrespectueuse, et l’entraîna dans la chambre.

L’assaut fut rude. Culbutée sans ménagement sur le lit, déshabillée comme une ribaude, Sibylle suffoquait sous le poids de ce petit homme aux muscles de fer qui ne disait mot, tout en la tripotant et l’ouvrant, regard absent et bouche mauvaise, quoique obstinément muette. Et il la pénétra et la besogna avec la même rage froide, ce qui la rendit perplexe, car après tout, elle ne l’avait forcé en rien. 
Finalement – et ce ne fut pas long – il se retira tout aussi brusquement et se répandit sur elle avec une impudence et un mépris affichés. Puis il retomba sur le dos et fixa avec obstination le ciel de lit.
Sibylle renifla, se leva, alla verser de l’eau dans le bassin et se lava avec lenteur, tout en réfléchissant. En quoi avait-elle pu le froisser à ce point ? Finalement, elle aurait mieux fait de laisser Pierremont l’embrocher.
– On peut savoir ce qui vous a tant fâché ?
– Ça ne vous a pas plu ? obtint-elle pour toute réponse. 
– À vrai dire, c’était un peu rapide pour que j’en décide.
Il se dressa sur un coude et elle se dit qu’elle allait se prendre la première gifle de leur vie d’époux.
– Nous recommencerons demain, grogna-t-il.
Mais il ne revint pas le lendemain, ni les autres jours. Il continua, par contre, à courir après toutes les cottes et jupons femelles du château. Avec plus d’ostentation, peut-être. Inexplicablement, il fit peine à Sibylle. 

L’été finissait et le faqîr se faisait toujours attendre alors que, rapide comme le lévrier Barq quand il courait, oiseau à quatre pattes et aux crocs acérés, sur une gazelle des plaines, Saladin avait saisi presque toute la Syrie franque. À Terra Nuova, on s’attendait chaque jour à voir les troupes d’Alep surgir de l’autre côté des montagnes. 
C’est alors que Pèir Esmalit demanda à voir seul son épouse, ce qui, depuis leurs désastreuses noces, ne s’était plus produit.
– Madame, vous allez partir de Terra Nuova avant l’arrivée des Turcs. J’y tiens énormément, alors ne discutez pas !
– Et où m’envoyez-vous ? 
– Pour Antioche. Si une ville doit tenir, c’est celle-ci. Son prince saura bien traiter ou, à tout le moins, gagner du temps. Les frères d’Amira vous accompagneront. Vous pouvez même emmener vos mamlûks, je ne tiens guère à les avoir ici quand leurs semblables seront sous nos murs. Il n’est que temps de passer, dans quelques jours, les troupes des Turcs pourraient vous barrer le chemin.
– Je ne veux pas aller à Antioche.
Il marcha vers elle et lui pinça le menton.
– Pas la peine de protester, Dame. Mes hommes vous escorteront, que cela vous chante ou non, et vous traîneront par les jupes jusqu’à la mer si je le leur commande. Si vous êtes raisonnable, trois de mes Gascons suffiront à vous accompagner. Si vous résistez, j’en enverrais six... mais ce ne serait pas gentil de votre part de me priver de soldats en un tel moment.

Sibylle, le soir même, se retrouva avec les frères de Corbin, à se promener sur le haut des remparts. Esmalit, que le danger rendait plus autoritaire et irritable que d’habitude, ce qui n’était pas peu, n’avait permis cette promenade nocturne qu’en maugréant. La pensée d’être débarrassé de son épouse dès le lendemain l’avait sans doute décidé à accepter cette sortie, alors que toute la garnison était aux aguets.
Quelques nuages jouaient à masquer la lune, mais le temps était doux encore, et sans pluie. Les trois jeunes gens s’assirent, un peu à l’écart, parlant à voix basse et feignant d’admirer les montagnes bleues et roses dans le soir.
Parce que tout, dans ce château, leur faisait horreur, à présent, Mascelin et Pierremont étaient heureux de partir. Mais Sibylle, indécise, tourmentée, se souvenait des avertissements de Shudjâ’. Il lui avait fait promettre de ne pas bouger du château avant son retour. « Surtout, attends mon signal ! » Comment aurait-elle ses messages, à Antioche ?
– Le pied du ciel est rouge ce soir, dit Mascelin. Il va pleuvoir, demain.
– Pas sûr, répondit Pierremont, que Dieu nous fasse grâce d’un jour de sec !
Regardant les deux écuyers, elle décida de tout miser sur eux et se lança soudain :
– Écoutez bien … Je ne peux partir pour Antioche car Shudjâ’ devait venir me chercher ici. Nous devions aller ensemble à Alep.
– Ah ! dit Pierremont, on se demandait quand tu te déciderais à nous parler de ta mission.
– Qu’est-ce que vous savez de tout ça ? demanda-t-elle, ébahie.
– Seulement ce que Shudjâ’ nous a dit. Qu’une tâche importante t’était confiée, pour le salut de tous, des chrétiens comme des impies. Et que, si jamais besoin était, nous devions t’obéir et t’aider en tout, puisque Bastian n’est plus de ce monde.

Cela la surprenait que Shudjâ’ eût averti les garçons dans son dos et surtout, qu’il eût décidé si facilement les frères de se lancer en terre d’Islam, alors que la guerre approchait. Mais elle se souvint que, du temps où il l’instruisait, le pîr du Daylâm avait été aimé des enfants du château et il les avait aimés, sans doute. Plus qu’une figure ennemie, Shudjâ’ était, pour les jeunes d’Amira, tout ce qui restait de leur enfance, et ils lui vouaient une grande confiance.
– Il faudra nous débarrasser de ces Gascons. Pèir Esmalit n’a rien voulu savoir et tient à nous faire escorter par eux, en plus des mamlûks.
– Les mamlûks ne feront rien contre nous, si tu leur parles. C’est à toi qu’ils obéissent.
Sibylle inspira et regarda la lune, soudain découverte.
– On n’a plus le temps de les prévenir. Il faut espérer que demain, ils nous soient fidèles.

Sa dernière nuit à Terra Nuova. Elle se coucha, renvoya ses suivantes, voulant dormir seule. Mais la porte de sa chambre s’ouvrit d’un coup, en même temps qu’une flamme éclairait la pièce. 
– C’est déjà l’attaque ? dit-elle en se frottant les yeux, feignant d’être très ensommeillée.
« Qu’est-ce qu’il vient faire ici ? »
– Pas encore, dit Pèir, soyez tranquille... Je voulais juste... venir vous faire mes adieux, Dame, en bon époux que je suis.
La raillerie dans sa voix, toujours. Mais là, elle ne savait plus si c’était d’elle qu’il se moquait ou de lui, ou du beau couple qu’ils avaient formé ces dernières semaines.
– Bougresse ! murmura-t-il en venant s’asseoir près d’elle, à l’autre bout du lit, croyez-vous que ce soit dans mes habitudes de me conduire aussi mal avec les châtelaines ? C’est votre faute aussi, avec vos mines hautaines ! Alors que vous auriez été simplement un peu plus... avenante, hospitalière ! On aurait pu s’offrir un petit tour de paradis, avant de se quitter. 
– Je ne sais comment vous faites d’habitude avec les châtelaines, dit Sibylle pour gagner du temps et recouvrer ses esprits. Mais qu’importe, je ne vous en veux pas, je vous assure !
– Alors, belle Dame, laissez-moi me racheter cette nuit. Vous verrez, je vaux bien un chevalier.
Sibylle savait qu’il souriait mais la flamme de la bougie l’éclairait trop peu pour qu’elle vît bien son regard. Elle se dit qu’elle ne le reverrait plus jamais, même s’il l’ignorait. Elle étendit la main. Ses dents brillèrent dans le noir.
– Alors, venez vous racheter, mon bel époux !
– Merci, Dame, dit-il doucement, et souple et muet soudain, il se coula d’un coup de rein entre les courtines.

Ils avaient voulu d’abord en rire et se jouer d’eux-mêmes. Ils se retrouvèrent bec à bec, con sur vit et vit sur con, à se mignonner, se baiser, se boire et se manger, avec une grosse envie tendre, soudaine, qui les surprit. Sibylle n’avait jamais été gourmande d’amour. Le jeune Corbin avait été un époux amusant et doux, mais peu émouvant aux entrailles. Le capitaine, avec une rudesse jamais douloureuse, la fouillait et la réveillait des mains comme s’il en avait eu dix, avec des grognements satisfaits qui la charmèrent avant de la faire basculer dans un monde où, la tête chaude et le corps alangui, elle ne savait plus trop ce qui lui arrivait. C’était comme une chaleur de soleil qui la picotait des orteils à la nuque. Elle s’étira donc pour donner plus d’étendue à son plaisir. Et ses lèvres se mettaient à vivre leur vie, toutes seules, à embrasser et caresser, car c’était merveille que ce corps d’homme, si lourd et si plein sur elle, et bientôt en elle, et une onde la faisait frissonner et s’ouvrir, que cela ne s’arrête pas, pas encore…
Il se retira avec brusquerie, jouit sur les draps. Couché sur elle, l’enveloppant et l’étouffant, muet et lourd, immobile, il resta ainsi  un moment. Elle ne savait que faire, un peu chagrinée et déçue de son refus d’abandon.
Il se releva d’un coup de rein et assis à califourchon sur elle, la fixa un moment, bouche railleuse et yeux pleins de défi. 
– Bonne nuit, Madame, et bonne route !
– Couillon ! murmura-t-elle, alors qu’il se levait aussi prestement qu’il s’était fourré dans ses draps et disparaissait de la chambre.

Elle regarda la chandelle qui achevait de brûler. Puis elle quitta le lit et nue, à la lueur finissante de la bougie, fouilla dans son écritoire. Elle griffonna un mot hâtif, en fit un rouleau dans lequel elle déposa son alliance. Puis elle scella le tout de cire et le posa en évidence sur le coffre d’ébène. Par chance, Esmalit savait un peu lire. Peut-être, demain, trouverait-il son mot, alors qu’elle serait partie à jamais. Inch’Allâh !

À feuilleter ou acheter sur Amazon : La Rose de Djam: I. L'appel des Quarante

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