Accéder au contenu principal

La Rose de Djam I : chapitre II, Shudjâ' le faqîr



CHAPITRE II
SHUDJÂ’ LE FAQÎR


« Les uns disaient : « Cette nuit les chiens ont gémi et les autres : « Était-ce un loup ou une hyène qui passait dans la nuit ? »
Chant des Arabes,
Shanfara





Quand il se présenta au château, les hommes des chenils voulurent lâcher les chiens sur lui. Depuis l’attaque, les musulmans n’étaient pas les bienvenus. Mais le sheikh n’eut qu’à lever son bâton pour que les mâtins se couchassent et rampassent sur le ventre, se plaignant doucement. Les valets reculèrent, par peur du maléfice. 
S’avançant à la porte du château, il découvrit son visage. Et c’est alors que les plus anciens de Terra Nuova le reconnurent, tandis que le faqîr lançait, en bon francien :
– Valetaille, je vois que depuis la mort de Bastian, l’hospitalité de Terra Nuova laisse à désirer !
– Shudjâ’ !
Accourant à grands bonds joyeux, deux jeunes écuyers, l’un brun aux yeux bleus et l’autre brun aux yeux noirs, firent ouvrir les portes et se jetèrent dans ses bras. C’était les deux frères de Corbin d’Amira, Pierremont et Mascelin, qui se souvenaient fort bien de l’étrange maître de Sibylle.
– Jeunes chiens fous ! grommela le sheikh, en leur tapotant le dos de son bâton et se dégageant avec une rudesse bonhomme, je vois que la mauvaise graine pousse bien ! 
– Où étais-tu passé, toutes ces années ? s’exclama Pierremont. Pourquoi n’as-tu jamais donné de tes nouvelles ?
Le Loup du Daylâm n’avait guère changé, en neuf ans, mais sa robe, d’une teinte indécise entre le brun et le gris passé, semblait encore plus fatiguée, encore plus poussiéreuse que dans les souvenirs des jeunes gens.
– Où que je sois allé, j’en suis revenu ! Maintenant, cessez de me questionner comme femelles curieuses et menez-moi à Sibylle !
– Où que je sois allé, j’en suis revenu ! Maintenant, cessez de me questionner comme femelles curieuses et menez-moi à Sibylle !
La châtelaine de Terra Nuova le reçut immédiatement. Toute en deuil vêtue, son visage étroitement serré d’une guimpe, elle entra dans la pièce où il se tenait, mais s’arrêta aussitôt, presque sur le seuil. La face indéchiffrable, elle examina un instant le soufi, sans mot dire. Tout aussi immobile et silencieux, le Daylâmî attendait. Finalement, elle s’avança, le saluant en arabe avec une courtoisie distante et songeuse, bien éloignée de l’accueil désordonné et joyeux des écuyers : 
– Salut à toi, Sheikh Shudjâ’ !
– Salut à toi, Sibylle !
Ils se dévisagèrent à nouveau. De l’avis des Normands présents, il semblait qu‘aucun des deux ne voulût céder. Enfin, les yeux de Sibylle cillèrent et brillèrent, tandis que le coin de ses lèvres frémissait. Mais au lieu de larmes, ce fut un sourire qui jaillit du fond de son âme et rayonna jusqu’au cœur du vieil homme. Le faqîr lui tapa affectueusement le crâne de son bâton : 
– Allons, ne fais pas ta châtelaine, mule franque !Et quand Sibylle se jeta dans ses bras, riant aussi fort qu’il grommelait, ce fut, là encore, comme si neuf années s’envolaient. 

L’héritière de Terra Nuova, tout à fait remise, avait pris en main les affaires de la châtellenie. Il fallait remplacer les morts en redistribuant leurs charges et fonctions et envoyer un messager à Bohémond le Bègue, le prince souverain d’Antioche, pour l’avertir plus en détail de ce qui s’était passé. Nul doute que cadets de maison, chevaliers sans fortune, voire même seigneurs de valeur, allaient se présenter à Terra Nuova en convoitant, plus que la châtelaine, cette châtellenie tombée en quenouille. 
Mais Sibylle avait réparti au mieux la charge et la défense du château entre les gens de Terra Nuova, et l’avait fait avec une célérité avisée, sans prendre conseil auprès des seigneuries et forteresses voisines, appelant, un à un, les plus anciens chevaliers et serviteurs de son oncle et les maintenant dans leurs charges. Longtemps avant sa mort, le duc, prévoyant, avait requis de ses hommes qu’ils lui prêtassent hommage, comme héritière de Terra Nuova, en écartant Corbin. Aussi, la question de la succession ne se posa pas.
Shudjâ’, qui était vite reparti, avec son écuelle crasseuse, son bâton et son rosaire, vers elle ne savait quel couvent de derviches, lui faisait parvenir des messages obscurs, de la bouche des émissaires les plus variés : petit berger proposant du lait caillé, marchand de mules courant les routes, joueur de luth hébergé au château… Ses recommandations allaient toutes dans le même sens : « Prépare-toi à tout quitter, mets tes affaires en ordre au château, mais fais en sorte que rien ne t’y retienne ! » Et Sibylle obéissait, curieuse de savoir où ce fou de Dieu voulait l’entraîner. Car Shudjâ’ ne lui avait rien dit et elle savait qu’il était inutile de le questionner avant l’heure.
Quelques semaines après sa réapparition, il refit irruption, en pleine nuit, ameutant les chiens et la garnison qui crut au retour des ghâzîs. Mais non, ce n’était que le soufi qui se prenait pour un faqîr hurleur, clamant sous les murailles que si on ne lui ouvrait pas, il enfoncerait le pont-levis avec l’aide des douze démons du mont Demawend. Les Normands ne comprirent goutte aux invectives arabes, persanes et daylâmîes que leur lançait le saint homme, mais ils avertirent la dame du château qui fit ouvrir les portes.
Le sheikh avait un air sombre et, devant lui, tous se garèrent avec prudence. Les Syriens, qui ne savaient rien des gens du Caucase, se dirent que s’ils ressemblaient tous à celui-là, le Daylâm devait bien être le royaume des démons.
Quand on l’avait réveillée, Sibylle s’était retournée en grognant dans son lit, avait ordonné à ses servantes d’ouvrir au sheikh, de le nourrir si besoin était, de le coucher enfin, et de lui dire qu’elle attendrait le lendemain pour lui parler. Puis elle se rendormit.

Au matin, elle se présenta devant le Loup du Daylâm qui attendait dans leur salle d’études. Comme au temps de ses enfances, elle lui baisa la main mais ne put s’empêcher de lui décocher un regard mi-agacé mi-amusé :
– As-tu vraiment besoin de m’éveiller en pleine nuit pour me dire que tu arrives chez moi ?
– Si je n’avais pas secoué tout le château, je dormirais encore dans le chemin ! répliqua le vieil homme. Ta garde ronflait sur les remparts et tes chiens avec, j’ai dû y aller fort. Où en es-tu de tes projets de mariage ?
– Je fais ce que je peux pour les envoyer paître sans qu’ils protestent trop, mais si tu ne te dépêches pas de me dire ce que je dois faire, à la fin, je ne pourrai me dérober plus longtemps. Ils veulent que je prenne un chevalier pour défendre le château ou le Bègue tranchera pour moi.
– Tu vas devoir encore attendre, dit Shudjâ’. J’ai des gens à voir, des lieux à visiter. Tout n’est pas clair. Pour le mariage, retarde tant que tu peux ! Sinon, donne ta parole et fais patienter ton chevalier !
– Tu t’imagines que ce sera un autre Corbin ? Bastian l’avait choisi pour me laisser en paix, mais à Antioche, ils voudront, je suppose, me donner un chevalier bien couillu, pour commander à tout Terra Nuova. Finies tes allées et venues sur mes terres ! Tout le monde, ici, murmure que ce qui est arrivé est de la faute de mon oncle : qu’il a été trop bon envers vous, les musulmans ! On me reproche même tes visites !
– Retarde tant que tu peux, insista Shudjâ’, jusqu’à cet hiver, s’il le faut ! Et ne fleurète pas avec les frères de Corbin et les autres damoiseaux de la région, en attendant !
– Merci du conseil ! J’ai autre chose à penser, avec tous ces veaux coquarts qui viennent me parler d’amour en convoitant Terra Nuova ! Et qu’as-tu à te soucier de ma vertu, d’abord ?
– Tu agis comme tu veux, mais ne te fais pas prendre, ni même soupçonner, ou bien, par peur de se faire souffler ta main par un écuyer, ils accéléreront le choix !
– Pas vu, pas pris ! C’est ce que tu enseignes à tes murîds ? L’honneur musulman me fera toujours bien rire.
– Ce que le plus vert de nos murîds apprend d’emblée, c’est que le secret sauve de tout.

La mort de Bastian n’avait pas fait taire les reproches qu’on adressait au duc de son vivant. En cela, il partageait le sort du comte Raymond de Tripoli, avec qui il s’était trouvé si longtemps prisonnier des Turcs, et qui avait gardé, lui aussi, de solides amitiés dans l’entourage de Nûr al-Dîn, le défunt sultan d’Alep et de Damas. Même si Bastian avait été un chevalier accompli et que, de son vivant, la forteresse n’avait jamais failli à défendre cette frontière de la Principauté, la même opprobre avait pesé sur cet étrange Normand, à la vie irréprochable mais d’une richesse suspecte, et familier de tous les fous errants venus du Khurâsân, du Daylâm ou de Perse. Il était donc souhaitable que Sibylle se remariât au plus vite avec, comme elle l’avait dit à Shudjâ’ en des termes plus crus, un chevalier ferme et de bon sens, qui nettoierait ses terres de tous mendiants et espions, faux marchands, vendeurs de charmes et de talismans, maîtres itinérants venus des confins de Djazîrah, de Syrie et du Pays kurde ; un vrai seigneur qui la mâterait, lui ferait renoncer à son arc et à ses vêtements turcs, et la rendrait enfin grosse d’enfants, elle que son mariage avait laissé bréhaigne.

Au début de l’été, un an après la mort de Bastian, la nouvelle leur parvint que le roi Gui et ses armées s’étaient fait écraser par les troupes de Saladin et que le Saint Royaume n’avait plus que quelques semaines à vivre. L’on n’espérait même plus un miracle, l’ennemi s’étant emparé de la Vraie Croix, ce qui montrait bien que Dieu avait abandonné les chrétiens. Le piteux roi Gui capturé et la fleur de la chevalerie franque tuée ou captive, elle aussi, il ne resta pour défendre Jérusalem que le connétable Balian et la reine Sibylle.
Une expédition de secours n’aurait pu sauver la Ville sainte. Il fallait que l’aide vînt d’Europe. En attendant, les Toulousains de Tripoli et les Normands d’Antioche qui n’avaient pas encore capitulé à l’approche des Turcs s’occupaient de renforcer leurs propres défenses.
C’est alors que Sibylle de Terra Nuova fut sommée par le prince Bohémond, son suzerain, de mettre fin à son deuil et de trouver un chevalier capable de garder Terra Nuova.

Dans l’intervalle, Shudjâ’, dont les gens ne savaient s’il était faqîr, fou, ou bien les deux à la fois, revint au château. Sibylle l’accueillit avec soulagement.
– Tu arrives bien : les hommes de Bohémond viendront, si je tarde à répondre.
– Ils viendront, mais sans t’y trouver, à moins que tu ne veuilles rester ici, répondit Shudjâ’. Maintenant, j’en sais assez pour t’expliquer. Sais-tu ce qui est arrivé à ton oncle ?
– Tu en sais plus long que moi sur sa mort, je pense.
Shudjâ’ tournait son rosaire entre ses doigts longs et noueux.
– Ton oncle n’est pas mort... il a choisi de partir.
– Tu veux dire s’enfuir ? s’étonna Sibylle. Avec les six autres chevaliers ?
– C’était un départ et non une fuite. Et je n’ai pas dit non plus qu’il était toujours de ce monde. Il est ailleurs, de l’autre côté.
– Alep ?
– En plus d’être la seule femme des Trois, je crois bien que tu es la plus buse ! Est-ce que tu fais toujours exprès de ne pas comprendre ? Il est dans l’Entre-Deux, l’Outre-monde, si tu préfères. Ce qui veut dire...
Elle l’interrompit pour réciter en arabe : 
« L’Entre-Deux est une séparation idéale entre deux choses voisines qui jamais n’empiètent l’une sur l’autre ; c’est, par exemple, la limite qui sépare la zone d’ombre et la zone éclairée par le soleil. Cependant les sens sont incapables de constater une séparation matérielle entre les deux ; c’est l’intellect qui juge qu’il y a là quelque chose qui les sépare. Cette séparation idéale, c’est cela l’Entre-Deux. »
Shudjâ’ l’envisagea, ébahi.
– Qui t’a appris ça ?
– Toi ! Tu m’as dit que c’était de « je ne sais quel écrivaillon arabe».  
Le pîr eut l’air un peu embêté :
– Ah ? Mmm… j’ai dû m’embrouiller un peu dans mes leçons, parce que je ne suis pas sûr qu’il l’ait déjà écrit… Retiens-le, mais ne le répète pas, que son auteur ne vienne pas t’accuser d’avoir volé son idée… surtout s’il ne l’a pas encore eue ! Bref, sache que c’est là-bas que ton oncle a choisi de se retirer, peu importe ses raisons ! Les six autres n’auraient pas dû le suivre. Ils se sortiront comme ils pourront de ce labyrinthe pour trouver le chemin, soit de la vie soit de la mort.
Sibylle se souciait peu du sort des six chevaliers et l’interrompit :
– Me laisser le champ libre pour quoi ?
– Vous êtes trois. De races et de cultes différents, mais vous avez, sur la main, cette marque qui vous désigne.
Étonnée, elle regarda sa main gauche, où une tache dessinait une rose pourpre au creux de sa paume.
– Désignés pour quoi ? par qui ?
– Les Quarante... ce que j’allais t’expliquer avant que tu m’interrompes, comme toujours !
– Qui sont les Quarante ?
– Ils voudront te voir sous peu, je pense... Disons que, sans eux, ce monde serait comme chair sans os. Ils servent.... le Verdoyant, l’Immortel, le Pôle du monde, sans qui l’existant ne serait que chaos, comme je te l’ai enseigné. Mais laisse-moi te parler de ta mission !
– Tiens oui, parle-moi de ce sac d’ennuis !
Le faqîr s’amusa.
– Comment sais-tu que ç’en est un ?
– Toutes les fois que l’on t’annonce, avec une tête à porter le Saint-Sacrement, que l’on a pour toi « une grande mission », tu peux être sûr que les ennuis commencent. Qu’est-ce que tu as à me dire ?
– Te souviens-tu de Djamshîd ?
– Je ne sais plus bien… Un roi qui connaissait tous les secrets du monde parce qu’il entendait la langue des oiseaux ? 
– Bon, je vois qu’il est temps de remettre un peu d’ordre dans tes lectures ! Non, ce n’est pas Salomon, mais le quatrième empereur de Perse, détrôné et scié en deux par Zohâk l’imposteur qui n’a cependant pu mettre la main sur la coupe que le roi détenait. Cette coupe, que les Quarante appellent la Rose de Djam, et qui contient tout le savoir et les secrets du monde, doit être retrouvée avant de tomber… dans des mains dangereuses.
– Tu veux dire les Francs ou le Basileus ? sourit Sibylle.
– Il y a un danger plus terrible que ces querelles dérisoires entre chrétiens et musulmans ! Quand je te dirai de partir, nous prendrons la route d’Alep. Nous irons ensemble en un lieu sûr, où l’Assemblée des Quarante t’expliquera tout le sens de ta mission. Avant cela, il n’est guère prudent que tu en saches trop.
– C’est dangereux, n’est-ce pas ?
Le sheikh fixa son élève de ses yeux gris, profonds et coupants comme la roche de ses montagnes natales :
– Je ne te presse pas d’accepter. Tu peux, si tu le souhaites, renoncer à tout cela et demeurer châtelaine de Terra Nuova. Et je sortirai à jamais de ta vie.
Sibylle se leva, alla à la fenêtre et contempla un long moment la montagne Saint-Simon. Puis elle revint vers le vieil homme et, s’asseyant en face de lui, lui décocha un sourire radieux et tendre qui fit danser mille lumières en ses yeux :


– Toute mon enfance, j’ai désiré partir dans cette direction, je m’en souviens, maintenant, dit-elle en désignant la montagne. Je ne sais pourquoi, mais je crois que plus on marche vers le soleil, plus le monde est beau.

À feuilleter ou acheter sur Amazon : La Rose de Djam: I. L'appel des Quarante

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

Cette agitation comique-troupier sur Céline m'a donnée envie de le relire, non pour protester dans je ne sais quelle posture trouduquesque-je-résiste, mais parce que je me suis souvenue de ces livres et que cela faisait longtemps que je ne les avais pas relus. Je ne me souvenais pas que le début de Mort à Crédit était si beau, dans une tristesse poétique d'épave. Je trouve qu'on ne dit pas assez combien Céline était humain, autant dans ses vacheries que dans ses douceurs. Les hommes, il les trouvait cons, et fascinants de connerie, il en avait pitié aussi. Et la vacherie disparaît pour les "petites âmes", les gosses de pauvres, les vieux qui ne vivent plus que par un souffle, les chats… Il disait n'aimer que les danseuses, sinon. Tous les gens "légers", en somme. Il trouvait les gens lourds et méchants, et souffrants, et alors quand ils souffrent ils sont pire. Lourds, et tristes, et lents, voilà justement comment cela commence :
Nous voici encore …

Les Quarante et le Pôle du monde

"Abdâl (sing. badal) est le nom qui est généralement donné aux saints inconnus, dont la présence est nécessaire pour le maintien de la vie sur la terre. Ils constituent une hiérarchie cachée et permanente, ayant à sa tête "le Pôle" (al-Qutb), et dont chaque membre est immédiatement remplacé à sa mort (cf. M. Chodkiewicz, Le Sceau des Saints, pp. 116-127). Le mot est d'origine traditionnelle, et l'on trouvera dans le Kanz al-'ummâl d'al-Muttaqî (V, pp. 332-334) 20 hadîths le mentionnant, et selon lesquels le nombre des abdâl est de 30 ou 40. Avec Ibn 'Arabî les données concernant les membres de la hiérarchie cachée des saints, leur nombre, leurs fonctions, se préciseront. Chez un auteur comme Abû Tâlib Makkî (mort en 996), l'emploi du mot abdâl reste encore incertain et fluctuant ; il est mentionné en 18 passages différents du Qût al-qulûb, avec des significations diverses : il y a des abdâl des justes (siddîqûn), des prophètes (anbiyâ'), des …

La réponse est le malheur de la question

Prenons ces deux modes d'expression : "Le ciel est bleu", "Le ciel est-il bleu ? Oui." Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître ce qui les sépare. Le "Oui" ne rétablit nullement la simplicité de l'affirmation plane : le bleu du ciel, dans l'interrogation, a fait place au vide ; le bleu ne s'est pourtant pas dissipé, il s'est au contraire élevé dramatiquement jusqu'à sa possibilité, au-delà de son être et se déployant dans l'intensité de ce nouvel espace, plus bleu, assurément, qu'il n'a jamais été, dans un rapport plus intime avec le ciel, en l'instant – l'instant de la question où tout est en instance. Cependant, à peine le Oui prononcé et alors même qu'il confirme, dans son nouvel éclat, le bleu du ciel rapporté au vide, nous nous apercevons de ce qui a été perdu. Un instant tranformé en pure possibilité, l'état des choses ne fait pas retour à ce qu'il était. Le Oui catégorique ne peut ren…