Accéder au contenu principal

La Rose de Djam I : chapitre I, La Fête







CHAPITRE PREMIER
 LA FÊTE


« … il se leva un vent qui amenait des nuages, et le ciel prit l’aspect de l’œil du lion ; la neige s’étendit sur la terre comme la voile blanche d’un vaisseau, et les lances des héros disparurent sous elle ; une neige profonde et lourde tomba et couvrit partout la terre d’une surface égale. » 
Le Livre des rois,
Abû-l-Ghassem Hassan ibn Alî Tûsî Firdawsî .





Quand le seigneur de Terra Nuova annonça qu’il donnerait une fête, se réjouirent tous les alentours, tout ce qu’il y avait, dans la châtellenie, de seigneurs normands, de bourgeois syriens, de marchands sarrasins ou grecs, et même de juifs fortunés ou savants. Car Bastian, malgré sa piété, tolérait le commerce de ces gens-là. 
Le « duc de Fer », comme on l’appelait, si austère et si pieux qu’il fût, quand il donnait des fêtes, savait les rendre merveilleuses, sans pareilles, avec des dépenses folles qui laissaient fort à penser sur sa fortune, laquelle ne pouvait venir des maigres oliviers de ses collines. Il amenait sur ses tables toutes les épices, toutes les douceurs d’Orient, et faisait préparer les mets les plus délectables par les meilleurs cuisiniers de Syrie, venus spécialement d’Alep. Car le duc avait beaucoup d’amis chez les Turcs, et avoir été captif tant d’années entre leurs mains lui avait fait nouer de puissants liens avec leurs princes. Ils lui avaient même offert deux mamlûks dévolus à sa sûreté. Cependant, si la Principauté était en paix, les nouvelles du Saint Royaume, depuis la mort du roi lépreux, une année auparavant, laissaient présager que le ciel rougirait à nouveau du sang des batailles.
Mais en ce bel été, comment songer à la guerre ? Jamais la Syrie n’avait été si aimable, les vergers resplendissaient de leurs fleurs, les roses des jardins s’ouvraient en étoiles pourpres et odorantes. Les nuits étaient déjà plus douces à vivre que les jours. Cédant à la demande de sa nièce Sibylle, et même, plus vraisemblablement, à celle de son jeune époux Corbin, le duc Bastian avait donc invité toute la contrée.
Cette fête, que personne, au château, n’oublierait jamais, devait commencer à la vêprée et durer toute la nuit, jusqu’à l’aube, la jeunesse s’étant promis de danser à mollets rompus.

Cela faisait douze ans que le seigneur Bastian avait recueilli sa nièce, afin de l’élever comme son héritière. Le père de Sibylle, un gros chevalier un peu ivrogne, volage et sans grande fortune, mais brave et bon combattant, était mort dans un assaut hasardeux sur l’Oronte. Il avait épousé la sœur de Bastian, Léonore. Les seigneurs de Terra Nuova, comme la plupart des Normands, avaient toujours eu ce goût des aventures, sans considération de leur lignage ou de leur rang. Tous n’étaient pas ainsi, certes, mais il semblait que cette famille dût payer la rançon d’une tête folle par génération, qui devait ainsi se perdre, soit sur mer, soit en voyage, soit par mauvais mariage. Veuve, Dame Léonore aima mieux vivre à Antioche plutôt qu’en la compagnie de son frère, dont la piété et l’austérité lui convenaient peu. Elle lui laissa Sibylle.
Le duc l’éleva comme il l’entendait, c’est-à-dire de bien mauvaise façon. Veuf, sans enfant et ne voulant se remarier, il aurait dû la préparer à épouser un chevalier qui pût défendre Terra Nuova dont les murs de pierre blonde, sur la montagne, défiaient les émirs d’Alep et de Hamâh. Mais il fit tout à l’envers en la retirant du couvent où sa mère l’avait mise. À douze ans, alors qu’elle était déjà fiancée, Sibylle rivalisait à cheval avec les plus grands connaisseurs de la furûsiyya dont elle avait appris les finesses avec un noir originaire du Caire, un borgne couturé de cicatrices, qui lui apprit à atteindre d’une seule flèche un moineau en vol et à se tenir en selle aussi aisément qu’un jongleur danse entre les tables. Ne pouvant manier l’épée, elle jouait de la dague comme un taon malfaisant et parlait l’arabe mieux que le latin, en plus du grec et de toutes les langues des ennemis de Dieu. Elle avait eu aussi pour maître un étrange musulman, de ceux que l’on appelle « faqîr », en leur langue, dont on ne savait l’origine, ni de quoi il l’instruisait, au juste, ce qui fit beaucoup murmurer. Il disparut de Syrie peu avant le mariage de Sibylle et cela fut fort heureux.
J’ajoute que Sibylle était cruelle en son enfance, tourmentant les fillettes et les chambrières, aimant mieux la compagnie des chenapans du château et celle des frères d’Amira, trois enfants d’un seigneur voisin et ami, auxquels le duc apprenait le métier des armes et dont l’un devait épouser sa nièce. Elle fut élevée comme un lionceau et non comme l’épouse d’un lion. Cela fit beaucoup médire.
Quand elle eut douze ans, sa mère mourut, ce qui la chagrina peu, l’ayant oubliée depuis toutes ces années. Tout de même, il n’est pas bon pour une damoiselle de montrer si tôt un cœur pierreux. À quatorze ans, elle fut mariée, ce dont elle se ne soucia guère, ne changeant pas ses manières de vivre. D’ailleurs, le choix de son oncle laissait bien à désirer. Corbin d’Amira n’était ni brave ni beau, frêle de corps, et n’avait guère de goût aux batailles. Par contre, il faisait merveille dans les méchants tours, les larcins, et toutes sortes de soties puériles. Enfants, ils avaient joué ensemble, devenus grands, ils continuaient, sans vouloir devenir sages. Et à l’heure où le sort de Jérusalem était dans les mains pourries du vaillant roi lépreux, on aurait pu attendre du seigneur de Terra Nuova un meilleur choix. Car après sa mort, que deviendrait ce beau château fauve et rose, un des meilleurs et plus sûrs bastions de la Principauté ?

La fête éclata dans une tempête de couleurs et de bruits. Les vêtures, les danses, les tours des jongleurs, les chants de Sicile, de Toulouse ou du Nord, les mets, les parfums, les vins, les rires, les rondes qui échauffaient le sang des danseurs et les préparaient aux joutes d’amour, tout cela se perd et se mêle dans ma mémoire, je me souviens de cette nuit comme d’une carole de visages échauffés, rougis, joyeux. Seuls le duc Bastian et Sibylle gardaient une étonnante et inexplicable tranquillité. Bastian de Terra Nuova semblait très loin de là, mangeant et buvant à peine. Sibylle se mêlait à la plupart des jeux, mais sans paraître beaucoup s’y amuser. Elle s’était, certes, parée avec une richesse rare, merveilleux orfrois, joyaux syriens ou arméniens, qui ne laissaient voir que son visage, enchâssé comme celui d’une idole impie, mais ses yeux étaient froids et son sourire, souvent plus cruel ou moqueur que bénin, était, ce soir, pensif et sans joie. Peut-être était-ce pressentiment de son malheur futur. 
À la nuit, on alluma les torches, on dansa près des feux.
C’est alors que les démons attaquèrent le château. Ils se firent connaître par une rumeur grave, un appel qui s’amplifia, avant que ne sonnât l’alarme : une attaque, sans doute de ghâzîs, ces Combattants de la Foi qui se livrent surtout à la rapine, et que même les émirs d’Alep peinent à contenir. La garde avait-elle relâché son guet, à l’écoute de la fête ? On dit que ces ghâzîs, parfois, ont d’étranges pouvoirs, nés de leurs abstinences ou de leurs péchés, allez savoir, et qu’ils savent se déplacer avec le silence du loup, monter n’importe quelle muraille, endormir le guet à l’aide de charmes. Les chevaliers, du moins ceux qui n’étaient pas tout à fait ivres, se ruèrent, s’empêchant les uns les autres, vers les armes et les montures. On put repousser les assaillants, quand un cri déchira la nuit : « Le seigneur Corbin est mort ! » Et la voix de Bastian tonna, ralliant ses hommes et se lançant à la poursuite des meurtriers. N’avaient-ils pas tué celui qui aurait dû défendre le château, après sa mort ? Même si Corbin d’Amira n’était pas un très bon chevalier, l’honneur de Terra Nuova demandait le sang. Cela, tous le comprirent. Mais dans l’émoi, on ne songea pas combien cette chasse hasardeuse, dans l’obscurité, pouvait mal finir. 
Le duc s’étant élancé à la poursuite des musulmans, sa troupe le suivit. Ils étaient une trentaine, engagés imprudemment dans la montagne Saint-Simon qui sépare les terres chrétiennes des émirats. Les ghâzîs fuyaient par le défilé des Lions. La poursuite dura plusieurs heures. Ils montaient, montaient. Il leur semblait que cette montagne qu’ils connaissaient si bien, s’était élevée à une hauteur infinie. Bien que l’aube eût dû être là, la nuit s’épaississait au lieu de s’éclaircir, et les cavaliers ne voyaient guère plus loin que la croupe du cheval qu’ils suivaient. Mais le duc allait toujours avant. Dans l’air de plus en plus froid, les bruits des sabots et du fer des armes résonnaient fort, sans que l’on pût savoir avec certitude si cela venait de soi ou de l’ennemi.
Le chemin fut de plus en plus étroit. Bientôt, ils durent chevaucher l’un derrière l’autre, ce qui était d’une imprudence folle, mais il semblait que le froid, la nuit, et l’énergie de Bastian qui les pressait de la voix, les empêchaient de réfléchir. Ceux qui, au hasard de l’alarme, avaient pris les plus mauvaises montures, furent peu à peu laissés en arrière. Pour finir, le duc de Terra Nuova et six chevaliers disparurent à la vue des cavaliers les plus lents.
Et l’incroyable survint : un tourbillon d’air gelé les saisit, les fit frissonner, puis trembler. De fines aiguilles leur piquèrent les joues et une tempête de neige fondit sur la montagne, en ce début d’été, alors que rien, dans le ciel, ne l’avait annoncée. Ils hurlèrent à l’envoûtement des Maudits, ils ne voulurent plus avancer. Mais dans ce chemin étroit, reculer n’était pas chose simple. Ils finirent par se couler entre les rochers, se tassant contre leurs bêtes.
Combien de temps cela dura-t-il ? Certains disent que la tempête fut violente et brève, d’autres qu’elle fut interminable. Quoi qu’il en soit, à l’instant même où elle cessa, le matin se leva.
Autour, tout était recouvert de neige ; une neige qui scintillait sous le soleil vif de juin et ne tarderait pas à fondre. Les hommes se comptèrent : manquaient le duc et les six chevaliers qui l’accompagnaient. Ils repartirent, malgré leur épuisement, à leur recherche. Ils fouillèrent le défilé, les rochers, les ravins, mais ils ne virent personne, pas même un corps de Normand ou de ghâzî. Sept chevaliers, dont le duc de Terra Nuova, avaient disparu à jamais. 
Au château, on retrouva Sibylle plongée dans un sommeil de glace qui ressemblait à la mort. On l’avait portée dans sa chambre, sans qu’elle se réveillât.

Je me souviens encore, et je ne sais pourquoi cet événement ne sort pas de ma mémoire, que quelques mois avant sa fin cruelle, le duc avait reçu d’étranges pèlerins : deux hommes vêtus comme ces musulmans errants qui ressemblent à nos moines mendiants, avec des robes usées et déchirées, des bâtons et des bols à aumônes. S’ils traversaient sans crainte ces terres chrétiennes, c’était que le duc punissait de mort toute violence sur les pèlerins, qu’ils soient voués au diable ou à la vraie foi. On murmurait que, parmi eux, se trouvaient nombre de messagers et d’espions qui renseignaient le seigneur normand sur la cour d’Alep, et c’était bien la raison pour laquelle ni l’archevêque ni le prince d’Antioche n’avaient trouvé à y redire, certainement.
Sibylle se rendait dans la vallée, au bord de la rivière Afrine. Elle descendait à cheval la route étroite et haute de la forteresse, accompagnée de plusieurs écuyers, quand, sur le chemin étroit, ils manquèrent heurter et renverser les deux errants.
Devant les chevaux soudain immobiles, les musulmans s’arrêtèrent aussi. Avec leurs manteaux gris de poussière sur leurs robes sombres, ils ressemblaient à deux choucas méfiants. Les écuyers leur crièrent de se ranger, mais Sibylle eut un geste violent et ils se turent. Connaissant son caractère impatient et hautain, tous s’attendaient à ce qu’elle obligeât ces pèlerins à redescendre la pente en les poussant des sabots de son cheval. Mais elle mit pied à terre et leur fit signe de passer. Un des errants, celui qui avait la plus petite taille, se retourna, alors qu’il était près d’elle, et leva le manteau qui lui couvrait la tête. 
Sibylle ôta, à son tour, le voile de son visage. Son teint doré faisait ressortir ses yeux mi-gris mi-vert, allongés et rêveurs. Sa bouche était friande, pure invite aux baisers d’amour, si elle n’avait eu cette moue railleuse ou arrogante. 
De là où j’étais, je pouvais voir le musulman. Il avait un visage rond et brun, des yeux fendus et noirs, comme ceux d’un Turc. Doucement, il lui prit la main, ce qui fit murmurer l’escorte, mais personne n’osa bouger. Il en ouvrit la paume, la regarda, et s’inclina. Sibylle ne dit rien, ne retira pas sa main. 
Puis son compagnon, aux longs cheveux et à la barbe grise, le visage toujours dissimulé sous son grand manteau noir, le héla en une langue inconnue qui n’était pas de l’arabe. Alors les musulmans continuèrent de monter vers le château. 

(Ici prend fin de façon abrupte la Chronique de l’Anonyme de Terra Nuova).

Juste avant l’attaque, Sibylle s’était sentie pétrifiée. Les oreilles assourdies, elle avait deviné l’alarme, sans pouvoir bouger. Et puis plus rien, l’aveuglement, des cloches de bronze qui fracassaient ses tempes, des voix, pas celles des Normands, non, d’autres, qui disaient : « La rose de Djam, ne la perds pas ! » et elle se débattait, protestant : « Mais je l’ai dans la main ! ».
Chute. Effroi. Aspirée du haut vers le bas. Quelque chose à faire, à y chercher, dont il faut se souvenir… Et la rose dans sa paume, à retenir…
Quand elle avait rouvert les yeux, cinq semaines s’étaient écoulées. 
À Jérusalem, le roi Baudouinet, le petit neveu du défunt lépreux, était mort. À sa mère, la reine Sibylle, et à Gui, son époux, avait échu le Royaume et ce, pour le malheur de la Chrétienté, avait prédit le comte Raymond que l’on accusait d’entente avec le Turc. L’ancien régent du Lépreux s’était retiré dans sa terre de Tripoli et n’avait plus grand espoir en la paix qu’il avait voulu maintenir entre Jérusalem et le sultan du Caire.
Corbin était mort et elle accueillit son veuvage avec une étrange indifférence. Bastian était mort, elle le savait aussi, en reprenant conscience. La fin de son oncle, avec qui elle s’entendait peu mais qu’elle respectait pour ses vertus de chevalier et plaignait pour sa mélancolie d’homme, la toucha plus qu’elle n’aurait cru.
Encore vacillante, elle se leva de son lit, soutenue par ses servantes. Elle alla à son miroir, regarda son visage maigri et pâli, où ses yeux verts, ceux de Bastian, ressortaient, agrandis. À l’étonnement scandalisé des Syriennes qui l’observaient et attendaient les signes du chagrin, elle s’illumina d’un sourire heureux et confiant, car sa cage allait enfin s’ouvrir.
« Maintenant, je crois qu’il n’y a plus long à attendre. »
Car au sortir de son évanouissement, six années d’enfance lui étaient revenues en mémoire, de façon vive, accrue, comme si les neuf autres années qui avaient suivi son mariage n’avaient jamais eu  d’importance, ne s’étaient écoulées qu’en un songe. La longue grisaille et la poussière d’oubli qui avaient recouvert ses souvenirs étaient balayées par un vent d’orage, celui de la promesse que lui avait faite Shudjâ’, avant qu’il ne la quittât :
« Je dois partir quelques temps. Tu vas souffrir un peu, mais tu finiras par t’assoupir et m’oublier. Et puis tu te réveilleras et je reviendrai. Alors, seulement, tu choisiras de me suivre ou de rester. »

Sa réputation de dureté fit que ses gens furent à peine surpris de son peu de douleur. Mais tous la trouvèrent changée. L’arrogante châtelaine de Terra Nuova, connue pour ses railleries et ses fantaisies scandaleuses, cette jeune femelle de fauve, qui ne tolérait aucune remontrance ni frein, n’était plus. Lui avait succédé une étrange créature de marbre et de neige, pâle et absente, qui parlait, dormait et mangeait à peine, les yeux perdus dans un monde secret. Elle qui, tout le jour, montait à cheval, chassait l’onagre et le lion comme un chevalier ou s’épuisait en de folles danses et équipées restait maintenant retirée dans son ancienne salle d’études, où elle n’était pratiquement plus allée depuis son mariage. Des heures, elle rêvait devant des cartes ou des notes, rédigées en arabe ou en persan, écrites par elle-même ou d’une autre main. 
Mais elle n’attendit guère. Car le mois de juillet ne comptait pas plus de dix jours quand le faqîr revint à Terra Nuova. 

À feuilleter ou acheter sur Amazon : La Rose de Djam: I. L'appel des Quarante


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

Cette agitation comique-troupier sur Céline m'a donnée envie de le relire, non pour protester dans je ne sais quelle posture trouduquesque-je-résiste, mais parce que je me suis souvenue de ces livres et que cela faisait longtemps que je ne les avais pas relus. Je ne me souvenais pas que le début de Mort à Crédit était si beau, dans une tristesse poétique d'épave. Je trouve qu'on ne dit pas assez combien Céline était humain, autant dans ses vacheries que dans ses douceurs. Les hommes, il les trouvait cons, et fascinants de connerie, il en avait pitié aussi. Et la vacherie disparaît pour les "petites âmes", les gosses de pauvres, les vieux qui ne vivent plus que par un souffle, les chats… Il disait n'aimer que les danseuses, sinon. Tous les gens "légers", en somme. Il trouvait les gens lourds et méchants, et souffrants, et alors quand ils souffrent ils sont pire. Lourds, et tristes, et lents, voilà justement comment cela commence :
Nous voici encore …

La réponse est le malheur de la question

Prenons ces deux modes d'expression : "Le ciel est bleu", "Le ciel est-il bleu ? Oui." Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître ce qui les sépare. Le "Oui" ne rétablit nullement la simplicité de l'affirmation plane : le bleu du ciel, dans l'interrogation, a fait place au vide ; le bleu ne s'est pourtant pas dissipé, il s'est au contraire élevé dramatiquement jusqu'à sa possibilité, au-delà de son être et se déployant dans l'intensité de ce nouvel espace, plus bleu, assurément, qu'il n'a jamais été, dans un rapport plus intime avec le ciel, en l'instant – l'instant de la question où tout est en instance. Cependant, à peine le Oui prononcé et alors même qu'il confirme, dans son nouvel éclat, le bleu du ciel rapporté au vide, nous nous apercevons de ce qui a été perdu. Un instant tranformé en pure possibilité, l'état des choses ne fait pas retour à ce qu'il était. Le Oui catégorique ne peut ren…

Les Quarante et le Pôle du monde

"Abdâl (sing. badal) est le nom qui est généralement donné aux saints inconnus, dont la présence est nécessaire pour le maintien de la vie sur la terre. Ils constituent une hiérarchie cachée et permanente, ayant à sa tête "le Pôle" (al-Qutb), et dont chaque membre est immédiatement remplacé à sa mort (cf. M. Chodkiewicz, Le Sceau des Saints, pp. 116-127). Le mot est d'origine traditionnelle, et l'on trouvera dans le Kanz al-'ummâl d'al-Muttaqî (V, pp. 332-334) 20 hadîths le mentionnant, et selon lesquels le nombre des abdâl est de 30 ou 40. Avec Ibn 'Arabî les données concernant les membres de la hiérarchie cachée des saints, leur nombre, leurs fonctions, se préciseront. Chez un auteur comme Abû Tâlib Makkî (mort en 996), l'emploi du mot abdâl reste encore incertain et fluctuant ; il est mentionné en 18 passages différents du Qût al-qulûb, avec des significations diverses : il y a des abdâl des justes (siddîqûn), des prophètes (anbiyâ'), des …