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La Rose de DJam III : chapitre I, Dans les pas du Verdoyant

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Chapitre I : Dans les pas du Verdoyant



« Mes pas sont fermes dans tes sentiers, 
Mes pieds ne chancellent point. »
Psaume, 17.5




Au bas de la pente qu’elle avait descendue avec lenteur et précaution par peur de tomber et de souffrir davantage de son bras cassé, Sibylle vit que les alentours étaient aussi silencieux et déserts que s’il n’y avait jamais eu aucun tumulte ni assaut mortel des Noirs, ce dont, pourtant, les corps des uns et des autres – ceux des Frères de la Droite Voie et ceux des Fidèles de vérité – témoignaient. 
Mais bien qu’il fût midi, ni son ni mouvement de bêtes à poil, d’oiseaux ou d’hommes n’animaient un paysage qui ne semblait fait que de pierres et d’air.

« – Quand saurai-je que tout est fini ?
– Quand tu seras revenue d’où tu es partie. 
– À Terra Nuova ?
– Non. Là d’où tu es vraiment partie, Sibylle, au seuil où Il t’attend. »

Elle se demandait toujours ce que pouvait être, aux yeux des Quarante, le lieu de son « véritable » départ. Mais ce seuil lui faisait penser à la mosquée d’Amide la noire, à ces lions et ces taureaux de pierre qui se combattaient sur le porche. Ce pouvait bien être là le lieu du retour où le maître des Quarante l’attendait. Pourquoi ne pas essayer par là ? N’était-ce pas à Amide qu’elle avait été confirmée dans sa mission et présentée, pour la première fois – du moins en son enveloppe charnelle et terrestre – à la sainte assemblée qui avait souhaité et provoqué sa naissance ?
« Amide, je vais revenir à Amide. Car si je n’y retrouve pas les Quarante, j’y verrai, du moins, le Mardînî, si Dieu veut. Et si je dois toujours silence garder, cela ne l’empêchera pas, lui, de les avertir… Mais je ne sais même pas où je suis, maintenant ! Comment tracer ma route ? »

« Quoi et qui que tu voies, quelles que soient tes rencontres, ne te fais pas connaître, ne parle jamais, reste dissimulée. Tu seras invisible aux Noirs et à tous ceux qui te recherchent, amis comme ennemis ; ainsi, tu avanceras sous la protection du Pôle. Si tu en sors, même Lui ne pourra t’aider. »

Sans ces conditions exigées par Khidr pour sa protection, le plus simple eût été de revenir au village des Fidèles et de réclamer un guide pour la ramener jusqu’à Lâlish, où Abû-l-Barakat se serait fait fort d’avertir les Quarante. 
Mais même en ce cas, elle n’aurait su où se trouvaient, à présent, ses compagnons : Pèir, Mascelin, Hassan, Süleyman n’étaient certainement pas restés chez les yézidis après sa fuite. Et encore moins savait-elle où était Shudjâ’, ni s’il était encore de ce monde.
« De plus, à Lâlish, je ne crois pas qu’Abû-l-Barakat m’eût fait bon accueil, et il est peu probable que Pèir et les autres lui ont dit où ils allaient. À supposer qu’ils soient restés ensemble ! »
Ce qu’elle se disait aussi, c’est qu’elle n’avait pas envie de faire face aux mille questions que lui ferait le neveu du sheikh ‘Adî sur le succès de son entreprise. Questions auxquelles elle n’avait, de toute façon, pas le droit de répondre, le Verdoyant lui ayant interdit de parler, même aux « alliés », sous aucun prétexte. Et peut-on présager de la conduite d’un homme dont l’oncle avait tenu caché, pendant des années, la possession de cette coupe ? La Rose de Djam l’exposait maintenant à bien des tentations et des convoitises, et ce de la part des saints comme du commun des hommes… 
Peut-être était-ce la raison pour laquelle Khidr le rusé tenait tant à ce qu’elle évitât les Fidèles, les Kurdes, et tous les nizarî des montagnes… en bref, tous ceux qui étaient plus ou moins avertis de sa quête. Elle avait bien assez des Noirs à semer… 

« En derviche tu es vêtue, aussi est-ce en derviche que tu dois avancer…Un derviche n’a rien à lui et ne tend pas la main : il attend de trouver sous ses pas ce qui l’aide à vivre. Un derviche est fol aux yeux des hommes : tu devras jouer les imbéciles, muette obstinément, langue perdue ou inintelligible, pas une parole ne devra sortir de toi. Car mentir, c’est sortir de son chemin, et révéler son secret, c’est aussi s’en écarter. Ni mensonge, ni dévoilement. »

C’était le maître de tous les errants, qui avait laissé à son usage ce vêtement de derviche, semblable à celui de Shudjâ’, dans lequel elle voyagerait en déguisant son sexe et sa race, à pied, ne vivant que de charité, mais sans pouvoir la réclamer de vive voix. 
« Et tout cela pour rallier un lieu éloigné de plus de mille parasanges ! »
Certes, jouer les fous de Dieu à l’esprit égaré n’était pas une mauvaise idée pour éluder les questions gênantes, se disait-elle en avançant sur le sentier rocailleux qui l’éloignait du village des Kurdes. Mais elle revenait toujours au même inconvénient : comment trouverait-elle sa route, si elle ne pouvait la demander ? 
« Et comment, pour commencer, sortir de ces montagnes et gagner le monde des routes et des villages ? »
Le chemin qu’elle avait pris ne s’enfonçait pas dans quelque vallée, pas plus qu’il ne la menait sur une autre crête : il continuait platement, de plus en plus étroitement, entre les parois de roches qu’une eau, absente en ce jour d’été, continuait peut-être de creuser le reste de l’année. 
Vint un moment où la passe devint si resserrée qu’elle craignit un cul-de-sac. Mais au travers d’une faille presque réduite à l’état de fente, elle vit qu’une clarté étrange, comme un halo d’or, laissait entrevoir une issue à cette nasse minérale.
« Est-ce une autre grotte, et si oui, qui m’y attend, cette fois ? »
S’approchant, elle remarqua, gravé sur la pierre, un signe qui lui était familier parce qu’elle l’avait déjà vu à Terra Nuova, sur quelques objets ou papiers qui avaient appartenu à Shudjâ’ : deux têtes de dragons, aux corps et queues entrelacés, menaçant, de leurs gueules ouvertes, un soleil à face vaguement humaine.
Si ce signe avait été en possession de son murshid, il ne pouvait indiquer qu’elle pénétrait dans le domaine du roi-serpent et des Noirs, se rassura-t-elle, malgré l’aspect peu amène de ces dragons. C’était sûrement par là que le « retour » devait être entamé. 
Finalement soulagée que cette route fût balisée, ce qui lui épargnerait d’errer dangereusement, elle se plaça de côté, tâchant, tant qu’elle pouvait, de comprimer l’attelle qui protégeait son bras, et se faufila vers la lumière.

Ce fut comme passer dans un autre monde sans, cependant, quitter celui-ci. D’abord, un éclat de jour puissant l’aveugla et lui fit fermer les yeux. Puis son éblouissement s’atténua graduellement, lui rappelant le flamboiement de l’assemblée des Quarante à Amide. 
Quand elle put relever les paupières, elle regarda alentour. C’était la même montagne, mais aux parois rocheuses qu’elle avait traversées succédait une esplanade de terre et d’herbe jaunie, qui descendait ensuite en une pente caillouteuse, semblable à celle qui menait à la « grotte au dragon ». En bas, elle aperçut une plaine, ou plutôt un de ces longs plateaux entre deux hauteurs que les Kurdes et les Daylâmî appellent « dasht ». De courts arbrisseaux piquetaient de leurs tons bruns et verts une paille jaune brûlée de soleil. Elle vit aussi une sente de terre pâle s’étirer et serpenter jusqu’à se perdre au tournant des sommets qui s’élevaient à l’horizon. 
Et nulle présence humaine.
« Voilà ma route, je crois. Et pour commencer, la bonne direction est de tourner le dos au levant, pour revenir vers l’occident d’où je suis partie. »
S’aidant de son bâton, elle enfonça ses pieds dans la terre meuble et les cailloux où ses chevilles disparurent plusieurs fois. 
Quand elle atteignit le chemin de terre, elle tourna les yeux à l’est, puis à l’ouest, sans savoir pourquoi l’envie la prenait, soudain, de ne plus avancer vers le couchant, mais de continuer vers son opposé, là où tout renaît. 
« Je crois que plus on va vers le soleil, plus le monde est beau », avait-elle dit à Shudjâ’ en contemplant Hisn Kayfâ. Maintenant qu’elle avait accompli la moitié de sa mission, et, qui sait, peut-être, la partie essentielle, suffisante, de ce qui allait préserver l’univers, à savoir ôter au roi-serpent tout espoir de détenir la coupe de Djamshîd, le désir surgissait en elle d’alléger son corps et son âme du fardeau des Quarante. Un fardeau qui, après tout, n’était pas le sien. Tout compte fait, la coupe l’indifférait… et revenait en elle le désir ancien et tenace de partir, libre, vers « l’orient de son être », comme avait fait Yahya.
« Pourquoi, toujours, obéir contre mon envie ? Pour Shudjâ’ que plus jamais, sans doute, je ne reverrai ? Pour les Quarante, qui ont été incapables de réussir ce que je fais aisément, moi : me saisir de la Rose de Djam sans vouloir y regarder… et surtout pas le destin de ceux que j’aime, tant je crains d’atroces images ? »
Si le Grand Dragon l’avait tentée en attisant sa colère, cet autre déchirement, ce choix possible qui lui coupait les jambes et la retenait d’avancer d’un côté comme de l’autre, ne venait que du plus pur et du meilleur de son âme. Le retour ne serait qu’une épuisante marche pour remettre à trente-neufs saints – dont elle n’avait cure, ayant perdu celui qui lui était cher – un objet qui la laissait sans convoitise, elle qui n’avait aucune ambition au cœur. Elle se vit, en imagination, jeter la coupe bien loin, la laisser rouler sur le bord du chemin comme une vulgaire calebasse dont on ne veut plus ; elle se vit renoncer à tout ce qu’elle avait été auparavant et qu’elle n’avait pas choisi, pour devenir ce qu’elle aspirait à être vraiment : une pure lumière, un être sans nom ni quête, hormis celle du soleil renaissant.
Plus libre encore que Shihâb al-Dîn, sans disciples ni confrérie.
« Pourquoi devrais-je toujours, toujours obéir ? »

« Quand tu ne sais quel choix prendre, quelle résolution garder, quand tu ne sais quel risque vaut la peine d’être couru, imagine-toi échouer dans chacune de tes décisions : laquelle te laisserait le regret le plus cuisant au cœur ? Ne cherche pas, dans les sombres jours du doute, à courir après un triomphe qui t’échappera, peut-être : accepte d'avance le deuil qui te laissera le moins de remords, la défaite qui te procurera la plus grande sérénité, et prends cette peine sur toi, étreins-là comme un ami perdu de vue à qui tu viens, à temps, fermer les yeux ; souris à cette erreur que t’inspira l’amour. Alors tu sauras quel échec ton âme peut accepter par avance, si tu perds le jeu. »

Les paroles de Shudjâ’ – étaient-ce les siennes ou celles d’un autre, qu’il lui avait enseignées quand elle était encore damoiselle ? – étaient des petits filets de plombs autour de ses chevilles, qui alourdissaient ses pas quand elle voulait s’en éloigner, en actes comme en pensées. Les suivre était, au contraire, alléger son corps, dégager son souffle, chasser, pour un temps, les questions amères qui, si elle les laissaient venir, se faisaient mouches noires et piquantes en son esprit. 
Du Pôle, l’enfant avait dit : « Il est le pilier du monde, il ne peut bouger sans le détruire ».Voilà pourquoi elle ne pouvait faire autrement que de retourner à Amide et remettre la Rose de Djam aux Quarante : parce qu’elle était, à présent, la seule, en ce monde, à pouvoir le faire. 
« Et de cela, un grand merci, messeigneurs ! » ironisa-t-elle.
Se tournant vers le couchant, elle fit donc un pas, puis un autre, sentant qu’elle s’engageait irrévocablement dans une traversée d’où elle ne pourrait s’échapper avant d’être arrivée au bout, si elle ne mourrait pas en chemin. 
Un pas, encore un autre. 
C’est en baissant les yeux sur les ornières et les pierres du sol, qu’elle vit que sa main droite, resserrée sur le bâton de Süleyman, enflait et se recroquevillait à la fois, que la peau en brunissait comme une patte de singe, et elle réalisa qu’elle ne sentait plus ni ses doigts ni sa paume. 
Elle fit quelques pas et ce fut au tour de ses pieds de moins bien se mouvoir. Bientôt, elle ne sentit plus davantage ses chevilles. Et nul besoin de miroir ou de cours d’eau pour savoir que sa face était pareillement touchée, car il n’y avait plus de vent sur son front ni de soleil sur ses joues. Elle revit Sheikhmouss, la Voix d’or de l’Euphrate, et le visage blême de Pèir, quand il lui faisait son aveu.
« – Je suis lépreux, Sibylle ! …Qu’auriez-vous dit, Dame, si je vous avais fait un fils palmé ? 
– Qu’à tout prendre, il valait mieux cela que porter une rose sur la paume ! »
À présent, la lèpre d’Esmalit la couvrait entièrement.  Quant à la rose pourpre au creux de sa paume gauche, si elle était toujours là, elle était bien cachée sous l’attelle et les bandages. 
« Le Gascon se trouve fort bien vengé de mon dédain, car si je reste ainsi, qui voudra de moi pour compagne, et à qui, d’ailleurs, voudrais-je me montrer ? Certainement pas à lui, ni même à Yahya… il n’y a qu’à Shudjâ’ que… oui, je pourrais… peut-être… me montrer impure. »


De tout le jour, elle ne trouva sur son chemin ni eau pour remplir sa gourde ni fruits pour combler sa faim. Et si le soleil la brûla, elle n’en sut rien, car elle portait sur son visage comme un masque de pierre. Mais n’était-ce pas une amère pénitence que, de tout ce corps insensible, seul son bras cassé continuait sans relâche de la faire souffrir ?

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