le sentiment que quelque chose a un sens est une forme de notre activité

Pietro Bellotti
huile sur toile, v. 1670
C.P.




23. Dans un processus d'intégration, il existe toujours un point où les forces se touchent et cherchent à se combiner, où le travail se fait. Quand le processus est en marche, ce point forme le cœur de notre activité, ou mieux : son foyer. C'est là qu'elle est la plus intense et atteint parfois une sorte d'incandescence.
 Cette fine pointe de l'activité se fait et se défait. C'est ce qui arrive lorsque je suis au café, qu'une idée se forme puis s'évanouit faute d'avoir trouvé une forme satisfaisante. Ma seule ressource est d'attendre que le processus d'intégration reprenne et que la pointe se reforme.
Il y a quelques mois, à Paris, j'ai fait l'observation suivante. Après trois jours de rendez-vous et de travaux divers, terminés plus vite que prévu, je me trouve au seuil d'une belle journée d'avril dont je ne sais pas encore ce que je ferai. J'ai plusieurs idées, mais aucune ne l'emporte. Ce délicieux flottement se mue en indécision qui, le temps passant, commence à devenir pénible. J'observe ce qui se passe en moi. Je note qu'à un certain moment, l'une des idées semble prendre le dessus. C'est celle d'aller voir l'exposition Manet au Musée d'Orsay. J'assiste à la formation d'un intérêt. Des souvenirs épars s'assemblent, forment un motif, ou plutôt : créent une activité organisée. Mon intérêt pour Manet, que je vois renaître par un processus d'intégration, me sort de mon embarras : c'est lui que j'irai voir. Je n'ai pas vu l'exposition parce qu'il y avait trop de monde mais j'ai gardé le souvenir de l'infime événement dont est sortie ma décision – et conçu l'idée, ce jour-là, que l'intérêt que nous éprouvons, quel qu'il soit, résulte toujours d'un tel processus d'intégration, qui crée une semblable activité condensée, plus ou moins vive selon les cas.
J'en fais l'expérience lorsque je me remets à la rédaction de ce Paradigme, le matin. Je suis contrarié parce que l'envie de reprendre ce travail me manque. Puis je me libère de toute idée d'obligation, je laisse aller, je fais le vide et l'intérêt se reforme. Wittgenstein notait qu'il lui fallait chaque jour "retrouver sous des amas de décombres le noyau vivant" de la pensée. Je préfère l'idée de l'activité qui s'organise et recrée la vie. 
Le jour de l'exposition Manet ou un peu plus tard, une autre idée m'est venue. Ne se pourrait-il pas, me suis-je dit, que ce que nous appelons le sens soit un phénomène de même nature que l'intérêt ? N'est-il pas évident que ce qui nous intéresse a un sens et que ce qui a un sens nous intéresse ? Ne découle-t-il pas de là le sentiment que quelque chose a un sens est une forme de notre activité ?

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