Accéder au contenu principal

Bénissez ce repas


Les aubergistes meurent souvent populaires et Gerrit Van Uyl ne fit pas exception à la règle. Au regard même des normes libérales qui réglaient les veillées mortuaires dans les petites villes, ses funérailles, qui se déroulèrent à Sloten, dans la Frise, le 21 mai 1660, furent tout à fait exceptionnelles. Si l'on en croit un contemporain,  le cortège s'étendait sur cinquante-six roofs, en sorte qu'il devait pratiquement rassembler la ville entière sans oublier les patrons venus de partout – et la population locale de vagabonds qui fermaient la marche. Pour l'époque, cela faisait une bonne compagnie – quelques centaines de gens de la campagne frisonne. Mais même ainsi, la succession de Van Uyl avait veillé à ce qu'ils eussent suffisamment à manger. La facture de la chère comprenait :
20 têtes de bœuf de vin français et rhénan 
70 feuillettes de bière 
1 100 livres de viande "rôtie sur la Konigsplein" 
500 livres d'aloyau 
28 poitrines de veau 
12 moutons entiers 
18 grandes venaisons en pâte blanche 
200 livres de "fricadelle" (viande hachée)
sans compter le pain, la moutarde, le fromage, le beurre et le tabac "en complète abondance". Rien d'étonnant à ce que les mendiants se fussent éloignés ravis d'un pas chancelant.
C'était l'overvloed à outrance, une surabondance de mets non pas typiques mais excentriques, une largesse d'adieu de la part d'un hôtelier cordial, qui souhaitait se recommander à sa version locale de la postérité. La source dans laquelle le banquet est rapporté, de surcroît, n'est pas tout à fait fiable, dans la mesure où il s'agit d'un recueil populaire de bizarreries et de caprices. Mais la réputation d'avoir un solide coup de fourchette, qui s'attachaient aux Hollandais, préférant la quantité au raffinement, ne relevait pas entièrement de la fantaisie. Élevé dans l'austérité de l'Église réformée hollandaise, Herman Melville fut manifestement tellement ébahi par la liste des provisions dressée dans Den Koopman (Le marchand) pour une flotte de cent-quatre-vingt baleiniers hollandais qu'il la reprit à son tour dans toute son immensité gargantuesque : l'équivalent alimentaire de la baleine blanche :
400 000 livres de bœuf
60 000 livres de porc frison
150 000 livres de morue séchée
10 800 barriques de bière, etc.
Et l'on sait de source plus digne de foi qu'en 1703 les anciens de la guilde des chirurgiens d'Arnhem – sept hommes au plus – "s'envoyèrent" lors d'une réunion, quatorze livres de bœuf, huit livres de veau, six volailles, des choux farcis, des pommes, des poires, du pain, des bretzels, un assortiment de noix, vingt bouteilles, du vin rouge, douze de vin blanc et du café.
Auprès de la plupart de leurs autres contemporains européens, les Hollandais avaient la réputation de ne point pignocher. Dans les caricatures, ils étaient presque toujours dépeints comme des grands gosiers doublés de bâfreurs, à la corpulence aussi imposante que leur taille était intimidante. Le savant naturaliste et infatigable voyageur Jon Ray se piqua, en particulier, du spectacle de leur continuel gavage : "Les Hollandais, hommes et femmes… étant presque toujours à manger comme ils voyagent, que ce soit par bateau, coche ou charrette." Et leur nourriture était aussi grossière que copieuse : l'omniprésente salade (sla), du ragoût de viandes en "hochepot" (hutsepot), "épinards bouillis, hachés et beurrés (parfois accompagnés de raisin de Corinthe)… les petites gens consommant moult Cabilau [morues] et harengs marinés". Déplorablement, aux yeux de Ray, cette gloire des cuisine anglaises qu'était le pudding cuit à l'eau paraissait entièrement absente des tables hollandaises "soit qu'ils ne connussent point la saveur du mets, soit qu'ils ignorassent comment le faire". Mais rien n'était plus déroutant que l'étrange coutume des tavernes de suspendre à des chevrons des quartiers de bœuf "qu'ils coupent en fines tranches et mangent avec du pain et du beurre en mettant les tranches "sur le beurre" – le fameux belegde broodje (tartine) pouvant ainsi se prévaloir d'une plus grande ancienneté que le sandwich. Plus formidables et copieux encore étaient les fromages hollandais, disques jaunes, sphères enveloppées dans une pellicule rouge, fromage au cumin et "fromage vert que l'on dit coloré au jus de crottin de mouton" tout "écrasé sur du pain beurré et ainsi mangé". Nullement étonnant, dans ces conditions, que Ray ait observé que la population était "pour la plupart solidement charpentée et corpulente", caractérisation qui se figea ensuite dans le stéréotype familier du Hollandais lourd, lent, flegmatique et torpide, qui ne s'animait qu'à la perspective de faire du profit et de s'empiffrer.
Ce sont les proportions mêmes que prenaient les banquets hollandais qui donnaient des haut-le-cœur aux visiteurs britanniques du XVIIIe siècle (qui s'enorgueillissaient pourtant eux-mêmes d'une belle bedaine et d'un solide appétit). Pour une compagnie sobre, gémissait Joseph Marshall dans les années 1770, le service était non pas de huit ou dix plats, mais de vingt-cinq ou de trente. Y avait-il le moindre prétexte à organiser un grand banquet – naissance d'un enfant, arrivée d'un parent ou retour de la flotte des Indes – et l'on perdait toute retenue. "Je fus présent à l'un de ces festins à Amsterdam", s'émerveilla-t-il avec le ton d'un survivant plus que d'un célébrant, "où, je crois, huit tables furent couvertes à quatre reprises et chaque service comptait plus d'une centaine de plats". Au temps pour la frugalité calviniste.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

La réponse est le malheur de la question

Prenons ces deux modes d'expression : "Le ciel est bleu", "Le ciel est-il bleu ? Oui." Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître ce qui les sépare. Le "Oui" ne rétablit nullement la simplicité de l'affirmation plane : le bleu du ciel, dans l'interrogation, a fait place au vide ; le bleu ne s'est pourtant pas dissipé, il s'est au contraire élevé dramatiquement jusqu'à sa possibilité, au-delà de son être et se déployant dans l'intensité de ce nouvel espace, plus bleu, assurément, qu'il n'a jamais été, dans un rapport plus intime avec le ciel, en l'instant – l'instant de la question où tout est en instance. Cependant, à peine le Oui prononcé et alors même qu'il confirme, dans son nouvel éclat, le bleu du ciel rapporté au vide, nous nous apercevons de ce qui a été perdu. Un instant tranformé en pure possibilité, l'état des choses ne fait pas retour à ce qu'il était. Le Oui catégorique ne peut ren…

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

Cette agitation comique-troupier sur Céline m'a donnée envie de le relire, non pour protester dans je ne sais quelle posture trouduquesque-je-résiste, mais parce que je me suis souvenue de ces livres et que cela faisait longtemps que je ne les avais pas relus. Je ne me souvenais pas que le début de Mort à Crédit était si beau, dans une tristesse poétique d'épave. Je trouve qu'on ne dit pas assez combien Céline était humain, autant dans ses vacheries que dans ses douceurs. Les hommes, il les trouvait cons, et fascinants de connerie, il en avait pitié aussi. Et la vacherie disparaît pour les "petites âmes", les gosses de pauvres, les vieux qui ne vivent plus que par un souffle, les chats… Il disait n'aimer que les danseuses, sinon. Tous les gens "légers", en somme. Il trouvait les gens lourds et méchants, et souffrants, et alors quand ils souffrent ils sont pire. Lourds, et tristes, et lents, voilà justement comment cela commence :
Nous voici encore …

Les 40 règles de la religion de l'amour

Règle nº 1 : La manière dont tu vois Dieu est le reflet direct de celle dont tu te vois. Si Dieu fait surtout venir de la peur et des reproches à l'esprit, cela signifie qu'il y a trop de peur et de culpabilité en nous. Si nous voyons Dieu plein d'amour et de compassion, c'est ainsi que nous sommes. Règle nº 2 : La voie de la vérité est un travail du cœur, pas de la tête. Faites de votre cœur votre premier guide ! Pas votre esprit. Affrontez, dépassez votre nafs avec votre cœur. Connaître votre ego pour conduira à la connaissance de Dieu. Règle nº 3 : Chaque lecteur comprend le saint Coran à un niveau différent, pour aller à la profondeur de sa compréhension. Il y a quatre niveaux de discernement. Le premier est la signification apparente, et c'est celle dont la majorité des gens se contentent. Ensuite, c'est le batini – le niveau intérieur. Le troisième niveau est l'intérieur de l'intérieur.Le quatrième est si profond qu'on ne peut le mettre en mo…