Le visible et l'invisible


"Âme"-"Animation" : deux termes qui, certes, dérivent l'un de l'autre mais n'en trahissent pas moins, par leur décalage, une différence d'ensemble des perspectives (celle-ci reconduisant à propos de notre compréhension du cours du monde la distinction que nous voyions s'esquisser en commençant) : car il n'y a d'âme possible que dans une vision du monde où le visible et l'invisible s'opposent comme deux niveaux du réel et où ce qui "naît" se voit confronté à l'"éternel" (et l'âme, alors, relevant de l'invisible, est prouvée immortelle). Mais dans une vision où le visible et l'invisible, complémentaires l'un de l'autre, sont les deux phases du même cours, où s'opère constamment par "allée" et "venue" la transformation de l'un dans l'autre, il n'est pas plus d'"âme" (dans un sujet humain) qu'il n'y a de véritable "création" (renvoyant à un auteur divin dont l'âme individuelle serait part ou reflet) ; mais à la jonction du visible et de l'invisible, à la transition constante de l'un à l'autre, quand la condensation (matérialisante) est suffisamment décantée, épurée (sens de jing) pour être traversée par l'activation (invisible), s'opère une constante "Animation". "Âme" ou "animation" : se vérifie à nouveau l'écart repéré précédemment à propos de la connaissance, selon que le primat est accordé à la catégorie du sujet ou du procès.
À partir de cette autre compréhension du rapport de visible et de l'invisible, on est conduit à changer complètement de cadre de représentation. Ni "âme" ni "Dieu" – car les deux vont de pair : il faut supposer l'âme pour poser Dieu. Aussi les conceptions religieuses de l'invisible qu'a connues la Chine ancienne se sont-elles progressivement transformées à mesure que prenait forme, et s'imposait, une logique de l'alternance : les deux mots qui désignent traditionnellement l'esprit des morts et les puissances de l'au-delà (gui et shen) se voient réinterprétées ici à partir de deux termes homonymes signifiant l'un le "déploiement" (shen), l'autre le "repli" (gui). Le déploiement désigne le mouvement d'essor de l'invisible aboutissant à une actualisation sensible, le repli désigne en sens inverse le mouvement de résorption de l'individuation visible au sein de l'indifférenciation invisible. Tout le réel n'est fait que de ces passages continuels s'opérant dans un sens et dans l'autre, conduisant sans cesse de l'un à l'autre et se compensant mutuellement.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les 40 règles de la religion de l'amour

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

Pétrarque et la bataille de l'"arabisme"