Le mystère du cachot des noyades


En plein été, Amsterdam sent la friture, le tabac fort et les verres à bière non lavés. Dans les rues étroites, où la cohue des passants ajoute son odeur à elle, ces vapeurs restent suspendues dans l'air tel un brouillard de chaleur aromatique. Et dans la Kalverstraat, l'ancienne et tumultueuse ruelle qui serpente au sud du Dam, la nuée des touristes se coagulent à quatre heures de l'après-midi en une masse visqueuse. Mais à Amsterdam, les ruelles attirent, les avenues repoussent. Le tapage et la vulgarité riante de la Kalverstraat sont l'authentique réponse des Hollandais à la largeur aliénante du boulevard – élément de boursouflure urbaine qui n'a jamais eu grand succès dans les villes. Les mêmes touristes qui se pressent aux Champs-Élysées ou à Picadilly fuient d'instinct, à Amsterdam, le pompeux espace du Rokin pour la bousculade et le coudoiement moites de la Kalverstraat.
 À certains endroits, cette implacable procession de fourmis vers la Rembrandtsplein (jadis le Botermarkt) est coupée par des voies de traverse – dont une qui porte encore son nom médiéval, le Heiligeweg (la Voie sacrée). C'est à cet endroit désormais bien profane qu'à la fin juillet, tandis que les vacances scolaires touchent à leur fin, de petites bandes d'enfants jouent des coudes pour se frayer un chemin à travers la foule jusqu'à une porte ombragée donnant sur le Heiligeweg. Avant la Réforme, la rue tenait son nom de diverses fondations religieuses qui se partageaient le quartier avec les échoppes des marchands et les boutiques des artisans. Sur le site de l'édifice dans lequel disparaissent les enfants, des palmes et des serviettes de bain aux couleurs criardes à la main, s'élevait jadis un couvent de clarisses, le Klarissenklooster. Les grands cris qui se perdent dans l'espace et les relents de chlore qui nous parviennent depuis l'entrée confirment qu'il s'agit bien de l'une des piscines publiques d'Amsterdam. Et c'est ainsi qu'en attestèrent des voyageurs au XVIIe siècle, que les hommes étaient confrontés à un choix impératif : périr noyé ou être Hollandais.

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