Facilité et simplicité : La voie de l'immanence



Revenons-en à une remarque précédente de notre commentateur : "ce que met en œuvre notre volonté, disait-il, est inférieur à ce que déploie (d'elle-même) la raison des choses" (p. 510). L'expression mérite d'être retenue, me semble-t-il, tant elle est propre à caractériser la sagesse chinoise par opposition au penchant, activiste ou héroïque, comme on voudra, qu'a cultivé une certaine tradition occidentale : celle d'une ingérence du sujet dans le cours du monde, voire d'un affrontement avec lui. En effet, ce qui assure la réussite du Sage et rend son œuvre efficace est qu'il "ne force pas la nature des choses" (jiao wu : il est révélateur à cet égard que le même terme chinois signifie à la fois "redresser", "corriger" et "feindre", "contrefaire" : ainsi, qui aspire à corriger n'aboutit qu'à contrefaire…). Car qui prétend refaire le monde en lui "imposant son idée" voit alors "s'épuiser la tendance sur laquelle il pouvait prendre appui" et "les embarras commencent". Si spectaculaire qu'elle soit, son action est tôt contrariée ; une telle intervention a beau s'imposer à l'attention de tous et faire événement, elle ne manquera pas de susciter des réactions en chaîne, de s'empêtrer dans des complications sans fin et, finalement, de s'enliser : les plus beaux projets révolutionnaires comme les grandes gestes épiques, avons-nous aussi appris, sont condamnés à s'annuler… Au contraire, si elle peut opérer en profondeur et transforme effectivement, c'est que la conduite du Sage se conforme à la marche des choses et demeure en prise sur l'efficacité que celle-ci déploie d'elle-même – silencieuse et discrète : elle est branchée sur la même logique d'immanence, à la fois "simple" et "facile", que le grand procès du réel.







On a souvent été sensible à cette ambiguïté mais sans en mesurer peut-être tout l'intérêt philosophique : c'est le même mot chinois yi qui signifie le changement et, comme tel, sert de titre à ce livre (le  Yi-king (jing) : Classique du changement) en même temps que la facilité dont il est ici question et qui est proposée à titre de valeur. Du moins est-il traditionnel, en Chine, de considérer que cette façon "facile" dont le Classique du changement parvient à rendre compte du mystère du monde,jusqu'en son fond le plus abscons, qui fait l'originalité du livre, et son mérite, par rapport aux manuels qui l'ont précédé (aux dynasties antérieures : Lianshan, Guizang). Mais peut-être convient-il de faire jouer davantage encore cette ambivalence et de pousser plus loin l'assimilation des sens que sous-entendrait ce titre : non seulement le Yi (king) est ce qui nous rend le changement "facile" à connaître mais aussi le principe du changement, qui est la réalité du monde, est d'épouser cette facilité (de l'immanence). On pourrait même dire en ce sens : du réel n'advient toujours qu'à proportion de sa facilité à advenir (moins il rencontre d'obstacle, moins il peine). Encore ne faut-il pas confondre cette facilité (simplicité) qui caractérise la voie de l'immanence, et se manifeste par la force de sa propension, avec son envers négatif : l'absence de rigueur et d'exigence, la mise entre parenthèses des règles de fonctionnement des choses, le laisser-aller. Car ce serait tomber alors dans le piège, nous dit WFZ (p. 513), que nous ont tendus les bouddhistes : on sait bien comment ceux-ci, ne voulant pas s'embarrasser des obligations sociales comme des contraintes du réel, les ont déclarées, pour ne plus avoir à se gêner, illusoires et factices. Aussi ont-ils beau jeu d'en faire abstraction en n'y voyant plus que "poussière et déchet", "balle et rebut", "faisant écran" au comme ça véritable. Non, la facilité propre à l'immanence ne nous renvoie pas à la "vacuité" bouddhique. Car les bouddhistes n'ont pas compris que la facilité avec laquelle se déploie le grand procès du monde, opérant sponte sua, tient au contraire au caractère absolument réel, parce que intégral et sans mélange, des deux capacités complémentaires qu'il incarne. Et, de même, la non-ingérence du Sage ne se confond pas avec le renoncement et la passivité ; ni avec l'insouciance et la paresse : car, s'il opère avec facilité, c'est que, loin de se détacher du monde ou d'agir à sa guise, il respecte au contraire de la façon la plus scrupuleuse, dans le monde comme en lui-même, ces vertus processives.


Ce seul paragraphe, en tête du "Grand commentaire", suffit ainsi à nous présenter une interprétation globale – et rigoureuse – de l'avènement de la réalité. Pour traiter du début, pour éclairer les origines, il n'invente point un récit de la genèse, et de ses phases successives, ne recourt pas à une mise en scène symbolique (celle de la Bible ou du Timée) : plutôt que d'imaginer des acteurs, il détermine des facteurs constitutifs ; et plutôt que de rechercher la vérité à travers une fabulation, il nous rend compte d'un dispositif. De ce dispositif, il a décrit d'abord la disposition de bases : la polarité du Ciel et de la Terre (des énergies), le rapport fonctionnel du :"haut" et du "bas" ; il a montré ensuite l'interaction qui en découle : la transformation des trigrammes, le déploiement des phénomènes ; il a mis en valeur, enfin, l'efficacité à l'œuvre et l'automaticité du fonctionnement. Car ce qui caractérise un dispositif est qu'il marche de lui-même, est toujours prêt à fonctionner. À la différence de la création qui implique un sujet transcendant son œuvre, une action personnelle et transitive, le dispositif possède en lui sa capacité : il ne dépend pas d'une causalité extérieure ("moteur" ou "intention"), n'implique aucun investissement subjectif (ni peine ni dépense). C'est pourquoi la sagesse, telle que l'ont conçues les Chinois, est simplement de repérer comment il marche, et de se conformer à sa logique.

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