La joie du drame est aussi merveilleuse à supporter que celle du bonheur


Giambattista Pittoni
1758

Gallerie dell'Accademia, Venise
Hubert Reeves, aux Racines du Ciel, disait que nous étions si peu évolués que pas (encore ?) capables de comprendre quelque chose comme Dieu, le Mal, le sens de la vie, hormis à notre petite échelle d'humain, notre minuscule et misérable cervelle. Enfin, il le disait plus poliment à l'égard des humains, mais c'est ça, qui est la réponse de l'Éternel à Job : regarde le crocodile, l'hippopotame, l'ouragan, et vois si tu peux comprendre, avant de te plaindre. 


Écoutant l'aria 2 que j'aime, de la cantate BWV 10, le 'Herr Der du Stark und mächtig bist', paraphrase de Magnificat dont j'ai déjà écrit qu'il montrait 'la juvénilité sautillante 'de la petite jeune fille qui n'en peut plus de chanter sa joie à perdre haleine, comme une enfant devant la poupée qu'elle a attendue à Noël, plus que comme une enfant apprenant qu'elle va enfanter', je me disais aussi que cette poupée de Noël, c'était aussi la future piéta qu'elle allait tenir en ses bras, et que ces roucoulades de joie chantaient tout aussi bien la Nativité que la Passion et puis la Résurrection et puis l'Ascension et puis la Pentecôte, c'est-à-dire joie-souffrance-mort-vie-départ-retour, et comme disait Dieu à Job : sais-Tu les secrets du monde pour te plaindre ? 

La joie du drame est aussi merveilleuse à supporter que celle du bonheur. Alors oui, comme le dit Reeves, il nous manque encore quelque chose pour comprendre.

Ainsi, il nous faudrait peut-être sautiller et battre des mains devant tout ce qui nous frappe, non seulement le 'drame de la joie comme celui du malheur' comme disait Blanchot, mais aussi le bonheur du bonheur et le bonheur du malheur : joie d'amour, joie de peine, joie de guerre, joie de sérénité, joie de mort, joie de vie, devant les 'coups de pieds à l'âne et la vierge déshabillée', remplacer le Je vous salue Marie de Francis Jammes par le 'joie, joie, pleurs de joie' de Pascal. Et ceci devant le cancer, la faim, le deuil, l'hiver et le vent glacé comme devant le soleil, la fleur, l'hirondelle qui annonce le printemps, et les couronnes d'Avent et les cloches de Pâques : 'Herr, der du Stark und mächtig bist'. 


"Être maudit, être béni, c'est apprendre avec une égale force l'étrangeté, le caractère incompréhensible du destin et recevoir en noir et blanc une lumière du vrai soleil. Entre ces deux situations il y a d'ailleurs une grande parenté. Toutes deux s'accompagnent d'angoisse, angoisse déchirante et tragique lorsque l'inconnu se révèle sous la forme d'un abîme, angoisse douce, bouleversante, quand l'inconcevable nous ravit et nous enlève à nous-mêmes. Le drame de la joie est aussi difficile à supporter que celui du malheur. Car l'un et l'autre nous mettent en contact avec une réalité originale, absurde, incompatible avec nos conditions de vie, toute-puissante, toute surprenante, qui n'a en elle-même aucun principe de fin, point d'issue, point de limite." 
Maurice Blanchot, Chroniques littéraires du Journal des Débats, avril 1941-août 1944.

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