"Tout homme sait voir, mais très peu savent toucher."





Incrédulité de saint Thomas, Caravage, 1602.
Sans-Souci, Postdam.


Je n'aimais pas trop cette réplique du Christ, "heureux ceux qui croient sans avoir vu". D'abord, Thomas ne s'est contenté pas de voir, il a voulu toucher aussi. "Tout homme sait voir, mais très peu savent toucher." Ce mot de Machiavel, je l'ai eu immédiatement en tête quand j'ai vu ce tableau pour la première fois, car il me semble que ce n'est pas rien d'être le seul à s'être avancé, d'avoir eu le courage de toucher, et aussi le talent de toucher, de savoir toucher du doigt ce qui fait preuve. Il y a une intelligence du toucher, et Thomas l'a eue. En plus, je trouvais cela facile à utiliser pour s'assurer, à toutes fins, de la docilité du troupeau : 'Bêle, ferme les yeux et laisse-toi mener docilement'. Croire sur parole : On allait fortement en abuser, dans l'Histoire, et ce n'est pas vraiment terminé.


Mais je repensais à ce post où je parlais déjà de ma difficulté à me représenter Dieu et aussi à cette impossibilité intellectuelle de savoir si j'ai ou non la foi, et il faut bien dire, cette indifférence à la question, parce que je n'arrive pas à m'intéresser au fait de 'croire', à trouver le 'croire' intéressant, sinon, à la rigueur, comme un premier pas, l'envie d'aller voir de plus près… ou de plus loin, d'aller toucher soi-même.

Je n'ai pas besoin de 'croire' en Dieu, parce que s'Il est, Il est en moi. Après tout, quand je suis en présence de quelqu'un, je ne 'crois' pas en sa présence, elle est ou n'est pas.

Et si je ne Le vois pas, Le sens à peine, ne serait-ce pas parce que je ne puis Le voir plus que je ne me vois ? Je ne Le vois pas plus que je ne vois mon visage, je ne vois pas ce qui est derrière moi, à l'arrière de moi, de ma rétine, en moi, dans chacune de mes cellules. Il est en moi et je suis en Lui. Quelle drôle de schéma, cela ferait, d'ailleurs ! Être une cellule d'un tout, et que ce Lui-là soit cependant en chacune de mes cellules. À ce stade, qu'ai-je besoin de Le voir en dehors de moi et d'avancer vers Lui comme Thomas, comme on tente de gagner un Saint des saints ? Le Saint des saints, c'est moi, comme Mansûr Hallâj, Ana-l- Haqq, ou bien Bayâzid, autour de qui vint tourner la Kaaba. Comme une lampe allumée ne peut voir sa lumière, je ne vois ce que je vois mais je ne vois pas ma vision, car je suis le Regard. Ana-l-Haqq.

La figure extérieure et visible qui s'offre à notre adoration est un miroir dont nous avons besoin pour voir nos visages célestes. Mais c'est aussi ce Lui en nous, qu'elle nous montre. D'où ce mot du Christ qui, peut-être, ironise sur le fait qu'il lui faille un Dieu extérieur, un truc extraordinaire et miraculeux qu'on tripote parce qu'on en croit pas ses yeux, alors qu'Il n'a pas quitté Thomas d'un instant, 'mon Seigneur et mon Dieu !'

Et le mal, dans tout cela ? Se croire et se vouloir seul alors que toujours et fatalement accompagné ? Fermer la porte à celui qui "se tient toujours à proximité, et s'il ne peut rester à l'intérieur, il ne va jamais plus loin que sur le pas de la porte", comme dit Maître Eckhart ?

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