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La rumeur du silence


L'"heureux silence de l'extase" opposé au silence des monastères, au silence de règle, silence vertueux du recueillement, qui n'est peut-être qu'"insonorisation" et non vrai silence, … car "c'est en plein tintamarre qu'il faut prêter l'oreille au chuchotement imperceptible de Dieu".

En plus d'avoir perdu sa qualité de 'foi des pauvres gens et des opprimés', avec sa prise de pouvoir romaine, l'église de Rome perd alors son silence, en sortant de la clandestinité… et aussi, qui sait, peut-être ce même silence du Christ devant Pilate, "qu'est-ce que la vérité ?", devant  Hérode et devant ses juges, "ce que j'ai dit je l'ai dit". Le silence tout simple, pas le silence sacré comme "dans la chambre du mort". Il y a le silence de celui qui se tait parce qu'on le fait taire ; il y a celui du "renoncement", l'effort d'humilité et d'abaissement de la voix, parce que l'on fuit le bruit, mais choisir de se taire n'est pas le silence de celui que l'on fait taire.


…Je me trouvais un jour dans une synagogue de Safed, en Israël, avec d'autres voyageurs ; visiteurs discrets et plus ou moins christianisés, nous marchions sur la pointe des pieds pour ne pas troubler la méditation de quelques sages à la barbe blanche qui se trouvaient là, enfoncés dans leur livre. Le guide, comprenant que nous nous croyions à Notre-Dame de Paris, nous dit à peu près ceci : Vous pouvez parler, rire, chanter, ils ne vous entendent pas, ils ne vous voient pas, vous n'existez pas pour eux ! Ils sont absents, et vous êtes absents pour ces absents… Nous avions affaire à un silence qui ne pouvait pas être entamé par le vain bruit des paroles, à un silence plus fort que le bruit. Les règles du silence sont inséparables de la mystique chrétienne : mais pour les juifs la synagogue est un lieu de réunion où le silence est sans doute le secret de chacun. Au recueillement chrétien (et platonicien) peut-être nous sera-t-il permis d'opposer l'extase juive. Le recueillement, pour approfondir, fait taire le vacarme des paroles et des moteurs. Mais l'extase s'abstrait d'elle-même, par son propre pouvoir, du tumulte qui l'assiège, et le réduit à l'état d'insignifiance complète. Le vacarme est nihilisé, il n'existe plus ! Le silence de l'âme n'a pas besoin d'imposer le silence à ses voisins bruyants, à leurs machines parlantes, à leurs accordéons, à leurs vociférations…Heureux silence ! Spontanément cette âme irradie cette zone isolante autour d'elle. C'est en plein tintamarre qu'il faut prêter l'oreille au chuchotement imperceptible de Dieu. Ainsi Darius Milhaud, dit-on composait sa musique au milieu du vacarme de la foire de Montmartre, comme s'il était sourd au bruit assourdissant… De même qu'une attention passionnée au travail créateur peut anesthésier l'homme gêné par la souffrance, de même cette attention peut a fortiori rendre inutile l'insonorisation ! La religion pour les juifs est-elle même un silence : sa clandestinité fut d'abord un effet de la prudence puisqu'il a fallu la cacher ou la faire passer pour autre qu'elle n'est. Dans le christianisme, tout à l'inverse, la religion s'étale au grand jour ; l'Église romaine surtout, étant l'Église de la bonne conscience et de la belle assurance, est vouée à la célébration d'un Christ glorieux ; elle déroule sans complexes les pompes de l'apparence et d'une liturgie fastueuse. Car l'élan vers le suprasensible passe par le chemin de l'apparence sensible. La cathédrale de gloire domine toute la ville, et ses flèches s'élance vers le ciel. Mais dans le for intime du sanctuaire se cache la présence divine. Les mille flammes des cierges se sont éteintes, les mille voix des chœurs se sont tues. Les splendeurs qui tout à l'heure illuminaient le sanctuaire laissent dans l'ombre le sanctuaire de ce sanctuaire. Ici l'ascèse du silence chrétien prend tout son sens mystique. Quand il pénètre dans ce mystère, dans cette pénombre, l'homme baisse la voix, comme il baisse la voix comme il entre dans la chambre du mort. Deh ! parla basso ! Et pourtant sa voix ne dérangerait pas le mort…
(…)
Le repliement dans le silence exprime une exigence de pure spiritualité, un effort vers l'humilité et le renoncement. Cette exigence et cet effort sont particulièrement caractéristiques de l'esprit de la Réforme. Les juifs ne ressentent pas l'exigence ascétique et cathartique de la même façon puisqu'ils ont été en quelque sorte condamnés au silence par leur destin immémorial ; ils n'ont pas eu à se réfugier dans le silence, ils ont toujours été les juifs du silence…

Vladimir Jankélévitch, Béatrice Berlowitz, Quelque part dans l'inachevé, XXI, "La rumeur du silence".

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