mardi 31 mai 2011

Abécédaire : RÉSISTANCE


C'est Primo-Lévy. Il a su parler de cette honte d'être un homme et il a fait un livre extrêmement profond, puisque c'est à la suite de son retour des camps d'extermination que… il en sort, oui, il dit : "Quand j'ai été libéré, ce qui dominait, c'était la honte d'être un homme." Alors, c'est une phrase à la fois très splendide, je crois, très belle, et puis ce n'est pas de l'abstrait, c'est très, très concret, la honte d'être un homme. Mais elle ne veut pas dire les bêtises qu'on risque de lui faire dire ; ça veut pas dire : "nous sommes tous des assassins" ; ou ça veut pas dire : "nous sommes tous coupables". Par exemple, nous sommes tous coupables devant le nazisme. Primo-Lévy, il le dit admirablement, il dit : "Ça veut pas dire que les bourreaux et les victimes, ce soient les mêmes", ça, on me fera pas croire ça, y a beaucoup de gens qui nous racontent : "Ah oui, on est tous coupable", mais non, non, non, rien du tout, hein. On ne me fera pas confondre le bourreau et la victime, ça. Donc, la honte d'être un homme, ça veut pas dire : "on est tous pareil", "on est tous compromis", etc. Mais ça veut dire, je crois, plusieurs choses, c'est un sentiment complexe, c'est pas un sentiment unifié. La honte d'être un homme, ça veut dire à la fois : comment est-ce que des hommes ont pu faire ça ? DES hommes, c'est-à-dire d'autres que moi, comment est-ce qu'ils ont pu faire ça ? Et deuxièmement, comment est-ce que moi, j'ai quand même pactisé, je ne suis pas devenu un bourreau, mais j'ai quand même pactisé, assez pour survivre. Et puis, une certaine honte, précisément, d'avoir survécu à la place de certains amis qui, eux, n'ont pas survécu, tout ça.
C'est donc un sentiment extrêmement composite, la honte d'être un homme. Moi, je crois que, à la base de l'art, y a cette idée que… ou ce sentiment très vif, une certaine honte d'être un homme, qui fait que l'art, ça consiste à libérer la vie que l'homme a emprisonnée. L'homme ne cesse pas d'emprisonner la vie, il ne cesse pas de tuer la vie. La honte d'être un homme, l'artiste, c'est celui qui libère une vie, une vie puissante, une vie plus que personnelle, ce n'est pas SA vie…
C.P : Bon, ben, je je relance sur artiste et résistance, c'est-à-dire que… cette part de honte d'être un homme, l'art libère la vie dans cette prison de honte, mais c'est très différent de la sublimation, enfin, l'art n'est pas du tout…
G. D : Ah non, c'est un lâché de la vie, c'est une libération de la vie. Et là, ce n'est pas du tout des choses abstraites, qu'est-ce que c'est qu'un grand personnage de roman ? Un grand personnage de roman, ce n'est pas un personnage emprunté au réel et même gonflé… Charlus, ce n'est pas Montesquiou ou même, même gonflé par l'imagination géniale de Proust. C'est des puissances de vie fantastiques… si mal que ça tourne, tu comprends… Un personnage de roman, il a intégré en lui des mondes, c'est une espèce de géant, c'est une exagération par rapport à la vie, mais ce n'est pas une exagération par rapport à l'art. L'art, il est producteur de ses exagérations. Et c'est sa seule… c'est par leur seule existence que c'est déjà de la résistance. Ou bien, comme on disait, alors on rejoint notre premier thème, "a". Écrire, c'est toujours écrire pour les animaux, c'est-à-dire pas à leur intention, mais à leur place, ce que les animaux feraient pas, savoir écrire. Libérer la vie… Libérer la vie des prisons que l'homme… Et c'est ça, résister, je ne sais pas, moi, c'est… on le voit bien, avec ce que les artistes font, je veux dire… y a pas d'art qui ne soit une libération d'une puissance de vie. Y a pas d'art de la mort, d'abord.

Abécédaire, Gilles Deleuze, entretiens avec P. A. Boutang, 1988.

lundi 30 mai 2011

Abécédaire : ENFANCE


'…écrire, c'est témoigner de la vie. C'est témoigner pour la vie. C'est témoigner, alors, pour, au sens où on le disait, pour les bêtes qui meurent. C'est… bon, c'est bégayer dans la langue. Faire de la littérature… Faire appel à l'enfance, c'est typiquement faire de la littérature sa petite affaire privée. C'est la dégoûtation. C'est vraiment la littérature de Prisunic, de bazar, c'est les best-seller, c'est la vraie merde, ça. Si l'on ne pousse pas le langage jusqu'à ce point où il bégaie, parce que ce n'est pas facile, il ne suffit pas de bégayer bbb… bbb… bbb… comme ça ! Si on ne va pas jusque-là… Alors, peut-être que dans la littérature, comme… à force de pousser le langage jusqu'à une limite, il y a un devenir animal du langage même et de l'écrivain, il y a un aussi devenir enfant, mais ce n'est pas SON enfance… il devient enfant, oui. Mais ce n'est pas son enfance, ce n'est plus l'enfance de personne. C'est l'enfance du monde, c'est l'enfance d'UN monde. Alors, ceux qui s'intéressent à leur enfance, qu'ils aillent se faire voir, et puis qu'ils continuent, c'est très bien, ils feront la littérature qu'ils méritent. Si quelqu'un ne s'est pas intéressé à SON enfance, c'est Proust, par exemple. Les tâches de l'écrivain, ce n'est pas fouiller dans les archives familiales, ce n'est pas s'intéresser à son enfance. Personne, personne ne s'intéresse, personne de digne, personne de digne de quoi que ce soit ne s'intéresse à son enfance. C'est une autre tâche de devenir enfant par l'écriture, arriver à une enfance du monde, ça, c'est une tâche, ça, c'est une tâche de la littérature."

Abécédaire, Gilles Deleuze, entretiens avec P. A. Boutang, 1988.

dimanche 29 mai 2011




Découvert Georges Jeanclos. Vraiment quelque chose de magnifique. 

Vu péniblement – de bout en bout – De battre mon cœur s'est arrêté. Qu'est-ce que c'est emmerdant ! Enfilade de scènes convenues, Tom et son père, le père de Tom se marie, Tom casse la gueule, Tom sort en boîte, Tom baise, des fois il joue… Je dis 'convenues' parce que, malgré le peu de films que j'ai vus dans ma vie, j'avais l'impression que tout ça avait été regardé cent fois, ailleurs.

Lu Le Désert intérieur de Marie-Madeleine Davy. Lecture rapide au début – Oui, bon, d'accord, on sait, on sait – et puis désagréable. Ces stupides distinctions chrétiennes entre Éros et Agapè, comme si Dieu avait dit 'dessert ou fromage, hein, faut pas pousser'… De façon générale, dès qu'un traité moral ou spirituel se présente comme un manuel de recette, 'il faut, il faut…' je pressens la connerie qui va suivre.

Découverte de Deleuze, Abécédaire, à côté des banalités du Désert, une vraie bouffée de joie, d'air frais, d'intelligence ! Deleuze ne dit pas 'il faut il faut' d'un ton religieux, il dit 'ça c'est magnifique' ou 'connards ! ' 

J'en suis aux cantates de la semaine pascale de Bach. Pour certaines, les parodies de cantates profanes, on sent qu'il ne s'est pas foulé, débordé qu'il était… Un peu ennuyeux, un peu 'bruitage' autour des cantiques. Mais j'aime beaucoup la BWV 4, Christ lag in Todes Banden.

Sinon, Game of Thrones, assez réussi. Très bons acteurs pour Brandon, Arya et aussi Sansa qui est plus vipère dans la série que totalement niaise (dans le livre). Elle va finir par ressembler à Nellie Olson… Khal Drogo ressemble à l'incroyable Hulk avec le cerveau de King Kong greffé. Littlefinger, bien, et Ned Stark moins agaçant que dans le livre, sans doute parce que j'aimais bien Boromir… Une des meilleures réussites Lysa et Robbie Aryn, Tyrion Lannister, très bien aussi.

Abécédaire : CULTURE


… Les voyages des intellectuels, c'est de la bouffonnerie. Ils ne voyagent pas, ils se déplacent pour parler. Alors ils parlent à l'endroit où ils parlent, pour aller à l'autre endroit où ils vont parler. Et puis, même à déjeuner, ils vont parler avec les intellectuels de l'endroit. Ils ne vont pas arrêter de parler.
(…)
Mais les rencontres, ça ne se fait pas avec des gens, ça se fait avec des choses, quoi. Je rencontre un tableau, oui, ça, je rencontre un air de musique, je rencontre une musique, je rencontre une musique, ça, oui, je… je comprends ce que veut ça dire, une rencontre. Quand les gens y veulent y joindre en plus une rencontre avec eux-mêmes, avec les gens, là, ça ne va plus du tout. Ce n'est pas de la rencontre, ça. C'est pour ça que les rencontres sont toujours tellement, tellement décevantes, c'est toujours des catastrophes, les rencontres avec les gens."
(…)
Oui ! Je viens de le dire, les plieurs et les surfeurs, qu'est-ce que tu veux de plus beaux ? Ça, ce n'est pas des rencontres avec les intellectuels, tu vois, je ne fais pas de rencontres avec les intellectuels, ou alors, si je rencontre un intellectuel, c'est pour d'autres raisons que je l'aime et que je fais une rencontre avec lui, c'est pour ce qu'il fait, son travail actuel, son charme, tout ça, on fait des rencontres avec ces éléments-là, le charme des gens, le travail des gens… Mais pas avec les gens. On en a rien à foutre des gens, rien du tout."

Abécédaire, Gilles Deleuze, entretiens avec P. A. Boutang, 1988.

samedi 28 mai 2011

Abécédaire : ANIMAUX



"Il faut dire aussi que l'écrivain, il écrit à l'intention des lecteurs, en ce sens, il écrit pour des lecteurs. Il faut dire aussi que l'écrivain, il écrit aussi pour des non-lecteurs, c'est-à-dire pas "à l'intention de", mais "à la place de". Alors Artaud a écrit des pages que tout le monde connaît, "j'écris pour les analphabètes", "j'écris pour les idiots"; Faulkner écrit pour les idiots. Ça veut pas dire pour que les idiots le lisent, ça veut pas dire pour que les analphabètes le lisent, ça veut dire à la place des analphabètes. Je peux dire : "j'écris à la place des sauvages","j'écris à la place des bêtes", et qu'est-ce que ça veut dire ? Pourquoi on ose dire une chose comme ça ? J'écris à la place des analphabètes, des idiots, des bêtes ? Eh bien, parce que c'est ça que l'on fait, à la lettre, quand on écrit. Quand on écrit, on ne mène pas une petite affaire privée. C'est vraiment les connards, c'est vraiment l'abomination de la médiocrité littéraire, de tout temps, mais particulièrement actuellement, qui fait croire aux gens que pour faire un roman, il suffit d'avoir une petite affaire privée, sa petite affaire à soi, sa grand-mère et est morte d'un cancer, ou bien son histoire d'amour à soi, et puis voilà, on fait un roman. Mais c'est une honte, quoi, c'est une honte de penser des choses comme ça ! Ce n'est pas l'affaire privée de quelqu'un, écrire, c'est vraiment se lancer dans une affaire universelle, que ce soit le roman ou la philosophie, hein. Alors, qu'est-ce que ça veut dire, ça ?
(…)
À ce moment-là, il faut dire oui, l'écrivain, il est responsable devant les animaux qui meurent… Écrire, à la lettre, pas pour eux, encore une fois, je ne vais pas écrire pour mon chat, pour mon chien, mais écrire "à la place" des animaux qui meurent, etc. C'est porter le langage à cette limite.
Abécédaire, Gilles Deleuze, entretiens avec P. A. Boutang, 1988.

dimanche 22 mai 2011

C'est donc un amoureux qui parle et qui dit :"



L'amoureux ne cesse en effet de courir dans sa tête, d'entreprendre de nouvelles démarches et d'intriguer contre lui-même.
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, "Comment est fait ce livre".

J'adore la fin de cette phrase, tellement vraie. Même les plus maléfiques de nos ennemis n'ont pas l'imagination assez fertile pour contrer l'amour des amoureux autant qu'ils le font eux-mêmes (en actes manqués, volontaires ou en noirs scénarios angoissés…) : Othello et Iago se débattant non plus sur la même scène, mais dans un seul cœur.

samedi 21 mai 2011

Les 40 règles de la religion de l'amour


Règle nº 1 :
La manière dont tu vois Dieu est le reflet direct de celle dont tu te vois. Si Dieu fait surtout venir de la peur et des reproches à l'esprit, cela signifie qu'il y a trop de peur et de culpabilité en nous. Si nous voyons Dieu plein d'amour et de compassion, c'est ainsi que nous sommes.
Règle nº 2 :
La voie de la vérité est un travail du cœur, pas de la tête. Faites de votre cœur votre premier guide ! Pas votre esprit. Affrontez, dépassez votre nafs avec votre cœur. Connaître votre ego pour conduira à la connaissance de Dieu.
Règle nº 3 :
Chaque lecteur comprend le saint Coran à un niveau différent, pour aller à la profondeur de sa compréhension. Il y a quatre niveaux de discernement. Le premier est la signification apparente, et c'est celle dont la majorité des gens se contentent. Ensuite, c'est le batini – le niveau intérieur. Le troisième niveau est l'intérieur de l'intérieur.Le quatrième est si profond qu'on ne peut le mettre en mots. Il est donc condamné à rester indescriptible.
Règle nº 4 :
Tu peux étudier Dieu à travers toute chose et toute personne dans l'univers parce que Dieu n'est pas confiné dans une mosquée, une synagogue et une église. Mais si tu as encore besoin de savoir précisément où Il réside, il n'y a qu'une place où le chercher : dans le cœur d'un amoureux sincère.
Règle nº 5 :
L'intellect relie les gens par des nœuds et ne risque rien, mais l'amour dissout tous les enchevêtrements et risque tout. L'intellect est toujours précautionneux et conseille : "Méfie toi de trop d'extase !" Alors que l'amour dit : "Oh, peu importe ! Plonge !"
Règle nº 6 :
La plupart des problèmes du monde viennent d'erreurs linguistiques et de simples incompréhensions. Ne prenez jamais les mots dans leur sens premier. Quand vous entrez dans les zones de l'amour, le langage tel que nous le connaissons devient obsolète. Ce qui ne peut être dit avec des mots, ne peut être compris qu'à travers le silence.
Règle nº 7
L'esseulement et la solitude sont deux choses différentes. Quant on est esseulé, il est facile de croire qu'on est sur la bonne voie. La solitude est meilleure pour nous car elle signifie être seul sans se sentir esseulé. Mais en fin de compte, le mieux est de trouver une personne, la personne qui sera votre miroir. N'oubliez pas que ce n'est que dans le coeur d'une autre personne qu'on peut réellement se trouver et trouver la présence de Dieu en soi. 


Règle nº 8
Quoi qu'il arrive dans ta vie, si troublant que tout te semble, n'entre pas dans les faubourgs du désespoir. Même quand toutes les portes restent fermées, Dieu t'ouvrira une nouvelle vie. Sois reconnaissant ! Il est facile d'être reconnaissant quand tout va bien. Un soufi est reconnaissant non pas pour ce qu'on lui a donné, mais aussi pour ce qu'on lui a refusé. 
Règle nº 9 
La patience, ce n'est pas endurer passivement. C'est voir assez loin pour avoir confiance en l'aboutissement d'un processus. L'impatience signifie une courte vue, qui ne permet pas d'envisager l'issue. Ceux qui aiment Dieu n'épuisent jamais leur patience, car ils savent qu'il faut du temps pour que le croissant de lune devienne lune pleine.
Règle nº 10
Est, Ouest, Sud ou Nord, il n'y a pas de différence. Peu importe votre destination, assurez-vous seulement de faire de chaque voyage un voyage intérieur. Si vous voyagez intérieurement, vous parcourrez le monde entier et au-delà.
Règle nº 11
Les sages-femmes savent que lorsqu'il n'y a pas de douleur, la voie ne peut être ouverte pour le bébé et la mère ne peut donner naissance. De même, pour qu'un nouveau Soi naisse, les difficultés sont nécessaires.
Comme l'argile doit subir une chaleur intense pour durcir, l'amour ne peut être perfectionné que dans la douleur.
Règle nº 12
La quête de l'Amour nous change. Tous ceux qui sont partis à la recherche de l'Amour ont mûri en chemin. Dès l'instant où vous commencez à chercher l'Amour, vous commencez à changer intérieurement et extérieurement.
Règle nº 13
Il y a plus de faux gourous et de faux maîtres dans le monde que d'étoiles dans l'univers. Ne confonds pas les gens animés d'un désir de pouvoir et égocentristes avec de vrais mentors. Un maître spirituel authentique n'attirera pas l'attention sur lui ou sur elle, et n'attendra de toi ni obéissance absolue ni admiration inconditionnelle, mais t'aidera à apprécier et à admirer ton moi intérieur. Les vrais mentors sont aussi transparents que le verre. Ils laissent la Lumière de Dieu les traverser.
Règle nº 14
Ne tente pas de résister aux changements qui s'imposent à toi. Au contraire, laisse la vie continuer en toi. Et ne t'inquiète pas que ta vie soit sens dessus dessous. Comment sais-tu que le sens auquel tu es habitué est meilleur que celui à venir ?
Règle nº 15
Dieu s'occupe d'achever ton travail, intérieurement et extérieurement. Il est entièrement absorbé par toi. Chaque être humain est une œuvre en devenir qui, lentement mais inexorablement, progresse vers la perfection. Chacun de nous est une œuvre d'art incomplète qui s'efforce de s'achever.
Règle nº 16
Il est si facile d'aimer le Dieu parfait, sans tache et infaillible qu'Il est. Il est beaucoup plus difficile d'aimer nos frères humains avec leurs imperfections et leurs défauts. Sans aimer les créations de Dieu, on ne peut sincèrement aimer Dieu.
Règle nº 17
La seule vraie crasse est celle qui emplit nos cœurs. Les autres se lavent. Il n'y a qu'une chose qu'on ne peut laver à l'eau pure : les taches de la haine et du fanatisme qui contaminent notre âme. On peut tenter de purifier son corps par l'abstinence, mais seul l'amour purifiera le cœur.
Règle nº 18
Tout l'univers est contenu dans un seul être humain : toi. Tout ce que tu vois autour de toi, y compris les choses que tu n'aimes guère, y compris les gens que tu méprises ou détestes, est présent en toi à divers degrés. Ne cherche pas non plus Sheïtan hors de toi. Le diable n'est pas une force extraordinaire qui t'attaque du dehors. C'est une voix ordinaire en toi.
Si tu parviens à te connaître totalement, si tu peux affronter honnêtement et durement à la fois tes côtés sombres et tes côtés lumineux, tu arriveras à une forme suprême de conscience. Quand une personne se connaît, elle connaît Dieu.
Règle nº 19
Si tu veux changer la manière dont les autres te traitent, tu dois d'abord changer la manière dont tu te traites. Tant que tu n'apprends pas à t'aimer, pleinement et sincèrement, tu ne pourras jamais être aimée. Quand tu arriveras à ce stade, sois pourtant reconnaissante de chaque épine que les autres pourront jeter sur toi. C'est le signe que, bientôt, tu recevras une pluie de roses.
Règle nº 20
Ne te demande pas où la route va te conduire. Concentre-toi sur le premier pas. C'est le plus difficile à faire.
Règle nº 21
Nous avons tous été créés à Son image et pourtant nous avons tous été créés différents et uniques. Il n'y a jamais deux personnes semblables, deux cœurs ne battent jamais à l'unisson. Si Dieu avait voulu que tous les hommes soient semblables, Il les aurait faits ainsi. Ne pas respecter les différences équivaut donc à ne pas respecter le Saint Projet de Dieu.
Règle nº 22
Quand un homme qui aime sincèrement Dieu entre dans une taverne, la taverne devient sa salle de prières, mais quand l'ivrogne entre dans la même salle, elle devient sa taverne. Dans tout ce que nous faisons, c'est notre cœur qui fait la différence, pas les apparences. Les soufis ne jugent pas les autres à leur aspect ou en fonction de ce qu'ils sont. Quand un soufi regarde quelqu'un, il ferme ses deux yeux et ouvre le troisième – l'œil qui voit le royaume intérieur.
Règle nº 23
La vie est un prêt temporaire et ce monde n'est qu'une imitation rudimentaire de la Réalité. Seuls les enfants peuvent prendre un jouet pour ce qu'il représente. Pourtant les êtres humains, soit s'entichent du jouet, soit, irrespectueux, le brisent et le jettent. Dans cette voie, gardez-vous de tous les extrêmes, car ils détruisent votre équilibre intérieur. Les soufis ne vont pas aux extrêmes. Un soufi reste toujours clément et modéré.
Règle nº 24
L'être humain occupe une place unique dans la création de Dieu. "J'ai insufflé Mon esprit en lui", dit Dieu. Chacun d'entre nous sans exception est conçu pour être l'envoyé de Dieu sur Terre. Demandez-vous combien de fois vous vous comportez comme un envoyé, si cela vous arrive jamais ? Souvenez-vous qu'il incombe à chacun de découvrir l'esprit divin en nous et de vivre par lui.
Règle nº 25
L'enfer est dans l'ici et le maintenant. De même que le ciel. Cesse de t'inquiéter de l'enfer ou de rêver du ciel, car ils sont tous deux présents dans cet instant précis. Chaque fois que nous tombons amoureux, nous montons au ciel. Chaque fois que nous haïssons, que nous envions ou que nous battons quelqu'un, nous tombons tout droit dans le feu de l'enfer.
Règle nº 26
L'univers est un seul être. Tout et tous sont liés par des cordes invisibles en une conversation silencieuse. La douleur d'un homme nous blessera tous. La joie d'un homme fera sourire tout le monde. Ne fais pas de mal. Pratique la compassion. Ne parle pas dans le dos des gens – évite même une remarque apparemment innocente ! Les mots qui sortent de nos bouches ne disparaissent pas, ils sont éternellement engrangés dans l'espace infini, et ils nous reviendront en temps voulu.
Règle nº 27
Ce monde est comme une montagne enneigée qui renvoie votre voix en écho. Quoi que vous disiez, cela vous reviendra. En conséquence, quand une personne nourrit des pensées négatives à votre propos, dire des choses aussi mauvaises sur lui ne pourra qu'empirer la situation. Vous vous retrouverez enfermés dans un cercle vicieux d'énergies néfastes. Au lieu de cela, pendant quarante jours et quarante nuits, dites des choses gentilles sur cette personne. Tout sera différent, au bout de ces quarante jours, parce que vous serez différent intérieurement.
Règle nº 28
Le passé est une interprétation. L'avenir est une illusion. Le monde ne passe pas à travers le temps comme s'il était une ligne droite allant du passé à l'avenir. Non, le temps progresse à travers nous, en nous, en spirales sans fin.
L'éternité ne signifie pas le temps infini mais simplement l'absence du temps.
Si tu veux faire l'expérience de l'illumination éternelle, ignore le passé et l'avenir, concentre ton esprit et reste dans le moment présent.
Règle nº 29
Le destin ne signifie pas que ta vie a été strictement prédéterminée. En conséquence, tout laisser au sort et ne pas contribuer activement à la musique de l'univers est un signe de profonde ignorance. Il existe une harmonie parfaite entre notre vie et l'ordre de Dieu.
Le destin n'est pas un livre qui a été écrit une fois pour toutes.
C'est une histoire dont la fin n'a pas été décidée, qui peut prendre beaucoup de voies différentes.
Règle nº 30
Le vrai soufi est ainsi fait que, même quand il est accusé, attaqué et condamné injustement de tous côtés, il subit avec patience, sans jamais prononcer une mauvaise parole à l'encontre de ses critiques. Le soufi ne choisit jamais le blâme. Comment pourrait-il avoir des adversaires, des rivaux, voire des "autres" alors qu'il n'y a pas de "moi" pour lui ?
Comment peut-il y avoir quoi que ce soit à condamner quand il n'y a qu'Un ?
Règle nº 31
Si tu veux renforcer ta foi, il te faudra adoucir ton cœur. À cause d'une maladie, d'un accident, d'une perte ou d'une frayeur, d'une manière ou d'une autre, nous sommes tous confrontés à des incidents qui nous apprennent à devenir moins égoïstes, à moins juger les autres, à montrer plus de compassion et de générosité. Pourtant, certains apprennent la leçon et réussissent à être plus doux alors que d'autres deviennent plus durs encore. Le seul moyen d'approcher la Vérité est d'ouvrir son cœur afin qu'il englobe toute l'humanité et qu'il reste encore de la place pour plus d'amour.
Règle nº 32
Rien ne devrait se dresser entre toi et Dieu. Ni imam, ni prêtre, ni maître spirituel, pas même ta foi. Crois en tes valeurs et tes règles, mais ne les impose jamais à d'autres. Sois ferme dans ta foi, mais garde ton cœur aussi doux qu'une plume.
Apprends la Vérité, mon ami, mais ne transforme pas tes vérités en fétiches.
Règle nº 33
Tandis que chacun, en ce monde, lutte pour arriver quelque part et devenir quelqu'un, alors que tout cela restera derrière eux quand ils mourront, toi, tu vises l'étape ultime de la vacuité. Vis cette vie comme si elle était aussi légère et vide que le chiffre zéro.
Nous ne sommes pas différents de pots : ce ne sont pas les décorations au-dehors, mais la vie à l'intérieur qui nous fait tenir droits.
Règle nº 34
La soumission ne signifie pas qu'on est faible ou passif. Elle ne conduit ni au fatalisme ni à la capitulation. À l'inverse, le vrai pouvoir réside dans la soumission – un pouvoir qui vient de l'intérieur. Ceux qui se soumettent à l'essence divine de la vie vivront sans que leur tranquillité ou leur paix intérieur soit perturbée, même quand le vaste monde va de turbulences en turbulences.
Règle nº 35
Les opposés nous permettent d'avancer. Ce ne sont pas les similitudes ou les régularités qui nous font progresser dans la vie, mais les contraires. Tous les contraires de l'univers sont présents en chacun de nous. Le croyant doit rencontrer l'incroyant qui réside en lui. Et l'incroyant devrait apprendre à connaître le fidèle silencieux en lui. Jusqu'au jour où l'on atteint l'étape d'Insan al-Kamil, l'être humain parfait, la foi est un processus graduel qui nécessite son contraire apparent : l'incrédulité.
Règle nº 36
Ce monde est érigé sur le principe de la réciprocité. Ni une goutte de bonté ni un grain de méchanceté ne restent sans réciprocité. Ne crains pas les complots, les traîtrises ou les mauvais tours des autres. Si quelqu'un tend un piège, souviens-toi, Dieu aussi. C'est Lui le plus grand des comploteurs. Pas une feuille ne frémit sans que Dieu le sache. Crois cela simplement et pleinement. Quoi que Dieu fasse, Il le fait merveilleusement.
Règle nº 37
Dieu est un horloger méticuleux. Son ordre est si précis que tout sur terre se produit en temps voulu. Pas une minute trop tôt, pas une minute trop tard. Et pour tous, sans exception, l'horloger est d'une remarquable exactitude. Il y a pour chacun un temps pour aimer et un temps pour mourir.
Règle nº 38
Il n'est jamais trop tard pour se demander : "Suis-je prêt à changer de vie ? Suis-je prêt à changer intérieurement ?"
Si un jour de votre vie est le même que le jour précédent, c'est sûrement dommage. À chaque instant, à chaque nouvelle inspiration, on devrait se renouveler, se renouveler encore. Il n'y a qu'un moyen de naître à une nouvelle vie : mourir avant la mort.
Règle nº 39
Alors que les parties changent, l'ensemble reste toujours identique. Pour chaque voleur qui quitte ce monde, une autre naît. Et chaque personne honnête qui s'éteint est remplacée par un autre. De cette manière, non seulement rien ne reste identique, mais rien ne change vraiment.Pour chaque soufi qui meurt, un autre naît, quelque part.
Règle nº 40
Une vie sans amour ne compte pas. Ne vous demandez pas quel genre d'amour vous devriez rechercher, spirituel ou matériel, divin ou terrestre, oriental ou occidental… Les divisions ne conduisent qu'à plus de divisions. L'amour n'a pas d'étiquettes, pas de définitions. Il est ce qu'il est, pur et simple.L'amour est l'eau de la vie. Et un être aimé est une âme de feu !L'univers tourne différemment quand le feu aime l'eau.

"Les 40 règles de la religion de l'amour" de Shams ed-Din Tabrizi ; 
in Soufi, mon amour, Elif Shafak.

Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.