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Affichage des articles du janvier, 2011

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

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Cette agitation comique-troupier sur Céline m'a donnée envie de le relire, non pour protester dans je ne sais quelle posture trouduquesque-je-résiste, mais parce que je me suis souvenue de ces livres et que cela faisait longtemps que je ne les avais pas relus. Je ne me souvenais pas que le début de Mort à Crédit était si beau, dans une tristesse poétique d'épave. Je trouve qu'on ne dit pas assez combien Céline était humain, autant dans ses vacheries que dans ses douceurs. Les hommes, il les trouvait cons, et fascinants de connerie, il en avait pitié aussi. Et la vacherie disparaît pour les "petites âmes", les gosses de pauvres, les vieux qui ne vivent plus que par un souffle, les chats… Il disait n'aimer que les danseuses, sinon. Tous les gens "légers", en somme. Il trouvait les gens lourds et méchants, et souffrants, et alors quand ils souffrent ils sont pire. Lourds, et tristes, et lents, voilà justement comment cela commence :
Nous voici encore …

"dans l'intime où personne ne se trouve dans son propre lieu"

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"Le diable n'est pas le principe de la matière, le diable est l'arrogance de l'esprit, la foi sans sourire, la vérité qui n'est jamais effleurée par le doute. Le diable est sombre parce qu'il sait où il va, et allant, il va toujours d'où il est venu."Ainsi Le Nom de la Rose conclut qu'un dieu qui ne rit pas ne peut être que le diable…

Il va même plus loin : un dieu dont on ne peut rire est le diable, ce qui rejoint le sentiment que m'inspirent parfois les salmigondis 'idolâtres' de saint Paul : si on n'agit pas devant Dieu comme on n'oserait jamais devant un tyran, c'est que ce n'est pas le bon…

"Le devoir de qui aime les hommes est peut-être de faire rire de la vérité, faire rire la vérité, car l'unique vérité est d'apprendre à nous libérer de la passion insensée pour la vérité."
Les minorites et la voie du blâme qui donnent de François d'Assise une meilleure image que le doucereux prêcheur des ca…

C'est pourquoi un dragon se dissimule toujours derrière les nuages

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"Dans la représentation des formes par le Trait, une notion importante est celle de yin-hsien "Invisible-Visible". Elle s'applique surtout à la peinture paysagiste où l'artiste doit cultiver l'art de ne pas tout montrer, afin de maintenir vivant le souffle et intact le mystère. Cela se traduit par l'interruption des traits (les traits trop liés étouffent le souffle), et par l'omission, totale ou partielle, de figures dans le paysage. On fait souvent appel à l'image du dragon évoluant dans les nuages pour suggérer le charme du yin-hsien, comme le montrent certaines des citations suivantes : WANG WEI   Le sommet d'une tour se perd dans le ciel et sa base doit demeurer invisible. Les choses doivent être à la fois présentes et absentes, on n'en voit que le haut ou le bas. Des meules ou des levées de terre, ne laissez voir qu'une moitié ; des chaumières et des pavillons, n'indiquez qu'un pan de mur ou une corniche.CHANG YEN-YUAN  …

Sans unicorne, quel plaisir peut-on prendre à traverser une forêt ?

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"Mais alors, osai-je commenter, vous êtes encore loin de la solution… – J'en suis très près, dit Guillaume, mais je ne sais pas de laquelle. – Donc, vous n'avez pas qu'une seule réponse à vos questions ? – Adso, si c'était le cas, j'enseignerai la théologie à Paris ? – À Paris, ils l'ont toujours, la vraie réponse ? – Jamais, dit Guillaume, mais ils sont très sûrs de leurs erreurs. – Et vous, dis-je avec une infantile impertinence, vous ne commettez jamais d'erreurs ? – Souvent, répondit-il. Mais au lieu d'en concevoir une seule, j'en imagine beaucoup, ainsi je ne deviens l'esclave d'aucune." J'eus l'impression que Guillaume n'était point du tout intéressé à la vérité, qui n'est rien d'autre que l'adéquation entre la chose et l'intellect. Lui, au contraire, il se divertissait à imaginer le plus de possibles qu'il était possible.
*

– Mais l'unicorne est-il un mensonge ? C'est un animal d'…

L'irréversible et la nostalgie

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L'Irréversible et la nostalgie, de Jankélévitch, vient de reparaître. Un bain d'intelligence et ça fait du bien – je pourrais dire surtout en ce moment, mais croyons-en Lucien Jerphagnon, l'imbécilité a 28 siècles et donc ça fait toujours du bien.
Je m'amuse à collecter de ces petites phrases, petits fulgurences qui ponctuent souvent la fin de ses raisonnements, mais qui, isolément, sont aussi savoureux et énigmatiques que des maximes tchan :
La prière est le désespoir de la raison.Le prisonnier n'est rien de plus qu'une plante ou un marronnier.La coïncidence du point de départ et du point d'arrivée prouve au moins ceci : la gare est restée fidèle à un rendez-vous qu'elle n'a d'ailleurs jamais trahi ; la fidélité de la gare justifie la confiance du voyageur…L'irréversible, ce n'est pas un été à Capri, c'est un rendez-vous à la gare Saint-Lazare.
Vladimir Jankélévitch est aussi un de ceux qui parlent le mieux des "heures" de …

This side of Paradise

Éclat de rire : Quand je parle avec Ubertin, j'ai l'impression que l'enfer c'est le paradis regardé de l'autre côté. 


Le Nom de la Rose, U. Eco.

Le jeune lion est prisonnier : Qui pourrait dormir ?

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Du Samedi saint, un autre hymne que j'aime bien, qui fait penser irrésistiblement à Aslan, ou Aslan Jr dans ce cas. On dirait un chant médiéval dans sa naïveté énergique, un chant de chevalier, comme ce chant de Croisade :
Seigneurs sachiez qui or ne s'en ira
En cela terre ou Dieu fut morz et vis
Et ki la croix d'Outremer ne prendra
À paines més ira en Paradis,
Qui a en soi pitié ne remembrance,
Au haut Seigneur doit guerre sa venjance
Et délivrer sa terre et son païs.

Délivrer sa terre et son païs, j'ai toujours adoré ce vers, tellement empreint d'une conception du monde féodale : s'il y a un seigneur, il y a un fief, et donc des vassaux qui doivent accourir… 
Donc cet hymne, très Lion(ceau) de Judas :
Veilleurs tenez-vous en éveil,
Chantez à pleine voix, chantez !
Le jeune lion est prisonnier :
Qui pourrait dormir ?

Par amour le Père a voulu
Envoyer au monde son Fils,
Et les méchants l'ont crucifié !
Qui pourrait dormir ?


Ils l'ont jugé, l'ont condamné,
Jeté en p…

J'avais envie d'empoisonner un moine

Relecture jouissive du Nom de la Rose, roman né, comme dit l'auteur dans l'Apostille, d'une envie de meurtre sans doute toute aussi jouissive : J'ai commencé à écrire en mars 1978, mû par une idée séminale. J'avais envie d'empoisonner un moine.

"Reste avec nous, Seigneur, car il se fait tard"

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Sur le christianisme, ce que dit Lucien Jerphagnon est tellement vrai ! Son mépris des dogmes, justement parce qu'il est philosophe (je pense aussi à Simone Weil) et connaît bien les mythes. Image réjouissante d'un Christ foutant dehors à coups de pied aux fesses tous les théologiens…
F. Lenoir : – Sur le plan spirituel, est-ce que vous vous définissez comme chrétien ?L. Jerphagnon : – Je me définis comme chrétien, mais je puis vous dire que j'aurais la plus grande difficulté à adhérer à ce qu'on appelle la dogmatique, peut–être précisément parce que j'ai la foi, je n'aime pas beaucoup qu'on me dise comment ça fonctionne, est-ce que, ce que, etc., surtout quand c'est décidé de façon infaillible. Nous nous rendons mon épouse et moi au temple de temps en temps, au culte de temps en temps. Mais il ne serait pas question de surabonder dans la dogmatique. Pour une raison très simple : c'est que je me suis beaucoup occupé de mythes. Pour moi, les mythes n…

La Montagne magique

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Thomas Mann a quelque chose du bavardage étourdi de Hans Castorp dans les moments inattendus. Ainsi quand, après des années, Castorp et Mme Chauchat échangent un baiser, on pourrait s'attendre à ce qu'il nous serve les grandes orgues de l'émoi amoureux, presque un hymne nuptial. Au lieu de ça, long et docte passage pour distinguer si c'est un baiser d'amoureux ou un baiser slavo-chrétien, tout en interpellant le lecteur – alors, qu'en dis-tu ? – faisant de nous des voyeurs curieux auxquels Thomas Mann refuse d'ailleurs de répondre complètement.
Alors elle l'embrassa sur la bouche. C'était un baiser russe, de l'espèce de ceux que l'on échange dans ce vaste pays plein d'âme, aux sublimes fêtes chrétiennes, comme une consécration de l'amour. Mais comme c'étaient un jeune homme notoirement "malin" et une jeune femme ravissante, au pas glissant, qui l'échangeaient, cela nous fait penser malgré nous à la manière si adroit…