mercredi 29 décembre 2010

Comme une langue au palais : l'ange ou la mort


1602 (détruit)

"Le Caravage a peint Matthieu au commencement de sa tâche, mettant en peinture la première page de la nouvelle annonce. Le vieil et robuste évangéliste s'est procuré de quoi écrire et de quoi s'asseoir. Près de lui, un ange féminin lui donne les noms des générations en lui effleurant la main : on en lorgne de biais l'écriture, en hébreux. On distingue les premières lettres vénérables : Elle hattoledòt, elles (sont) les générations. Les Évangiles ont tous été écrits en langue grecque, mais Le Caravage feint ici ou prétend puiser au texte dicté en langue originale, celle de Jésus, celle de l'Ancien Testament.



"Mathieu écoute et transcrit la longue liste de noms qui mettent au monde le Nouveau Testament : depuis Abraham jusqu'à un obscur charpentier de Nazareth, père de. Le premier acte de son annonce rend hommage à la descendance.
Le Caravage laisse entrevoir un peu d'Écriture sainte, et il fait ainsi de chaque spectateur de son tableau, un lecteur : parce que ce livre sera lu à l'infini et parce que en hébreu l'Écriture sainte tout entière se nomme Mikra. Lecture. La mystérieuse inspiration d'un peintre nous fait tous participer à un point d'origine, décisif comme un acte de naissance.

Saint-Louis des Français, Rome, 1602, seconde version,

"Le tableau de Matthieu avec l'ange ne fut pas accepté par les commanditaires. Ils réclamèrent une version plus sobre de l'annonce, moins charnelle et sans lettres hébraïques. Aujourd'hui, il ne reste que cette version. La première a été détruite à Berlin par l'année 1945."
Erri de Luca, Comme une langue au palais




Simon Vouet, National Gallery


Vingt ans plus tard, Simon Vouet peint Saint Jérôme et l'ange, où l'on retrouve cette tendresse intime, peut-être en moins sensuelle, en moins alanguie, même si Jérôme est, dans ce tableau à demi-nu et quasi enlacé par l'ange : une étreinte sans toucher. Le saint Matthieu de Caravage semble l'avoir tout de même plus inspiré que le Jérôme du même Caravage, peint peu d'années après le Matthieu. Cette fois aucune tendresse ni effusion : L'ange amoureux est parti, la mort l'a remplacé. 

Caravaggio, Galerie Borghese, 1605-1606

Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.