Le choix de Hanno ou le derviche de la vie



C'est ainsi que les choses se passent dans la fièvre typhoïde. Jusque dans les lointains rêves de la fièvre, dans l'égarement brûlant du malade, la vie jette son appel d'une voix réconfortante que l'on reconnaît infailliblement. Cette voix rude et fraîche atteint l'esprit sur le chemin étrange et torride où il avance et qui mène à l'ombre, à la fraîcheur, à la paix. L'homme, s'il prête l'oreille, entendra cette voix claire, gaie, un peu railleuse, qui l'exhorte à revenir sur ses pas, qui vient à lui de cette région qu'il a laissée, si loin derrière lui et déjà oubliée. Si un émoi s'éveille en lui, comme un sentiment d'avoir lâchement failli à son devoir, un sentiment de honte, un renouveau d'énergie, de courage et de joie, d'amour et d'attachement envers cette agitation décevante, bigarrée et brutale qu'il a laissée derrière lui, alors, si loin qu'il se sera aventuré sur le sentier étrange et brûlant, il fera demi-tour et vivra. Mais s'il tressaille de peur et d'aversion en entendant la voix de la vie, si, en ce moment, à cet appel jovial et provocant, il secoue la tête négativement et étend le bras derrière lui comme pour se défendre, et s'élance en avant sur le chemin qui s'est offert à lui comme un refuge… alors il est bien clair qu'il mourra. 
Les Buddenbrook, Thomas Mann. 

Peut-être que la mort de Hanno est celle de la mort universelle, celle de tous, si l'on meurt quand on le choisit. Peut-être qu'il vient assurément un moment où malgré tout, on se sent trop fatigué. Cela vient plus ou moins tôt selon les uns et les autres. Cela laisse rêveur, tout de même, cette idée : on ne meurt que quand on le veut bien, quand on a plus la force ou la volonté de dire non à l'Ange si délicieux de la mort pour s'en retourner sur le chemin rude et rugueux de la vie, là où nous attend l'Ange de la vie, ce rude maître, derviche au manteau de poussière, de pluie et de vent, sévère et railleur. Et pourquoi, à chaque instant, le choisir, lui, plutôt que le suave Ange de la mort, si ce n'est par amour ou sens du service ? 


Antoine Sevrugin, musée ethnographique de Leyde

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