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La steppe



Dans cette steppe kalmouke qui s'étend vers l'est jusqu'à l'estuaire de la Volga et les bords de la mer Caspienne, où elle se transforme en désert, la terre et le ciel se sont reflétés l'un dans l'autre depuis si longtemps qu'ils se ressemblent, comme se ressemblent mari et femme quand ils ont vécu toute leur vie ensemble. Et il est impossible de savoir si c'est le gris de l'herbe qui pousse sur le bleu incertain et délavé du ciel ou la steppe qui s'est imprégné du bleu du ciel, et il devient impossible de distinguer le ciel de la terre, ils se fondent dans une même poussière sans âge. Quand on regarde l'eau épaisse et lourde des lacs Datsa et Barmantsak, on croit voir de plaques de sel à la surface de la terre ; les plaques de sel, elles, elles imitent à s'y méprendre l'eau des lacs.
Peut-être est-ce pour cette raison qu'il y a tant de mirages ? Les frontières entre l'air et la terre, entre l'eau et le sel n'existent plus. Un élan de la pensée, une impulsion du cerveau d'un voyageur assoiffé se transforme en d'élégants édifices de pierre bleutée, et la terre se met à ruisseler, et les palmeraies s'étendent jusqu'à l'horizon, et les rayons du soleil terrible et dévastateur, traversant des nuages de poussière, se métamorphosent en des coupoles dorées de palais…
L'homme, en une minute d'épuisement, crée lui-même, à partir de ce ciel et de cette terre, le monde de ses désirs.
Et soudain le désert de la steppe se montre sous un tout autre jour. 
La steppe ! Une nature sans la moindre couleur criarde, sans la moindre aspérité dans le relief ; la sobre mélancolie des nuances grises et bleues peut surpasser en richesse le flot coloré de la forêt russe en automne ; les lignes douces, à peine arrondies, des collines s'emparent de l'âme plus sûrement que les pics du Caucase ; les lacs avares, remplis d'une eau vieille comme le monde, disent ce qu'est l'eau mieux que toutes les mers et tous les océans.
Tout passe, mais ce soleil, ce soleil énorme et lourd, ce soleil de fonte dans les fumées du soir, mais ce vent, ce vent âcre, gorgé d'absinthe, jamais on ne peut les oublier… Riche est la steppe…
La voilà au printemps, jeune, couverte de tulipes, océan de couleurs… L'herbe à chameaux est verte et ses piquants sont encore tendres et doux.
Mais toujours – au matin, en été ou en hiver, par de sombres nuits de pluie ou par clair de lune – toujours et avant toute chose, la steppe parle à l'homme de la liberté… Elle la rappelle à ceux qui l'ont perdue.

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