À bout de souffle



"– Vous êtes marié vous ?"
Je sortis de mon portefeuille la photo d'une ravissante femme, au visage jeune sous des cheveux blancs, et je la lui montrai. J'étais tombé amoureux de ce visage plus de cinq ans auparavant et je l'avais découpé dans un magazine. Une réclame pour un frigidaire. J'avais toujours cette photo avec moi. C'était la liaison la plus réussie que j'avais jamais eue avec une femme de ma vie entière.
"– Elle a l'air très belle, me dit la fille. Vous devez être drôlement heureux. Vous avez des enfants ?
– J'ai une fille, qui est mariée à un éleveur de moutons en Australie." Quand on n'a pas de fille, rien ne nous empêche de la marier à un éleveur de moutons en Australie."

Rien que cela, la seule lecture de cette 4 de couv' qui m'a décidé à choisir Romain Gary pour Masse Critique, tant cela faisait écho  au jeu de fiction/non-fiction de Dany Laferrière – Je suis un écrivain japonaisL'Énigme du retour : 

C'est que Da vit aujourd'hui
dans mes livres.
Elle est entrée la tête haute
dans la fiction.
Comme d'autres ailleurs
montent au ciel.



Le narrateur, vieil homme distingué, bien habillé, décoré de la légion d'honneur, le double de l'écrivainn-diplomate, en somme, s'arrête devant un snack-bar qui propose d'alléchants fuckburgers. Intrigué – à quoi peut donc ressembler un fuck-burger ? – il entre dans le digne établissement, tenu et fréquenté par des hippies, une rousse sentimentale qui ne porte pas de petite culotte, un chauffeur noir viré par  son patron noir en raison du politiquement correct, et d'autres spécimens d'une faune qui regardent avec des yeux ronds ce nouveau client, qui leur montre sa femme, parle de sa fille et des moutons d'Australie, remue pensivement ses souvenirs qui, peu à peu, vont donner à cet inoffensif gentleman une profondeur et des aspects plus ambigus : ancien pilote de guerre, il a tué beaucoup de gens… en-dehors de la guerre aussi ; des souvenirs d'Afrique remontent, entraîneur, mercenaire, tueur… On comprend peu à peu qu'il n'a échoué au fuck-burger que parce qu'il avait plus de 2 heures à perdre, avant un rendez-vous assez particulier : celui d'une mort commanditée à un tueur d'ici, recommandé par une ancienne maquerelle reconvertie dans une juteuse affaire érotico-New Age : il s'agit de tuer un ami, un très cher et très vieil ami, et comme il veut, pour cela, le tuer le plus proprement possible et sans douleur, il lui faut un des meilleurs tueurs  de la ville.


Comme Le Grec, il s'agit d'une ébauche de roman, ou peut-être des premiers chapitres d'un roman inachevé mais qui se clôt sur une fin parfaite pour une nouvelle, un point qui est à la fois point final, point d'interrogation, point de suspension… et demi-sourire aussi.

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