Le naufragé


Chaque année, des dizaines de milliers d'étudiants en musique s'engagent sur la voie abrutissante des écoles supérieures de musique et sont détruits par des professeurs sans qualité, pensai-je. Deviennent éventuellement célèbres et n'ont quand même rien compris, pensai-je en entrant dans l'auberge. Deviennent Gulda ou Brendel et ne sont quand même rien. Deviennent Gilels et ne sont quand même rien.

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Il ne s'accordait aucune imprécision. Sa parole ne procédait que de sa pensée. Il exécrait les hommes qui parlaient sans aller jamais au bout de leur pensée, donc il exécrait la quasi-totalité de l'humanité.
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Notre sombreur est un fanatique, a dit un jour Glenn, il meurt presque continuellement de la pitié qu'il éprouve pour lui-même.
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Au fond, nous voulons être piano, dit-il, non pas homme mais piano, nous fuyons l'homme que nous sommes pour devenir entièrement piano, et pourtant cela échoue nécessairement, et pourtant nous ne voulons pas y croire, c'est lui qui parle. L'interprète au piano (il ne disait jamais pianiste !) est celui qui veut être piano, et je me dis d'ailleurs chaque jour, au réveil, que je veux être le Steinway, non point l'homme qui joue sur le Steinway, c'est le Steinway lui-même que je veux être. Parfois nous sommes proches de cet idéal, dit-il, très proches, spécialement quand nous croyons que nous sommes d'ores et déjà fous, quasiment sur le chemin de cette démence que nous craignions plus que tout au monde.
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Wertheimer avait toujours peur d'aller au-delà de ses forces, Glenn n'avait jamais songé qu'il pourrait un jour aller au-delà de ses forces ; Wertheimer s'excusait au demeurant à tout moment de quelque chose dont il n'avait pas motif de s'excuser alors que Glenn n'avait même aucune idée de ce que c'était que de s'excuser.
Thomas Bernhard, Le Naufragé.




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