"Ça, c'est l'une des blessures de la société."



LA FEMME – Écoutez, alors. (Se mettant à trembler.) Servez-moi un cognac !
Il lui sert un verre.
Mon mari est tombé amoureux d'une autre femme.
L'HOMME – Excellente idée. Prenez un autre verre, alors.
Il remplit de nouveau son verre.
À la vôtre !
LA FEMME – J'ai une de ces envies de boire ! Pour nous faire sortir de sa vie, mon mari nous a emmenés ici, mon enfant et moi.
Il lui tend l'assiette. La femme grignote, sans faire attention ; elle pense à l'histoire qu'elle est en train de raconter.
Il nous a laissés chez sa tante, et il est parti. Et depuis, pas une lettre, pas de nouvelles pas d'argent !
Elle s'assoit à table et se met à manger.
L'HOMME – Chaque homme a le droit de fuir sa femme, mais il aurait dû au moins écrire une lettre. Il aurait pu dire, par exemple : "Nous n'étions pas faits l'un pour l'autre" ou alors : "Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas te rendre heureuse", ou encore : "Personne n'est responsable de l'autre dans la vie", ou mieux encore : "C'est la faute de la société".
LA FEMME – Auriez-vous une cigarette ?
L'homme lui offre une cigarette, l'allume.
L'HOMME – Une fois, j'ai vu un film arabe. L'homme surprenait sa femme avec un autre homme, dans leur lit. C'était la scène la plus dramatique. Le public était en train de se demander ce qui allait se passer, et le mari se mettait juste contre le mur et disait : "Ça, c'est l'une des blessures de la société."
LA FEMME – Ma cigarette s'est éteinte.
L'HOMME, la rallumant – Attendez, ce n'est pas fini. Sur ce, la femme s'enroulait dans les draps, sortait du lit, venait rejoindre son mari et disait : "Ce n'est pas ma faute, c'est la faute de la société. C'était une œuvre sociale."
Melih Cevdet Anday, "Mikado" in Un Œil sur le Bazar, anthologie des écritures théâtrales turques, éd, L'Espace d'un instant.

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