Bonté



On peut appeler bonté ce qui se noue dans cette intrigue : sous exigence de l'abandon de tout avoir, de tout pour-soi, je me substitue à l'autre. La bonté est le seul attribut qui n'introduit pas une multiplicité dans l'un. Si elle se distinguait de l'un, elle ne serait plus bonté. Être responsable dans la bonté, c'est être responsable en deçà ou en dehors de la liberté. L'éthique se glisse en moi avant la liberté. Avant la bipolarité du Bien et du Mal, le moi se trouve commis avec le Bien dans la passivité du supporter. Le moi s'est commis avec le Bien avant de l'avoir choisi. Ce qui veut dire que la distinction du libre et du non-libre. Ce qui veut dire que la distinction du libre et du non-libre ne serait pas l'ultime distinction entre l'humain et le non-humain, et pas non plus entre le sens et le non-sens.
Comme s'il y avait dans le moi, toujours irréductible à la présence, un passé en deçà de tout passé, un passé absolu et irreprésentable. Le présent est le lieu de l'initiative et du choix. Mais le Bien n'a-t-il pas, avant tout choix élu le sujet, d'une élection qui est celle de la responsabilité du moi, lequel ne peut s'y dérober et tient d'elle son unicité ? Cette antériorité de la responsabilité par rapport à la liberté signifie la bonté du Bien : le Bien doit m'élire avant que je ne puisse le choisir ; le Bien doit m'élire le premier.
Il y a donc au fond de moi une susception préoriginaire, une passivité antérieure à toute réceptivité – un passé qui ne fut jamais présent. Passivité qui transcende les limites de mon temps et antériorité antérieure à toute antériorité représentable. Comme si le moi, en tant que responsable d'autrui, avait un passé immémorial, comme si le Bien était avant l'être, avant la présence.
Emmanuel Levinas, Dieu, la mort et le temps : Liberté et responsabilité.

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