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Portrait de Machiavel


Santi di Tito, XVIe s., Palazzo Vecchio, Florence.
Ce merveilleux génie n'était pas de médiocre naissance, et n'avait point eu d'éducation. Il savait si peu de latin, qu'en écrivant sur Tite-Live, on voit qu'il n'entend pas bien le texte ; qu'il le rapporte, et même qu'il le prend parfois, à contresens. Quant à la langue grecque, il ne la savait pas même lire ; mais il eut le bonheur de servir de secrétaire au docte Marcel Virgile, qui lui faisait extraire ce qu'il y avait de plus fin dans les bons auteurs, et lui donna lieu depuis d'enchâsser dans ses ouvrages les beaux traits de Plutarque, de Lucien, et des autres lumières de l'ancienne Grèce, qu'on y découvre si subtilement traduits. Il ne laissa pas néanmoins de donner une idée à sa mode d'un prince, d'un sénateur, et d'un homme de guerre. Comme il avait l'esprit libertin, et que ses mœurs étaient dissolues, il aima toujours le gouvernement anarchique, et ne favorisa celui du peuple, que parce qu'il en approchait davantage que les autres. Il fut de toutes les factions qui se formèrent de son temps contre les Médicis ; et Ridolfi l'ayant convaincu d'avoir trempé dans celle de leur exil, le fit prendre, et appliquer à la question pour révéler ses complices. Il la souffrit avec un silence obstiné ; et le cardinal de Médicis, qui n'avait consenti qu'à regret qu'on la lui donnât, le fit élargir, et pour réparation il ordonna, qu'il aurait une grosse pension du public en qualité d'historiographe.
Ainsi Machiavel écrivit les huit livres que nous avons de l'histoire de son pays, dont le style est si fleuri et si châtié, qu'on l'accuse de l'être trop. E c'est précisément en cela qu'on lui préfère la facilité et la douce liberté de Boccace. Sa narration est quelquefois maligne et satirique ; et Marc Musurus l'en convainquit si clairement qu'il n'osa plus répondre. On veut encore qu'il ait flatté ceux de son pays, et exagéré leurs belles actions ; mais je ne vois pas que l'on ait bien montré en quoi, et comment.
Son plus grand mal fut, de ne s'être pu défaire de l'inclination qu'il avait pour la liberté,et d'avoir mal pratiqué les préceptes de dissimulation qu'il donnait aux autres. Il lui échappait de temps en temps, même dans son Histoire, de témoigner de l'admiration pour Brutus et pour Cassius ; quoiqu'on le fît écrire à dessein d'insinuer subtilement dans les esprits la domination des Médicis. Cependant on ne laissa pas de lui continuer ses appointements, parce qu'il avait trouvé le secret de plaire au cardinal de Médicis, en le divertissant par des traits admirables de la plus fine raillerie, qu'il inventait admirablement sur toutes sortes de sujets.
Un jour qu'il contrefaisait les gestes et les démarches irrégulières de quelques-uns des Florentins, le cardinal luit dit, qu'elles lui paraîtraient bien plus ridicules sur le théâtre dans une comédie faite à l'imitation de celles d'Aristophane. Il n'en fallut pas davantage pour disposer Machiavel à travailler à Sanitia, où les personnes qu'il voulait jouer se trouvèrent si vivement dépeintes, qu'elles n'osèrent s'en fâcher, quoiqu'elles assistassent à la première représentation de la pièce, de peur d'augmenter la risée publique en se découvrant. Le cardinal de Médicis en fut si charmé, que depuis étant pape il fit transporter à Rome la décoration du théâtre, les habits et les acteurs mêmes, pour en donner le divertissement à sa cour.
Machiavel y trouva son compte, et reçut des gratifications extraordinaires du pape Léon, jusqu'à ce que la conjuration d'Ajaceti et d'Almani pour assassiner tous les Médicis étant découverte, on eut de violents indices qu'elle ne s'était point faite sans la participation de Machiavel ; mais il avait agi si finement, qu'on ne l'en put convaincre ; on n'osa même l'appliquer à la torture, parce qu'on savait fort bien qu'il l'endurerait sans rien découvrir. On se contenta de le décréditer, et de l'abandonner à la misère où il s'était réduit, ayant tout dissipé. On le fit passer pour un scélérat et un athée. Et le peu de soin qu'il eut pour s'en purger, acheva de faire croire que ce qu'on disait de lui n'était que trop véritable. Il se fit mourir lui-même sans y penser, en prenant par précaution une médecine qui l'étouffa ; mais je n'ai point trouvé qu'il ne voulut recevoir les sacrements qu'après que le magistrat l'y eût contraint.
Antoine Varillas, Les Anecdotes de Florence ou l'histoire secrète de la maison des Médicis, Livre cinquième.

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