Malheureuse Albanie




Ici, c'est l'Albanie, disait l'un en frappant le sol du pied. Non, ce n'est pas l'Albanie, mais la Grèce ! rétorquait l'autre en tapant du pied à son tour. Ce n'est ni l'Albanie ni la Grèce, mais la Serbie, qu'elle soit bénie ! intervenait un troisième, et lui aussi tapait du pied – un pied chaussé d'une botte. Ah, tu tapes avec ta botte ! ripostait le premier, eh bien moi je frapperai le sol de mon opinga à pompon, car c'est l'Albanie, et rien ne peut changer cela ! Puis tous trois portaient la main à leur pistolet et faisait un malheur.

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Entre-temps, afin de pouvoir s'orienter, les consuls reçurent chacun de leurs centres des données complètes sur les sens symboliques du baklava, sur les raisons pour lesquelles on l'offrait, sur les différentes manières dont il était fait suivant les cas, sur le nombre de ses abaisses et sur les variations des dimensions du plateau. Les indications devinrent encore plus claires lorsqu'elles furent accompagnées de notes sur divers baklavas historiques : le grand baklava de cent quarante abaisses qui avait marqué le tournant dans la politique de l'Empire turc envers Napoléon Bonaparte ; le baklava lilliputien de trente et une feuilles et d'un diamètre inférieur à deux empans qui avait annoncé le refroidissement des rapports avec le tsar ; le baklava de dimensions moyennes qui avait consacré le statu quo avec la Russie ; le baklava sans sirop de sucre adressé en 1741 à la Pologne, le baklava sans noix envoyé au shah de Perse, et jusqu'au baklava brûlé envoyé à l'archevêque des Arméniens à la veille de leur extermination.
Plus sombre encore étaient les indications concernant le rôle joué par le gâteau dans les événements intérieurs de l'État. Ainsi la nomination ou la destitution des vizirs était-elle, dans la plupart des cas, annoncée par un baklava, lequel précédait également la découverte des complots, les tournants politiques, la victoire d'un clan sur le clan jusque-là au pouvoir, etc. Puis venaient les baklavas perfides et trompeurs, tel celui qu'avait reçu en 1710 le grand vizir Numan Qyprili, une semaine avant sa chute ; le baklava piégé, comme celui, colossal, du banquet de la fête de Monastir où avaient été massacrés, en 1832, les chefs de l'Albanie ; les baklavas de la colère ouverte, de l'ironie, du mépris, du défi avant l'attaque, et jusqu'aux baklavas empoisonnés, dont certains l'étaient ouvertement, comme celui que le sultan avait envoyé au grand vizir Hajrédin avec cette recommandation : "Mange ce baklava tout de suite : et si tu le trouves doux, tel sera ton destin, et si tu le trouves amer, tel sera encore ton destin."
Ces précisions circulèrent donc dans la petite capitale, et cela avec une telle intensité que Dirk Stoffels regroupa ses notes de deux à trois semaines sous le titre commun de Baklavakroniek. "C'est alors que nous comprîmes, écrivit-il, qu'une partie de l'histoire, pour ne pas dire l'histoire entière, de l'empire médiéval des Ottomans était concentrée dans ce plateau qui nous avait d'abord fait sourire. Et nous comprîmes également – et c'est là l'essentiel – de quel univers horrifiant le pays où nous nous trouvions s'était détaché avec tant de peine. Je tiens à affirmer que je ressentis une grande compassion pour ce pays, l'Albanie, qui par sa petitesse ressemblait au mien, la Hollande, auquel Dieu, dans Sa miséricorde, avait réservé un meilleur destin."
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Durant cette période, une multitude de prophètes errants, de voyants épileptiques proclamés sacrés, de derviches loqueteux, de prêtres franciscains, de lépreux évadés de l'asile exhibant leurs plaies comme autant de signes prémonitoires, et de vagabonds miséreux allaient et venaient en tous sens. Le vendredi, la secte des rufaïs donnait ses spectacles horrifiants dans les cours des téqés, avec ses derviches qui se transperçaient de couteaux et de longues épingles. Les évangélistes, eux, déferlaient sous des pancartes portant des devises et des proverbes pacifistes. Une organisation secrète de brigands envoyait des menaces un peu partout. Des foules de pèlerins se dirigeaient vers l'église de Saint-Antoine, où, disait-on, après quatre-vingts ans, un œil du saint avait de nouveau tressailli sur l'icône. Au turbé du derviche Hatidjé également, un miracle s'était produit, mais un miracle effrayant : l'on avait découvert un matin sa main peinte en jaune tachetée de points rouges sur la voûte.
Troubles et affrontements avaient surtout lieu aux confins de régions ou de villages de religions différentes. À plusieurs reprises, des processions religieuses – les unes portant des icônes et des statues du Christ, les autres, des torches et un cheveu du prophète enfermé dans un écrin – s'étaient croisées, et leur rencontre muée en massacre. Mais on observa aussi des duels d'exaltation mystique, comme celui qui se déroula au lieu-dit du "Tombeau de Doruntine", que se disputaient deux zones de religions différentes et où, pendant vingt-quatre heures, des foules catholique et musulmane suivirent le tournoi macabre entre la religieuse Agnès, qui, ayant vu en rêve la mère de Georges Kastriote, avait consenti à se faire crucifier vivante pour démontrer la supériorité de sa croyance, et le derviche Ahmet, qui, pour la même raison, avait accepté d'être enterré vivant.
Lorsque, au bout de vingt-quatre heures, dans la fièvre, les larmes et l'écœurement de milliers de personnes, on descendit la religieuse de la croix et l'on déterra le derviche, tous deux étaient encore en vie, elle, pâle comme la cire, lui, le visage terreux, mais ni l'une ni l'autre n'était en état de parler, de sorte que le défi fut reporté.

Ismail Kadaré, L'Année noire.

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