L'ombre emmurée



Un autre jour, des montagnards des Ravins noirs, conduisant un malade à la capitale, vinrent demander le gîte. À l'aube, quand les Irlandais descendirent prendre leur café, le malheureux était encore là, gisant sur une civière. Son visage avait l'air d'un masque. Ils demandèrent de quoi il souffrait, et Martin, cherchant à les rassurer, répondit qu'il ne s'agissait pas d'une maladie contagieuse.
"On craint qu'on ne lui ait emmuré son ombre, expliqua-t-il. Si c'est vrai, il sera inutile de le conduire jusqu'à la capitale. Il ne s'en tirera pas.
– Mais à quoi rime ce mal ? questionna Max. Qu'est-ce que veut dire, "emmuré son ombre" ?
Martin tenta de le lui expliquer. C'était un mal auquel on ne pouvait survivre. La victime était maçon et, à ce qu'il semblait, au cours de la construction d'une kulla, un de ses compagnons, à dessein ou non, avait emmuré son ombre, autrement dit avait recouvert son ombre alors qu'elle se projetait sur le mur en construction. De façon générale, les montagnards-maçons se gardaient comme du diable de l'emmurement de leur ombre, car tous n'étaient pas sans savoir que celui dont l'ombre est emmurée reste prisonnier du mur, et est donc promis à une mort certaine. Mais le montagnard en question, d'après ce qu'on disait, était nouveau dans le travail, il manquait d'expérience.
"Et voilà, conclut Martin. Volontairement ou pas, on lui a ôté la vie. C'est vraiment dommage : dire qu'il a à peine vingt ans !"
Les Irlandais échangèrent un regard.
"Mais peut-être n'est-ce pas là la véritable origine de son mal, dit Willy. Tu dis toi-même que ce n'est qu'une hypothèse...
– Bien sûr que ce n'est qu'une hypothèse ! Sinon, ils ne prendraient même pas la peine de le conduire jusqu'à la capitale."
Ismail Kadaré, Le Dossier H.

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