L'ignorance des cigognes



Le printemps était venu. Des fenêtres du deuxième étage je regardais retourner les cigognes. Voltigeant autour des cimes des minarets et des hautes cheminées, elles cherchaient leurs anciens nids et, aux ellipses qu'elles dessinaient dans le ciel, on devinait aisément leur tristesse et leur surprise de trouver leurs nids endommagés par les déplacements d'air causés par les explosions, par le vent et la pluie de l'hiver à peine écoulé. Je les observais en songeant que les cigognes ne peuvent jamais imaginer ce qui peut arriver à une ville durant l'hiver, pendant leur absence.

Le soir, sur la grande place, on apporta les corps de six personnes fusillées dans la prison de la citadelle. On les laissa là, entassés les uns sur les autres pour que le peuple pût les voir. Sur une bande de toile blanche cette inscription en grosses lettres : "C'est ainsi que nous répondons à la terreur rouge."
La pluie avait cessé. La nuit était très froide. À l'aube, les corps des exécutés étaient couverts de givre. Le lendemain matin, à l'autre bout de la place, on découvrit d'autres corps. Un bout de toile portait écrits les mots : "Voilà comment nous répondrons à la terreur blanche."

Ismail Kadaré, Chronique de la ville de pierre.

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