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Le Cavalier et son ombre



Lat-Sukabé, qui tient dans la capitale une boutique de jouets (camelote thaïlandaise), arrive dans une petite ville de l'Est du pays, au bord d'un fleuve. De l'autre côté de la rive, il y a Bilenty, où Khadidja, la folle, la conteuse, son ancienne amante, disparue depuis huit années, l'appelle au secours. Or, pour faire traverser le fleuve, dans cette ville, il n'y a que le Passeur, un homme un peu fuyant, un peu mystérieux – ou qui fait juste des mystères –, qui l'agace et que ne semble guère aimer le personnel de l'hôtel où il est descendu, l'hôtel Villa Angelo, un de ces hôtels de province défraîchis et émouvants, fatigués d'être les "meilleurs de la ville" depuis bien des lustres, sans que le décor ait beaucoup changé.

Le Passeur mettra trois journées à se décider et ces trois journées divisent le roman. En apparence, l'attente de Lat-Sukabé présente ainsi la forme d'une tragédie classique, avec unité de lieu, de temps, d'action : Un homme vient au bord d'un fleuve qu' il veut traverser. Toute la ville tente de l'en dissuader, ainsi que le Passeur, sans qu'il comprenne pourquoi. Au bout de ces trois jours, le Passeur lui révélera ce qui l'attend en face, de l'autre côté de la rive. Le voyageur décide de traverser tout de même.


Première journée – Le désœuvrement de Lat-Sukabé se peuple de souvenirs, ceux des jours vécus avec Khadidja "dans le quartier populaire de Nimzatt", quartier où croupissent, se saoulent, se battent, meurent de faim, diverses épaves humaines, échouées là temporairement ou à jamais :

Le décor serait facile à planter. Une chambre exiguë dans un de ces immeubles délabrés où on entre en se bouchant le nez et en enjambant les flaques d'eau verdâtres qui encombrent le passage. Nous y sommes bien restées trois années entières, Khadidja et moi, et rarement j'ai longé ce couloir pour monter vers notre chambre sans éprouver le sentiment de n'avoir, en définitive, rien fait de bon dans ma vie. Une des pièces du bas était occupée par deux jeunes femmes qui se bagarraient tout le temps entre elles ou avec les gens de l'immeuble ; quelques-uns des locataires étaient des Libériens qui avaient fui la guerre dans leur pays ; l'un d'eux, qu'on appelait Bob Malone, m'avait arrêté une nuit au bas de l'escalier pour me demander si je savais comment on s'y prend pour tuer un bébé sur le dos de sa mère ; il était complètement soûl et, voyant que je cherchais à m'esquiver, il m'avait planté le doigt sur la poitrine avec un rictus de mépris ponctué d'un "boum" retentissant ; après quoi il s'était affalé au milieu de ses vomissures ; à certaines heures de la nuit, le vent rabattait avec force vers notre nid d'amour l'odeur du chanvre indien et de la merde ; quand nous fermions les fenêtres, la chambre devenait une véritable fournaise et Khadidja prétendait que cela lui faisait bouillir la cervelle.
"L'odeur du chanvre indien et de la merde". Un mélange constant d'effluves et de sensations qui ne vont pas ensemble, ce qui est bel et bien caractéristique de l'odeur de la misère : épices et excréments, les peaux dans la sueur de l'amour et la fournaise malodorante de la chambre, la faim et le dégoût... L'écriture sensitive de l'auteur possède une aptitude remarquable à faire grincer nos sens, dans cette même ambivalence entre appétit et nausée, comme par exemple dans la scène du cafard et du plat de buraxe, "vrai repas fumant et épicé", plat favori de Lat-Sukabé qui, après des lignes de description de la faim qui tenaille le couple, met l'eau à la bouche du lecteur autant qu'à celle des convives.
Je me souviendrais toujours de l'instant où, m'apprêtant à porter la cuiller à ma bouche, j'ai vu frémir les antennes brunes d'un insecte au-dessus de la sauce épaisse du "buraxe", puis apparaître, tel un monstre préhistorique s'arrachant lourdement des profondeurs de la terre, un énorme cancrelat ébloui par la lumière et pas encore tout à fait assommé par la chaleur. Pourquoi donc avais-je immédiatement pensé que cette bestiole était vieille de plusieurs millions d'années ? Ce fut ma première idée, une idée assurément idiote. Après tout, je ne suis pas censé savoir que ces choses-là, ces petites bêtes immondes, personne n'en sait jamais rien, on les écrase sous son talon avec une grimace de dégoût et c'est tout. L'idée qu'elle condensait dans son corps tout le temps du monde me fascinait. J'avais peut-être besoin d'ajouter une sorte de prestige mythologique à la situation pour en apprivoiser l'insoutenable abjection. Étourdi par la chaleur, le cancrelat se retrouvait parfois sur le dos et se débattait, les élytres péniblement entrouvertes par moments. Peut-être voulait-il s'enfuir et je me dis, dans ma stupéfaction, que j'allais entendre pour la première fois de ma vie le cri du cancrelat. Le hurlement de douleur du cancrelat. Nous regardâmes la choses noire et velue grimper vers le rebord du plat puis retomber, le ventre de nouveau en l'air, sur la sauce gluante où elle resta emprisonnée. Elle s'agita un peu, se raidit et demeura inerte entre un morceau de manioc et un bout de piment. Morte. Le regard de Khadidja et le mien se croisèrent.

C'est alors que Khadidja quitte ce monde gorgé de sensations grisantes et rebutantes (les fortes saveurs de la pauvreté ont leur griserie propre) pour un "travail" dont l'inconsistance étrange va l'amener, doucement vers la folie, dans une riche demeure au décor élégant et pur, où rien ici ne heurte les sens, mais, au contraire, les apaise jusqu'à l'ennui :

En fait de salle d'attente, le lieu où elle se trouvait était une immense pièce presque nue, aux murs d'un blanc laiteux et au carrelage luisant de propreté. Elle fut frappée, dès ce premier jour, par l'extrême sobriété de la décoration qui donnait au lieu tant de délicatesse et de distinction. Je me rappelle que Khadidja, essayant de décrire l'atmosphère de la maison, avait le plus grand mal à trouver les mots adéquats. Elle parlait un jour de lignes droites et fines, puis, le lendemain, de la pureté du silence. C'était, en tout cas, disait-elle, le genre d'endroit où n'importe qui aurait eu envie de vivre.

Peut-être ce va-et-vient entre deux mondes, aussi fantastiques l'un que l'autre, entraînera-t-il le déséquilibre de Khadidja ou bien est-ce le travail qu'elle doit accepter : parler, assise sur une chaise, à quelqu'un, que le domestique appelle "Monsieur", qu'elle n'a pas le droit de voir, et qui restera toujours invisible, muet, dans une chambre obscure à la porte ouverte. Parler de tout, de rien, peu importe, parler jusqu'à ce qu'une sonnerie mette fin à la "séance". Khadidja choisit de faire jaillir d'elle tout un monde de contes et donne un visage, un corps à son auditoire. Lat-Sukabé se souvient du conte de l'homme qui voulait "léser" la Reine et parvint à son Palais, fou d'amour et de désir, guidé par les nuages.

Deuxième Journée – Le narrateur se sent fiévreux, ses souvenirs le poignent, et la rencontre qui a finalement eu lieu avec le Passeur n'arrange rien. Ce dernier lui parle de Khadidja et du Cavalier, qui la retiendrait de l'autre côté du fleuve, comme d'un personnage réel. Mais Lat-Sukabé sait que le Cavalier n'est qu'un des personnages inventés par Khadidja. Il revoit la folie de son amante, la fascination exercée par son invisible auditoire, et le terrible aperçu de la vérité sur celui-ci, qui a contribué à lui faire perdre la raison.

Puis l'histoire est avalée par le conte du Cavalier et le petit fonctionnaire Dieng Mbaalo, au point que l'on doive laisser en arrière le mystère de la chambre obscure et son poids dans la vie de Khadidja, ce qui est frustrant. S'enchaîne alors une succession de récits juxtaposés dont on ne comprend pas tout de suite le lien entre eux et dont le contraste est violent, certains féériques comme de vrais contes, d'autres qui sont tout simplement d'atroces récits de guerre entre Mwa et Twi, rappelant le génocide rwandais, ou d'autres massacres :

C'était une histoire connue. Pendant chaque massacre, des bébés traversaient la frontière sur le dos de leurs mères. Quinze ans après, ils revenaient, soldats ivres de colère et aux yeux durs comme l'acier. Pour venger des crimes commis quinze ans plus tôt, ils commettaient des crimes que d'autres soldats reviendraient venger quinze ans plus tard.

À la source de la guerre entre Mwa et Twi, il y a l'union manquée du Cavalier et de la princesse Siraa et de Tunde leur enfant à concevoir, qui se lit d'abord comme une belle légende de monstre et de délivrance et d'attente d'amour infini :

Seule dans une petite salle du palais, elle guette le retour du vainqueur de Nkin'tri. Elle lui parle mais n'entend aucune réponse. Il était beau comme la lumière du matin. Ses yeux étaient remplis d'amour et de générosité. Pourquoi alors se tait-il ? Siraa peut apercevoir les petits chemins jaunes et les arbres couverts de rosée. Elle entend les chants des tourterelles et des tisserins et se penche pour leur confier son message au Cavalier. Les oiseaux s'enfuient en poussant des cris de frayeur. Quant aux années, elles ne vont plus en ligne droite, hier et demain se heurtent. Parfois elles frôlent des mottes de terre verte et douces mais, saisies par le désir de soleils naissants, reviennent sur leurs pas.
Et sur l'avenir, chaque siècle qui passe chie un peu de haine et il pleut sur l'univers du feu et du sang. La princesse Siraa pense au Cavalier. Il est revenu. Il reviendra. La porte va s'ouvrir et il dira simplement : me voici, Princesse Siraa. Il dira aussi : j'ai enfin vaincu mes longues ténèbres et je viens caresser au creux de tes reins, Tunde, l'enfant attendu. Déjà son ombre est là, présente, la plaine n'est que l'autre côté du temps. Il viendra. Elle voit les chemins qu'ils vont emprunter et tous les dangers à vaincre mais Tunde, l'enfant à naître, lui donne la force de vivre.

Et la deuxième journée se clôt sur la quête de Tunde, enfant fantôme à renaître, par le Cavalier et Siraa.

Troisième journée – Lat-Sukabé, rongé par la fièvre, voit revenir le Passeur, prêt maintenant à lui faire traverser le fleuve, tout en tachant de l'en dissuader. Lat-Sukabé raconte au Passeur comment l'inconnu réussit à rendre folle Khadidja par son silence. À son tour, le Passeur lui révèle le destin de Khadidja, et ce qu'est Bilenty, et ce qu'est le Cavalier et la Princesse Siraa et ce qui l'attend de l'autre côté. Lat-Sukabé décide malgré tout de franchir le fleuve, et le Passeur l'emmène en suivant les nuages...

Ce n'est donc qu'à la fin que l'on comprend la façon dont tous ces contes, en apparence disparates, tressaient entre eux l'histoire de Khadidja. Il y a la maîtrise d'un funambule dans la façon qu'a le romancier de conduire tous ces fils d'intrigues, de les enchevêtrer et de sembler s'y perdre, comme un acrobate feint de vaciller, jusqu'à sa pirouette finale. La beauté de l'écriture et sa légèreté ajoutent au plaisir de se laisser captiver par cette histoire-spaghetti. Un roman dont la poésie fantasque donne envie d'explorer plus avant l'univers de Boris Boubacar Diop.


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