La louve Rabo




Elle se hâtait pour rejoindre au plus vite l'extrémité de ce plateau stérile qui n'avait pu faire croître que ces arbustes malingres qui languissaient, inertes, sous la pluie. Brusquement, comme elle cheminait toujours au milieu du plateau, elle pensa jeter un coup d'œil sur Mira. La petite était silencieuse. Rabo tressaillit, se mit à genoux, étendit le bras pour soulever l'imperméable dont elle avait recouvert le berceau et dit à Besnik de regarder comment allait le bébé : Besnik et Ben se penchèrent sur leur petite sœur. Elle dort, dit Besnik. Elle dort, répéta Ben. Elle-même se releva et ils reprirent leur marche à travers le plateau maudit. À l'idée qu'une balle de mitrailleuse avait pu atteindre l'enfant et que, sans le savoir, elle la portait peut-être morte sur son dos, elle ne put retenir un gémissement. Plus de vingt ans auparavant, pendant l'invasion grecque de la Première Guerre mondiale, les femmes de la région avaient fui ainsi, en portant des berceaux sur le dos, pendant que les soldats serbes, en embuscade sur les collines, tiraillaient sur elles. Ils évitaient d'atteindre les femmes et ne visaient que les berceaux. C'était probablement pour eux comme un jeu, et bien des femmes en découvrant, après des heures de fuite au milieu des dangers, qu'elles avaient porté sur leur dos non pas un berceau mais un cercueil, perdaient la raison. Il y avait même une chanson qui commençait par ces mots :
Où vas-tu dans la nuit
Avec ce cercueil sur le dos ?

*
Qu'est-ce que c'est ? Elle ouvrit la bouche pour parler mais le hurlement prolongé, sauvage, s'étendait effroyablement proche. Ils se serrèrent contre ses jupes. Tante. Tante. N'ayez pas peur. C'est la mère des louveteaux. N'ayez pas peur. Et, comme un éclair, il lui vint à l'esprit qu'elle aurait dû faire sortir les petites bêtes auparavant. Maintenant il était trop tard. Le hurlement était là, à quelques pas, terrifiant, invisible, mobile, se déplaçant selon les évolutions du fauve devant la caverne. Les enfants tremblaient. Les louveteaux bondissaient contre le roc en pleurant. On entendit la bête gratter le rocher de ses griffes, puis son hurlement se transforma en une lamentation sans fin. Rabo avait l'esprit complètement engourdi. Elle n'arrivait pas à mettre de l'ordre dans ses idées. Elles étaient comme les courtes fibres de cette laine de chèvre, que l'on ne parvient pas à filer. Et pourtant, malgré son hébétude, elle discerna que l'ardeur de la loupe allait déclinant. Dans son hurlement, les sanglots gagnaient toujours plus sur les accents de férocité et de menace. À un moment, le cri, poignant, resta comme suspendu à l'horizon, arc-en-ciel de pleurs sur l'humide chevelure de la neige, sur les plateaux pierreux. Rabo ne pensait à rien. Elle avait les yeux fixés sur la grosse pierre, leur gardienne inanimée. À nouveau, ses idées ne réussissaient pas à s'ordonner. Elles voguaient isolées sur une surface trouble : la grotte, le roc immobile… la louve… les louveteaux… et dehors, elle… comme chaque mère… mais… mais… Le matin viendrait. Laborieusement, quelques idées s'agençaient dans son esprit : la louve est dehors, la louve veut ses petits. Le rocher les sépare. Mais le rocher ne bouge pas. Si le rocher est écarté, la louve entrera. La louve ne raisonne pas. L'esprit de Rabo s'efforça se secouer son engourdissement et elle comprit enfin ce qu'elle devait faire. Il lui fallait libérer les louveteaux pour qu'ils rejoignent leur mère. Machinalement, elle se dirigea vers le bloc, mais après quelques pas s'arrêta, rebroussa chemin, souleva le berceau et le porta au fond de la caverne. Puis elle y conduisit les enfants. Tante, ne sors pas, supplia Besnik. Lentement, espérant ne pas attirer l'attention du fauve, elle tira un peu le rocher à elle. Mais la louve s'en aperçut aussitôt. Elle s'anima, fit entendre maintenant ses pas agités, son souffle haletant, puis un gémissement. Au moment où le cri de la bête atteignait son paroxysme, Rabo remua une nouvelle fois le rocher et, dans la petite fente créée, poussa un des louveteaux. De dehors parvint un grognement, le cri aigu du petit loup, puis un bruissement, comme le frémissement d'une course silencieuse. Rabo prêta l'oreille. Elle est partie ? dit Besnik. Apparemment, la louve avait porté son petit en lieu sûr, loin du rocher mystérieux qui le lui avait englouti pour le lui accoucher à nouveau de son ventre froid. Cette fois, son hurlement était étouffé, plus qu'un cri c'était un sanglot, une supplication. Elle demandait son autre petit. Rabo écarta de nouveau le bloc et et poussa le second louveteau. Elle entendit encore ce bruissement tranquille, puis plus rien. La louve s'en allait maintenant dans la nuit finissante, tenant ses petits entre ses dents, dans la neige, dans la pluie, comme elle, femme-Rabo, avec les enfants de son frère, avait fui quelques heures plus tôt, poursuivie par les Allemands. Transperçant l'espace d'un cri sourd et continu, la louve-Rabo s'enfuyait maintenant sur le versant désolé, ayant laissé dans la grotte ses cheveux et ses membres, ramassés en une pose inhumaine. Son corps dormait.
Le Grand Hiver, Ismaïl Kadaré.

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