Flâneries ottomanes : Saint-Sauveur de Khora



Je n'avais pas encore vu les fameuses mosaïques. Difficile d'imaginer matériau plus rebelle que celui-ci ; pourtant, entre les mains des hommes qui ont décoré cette église, il s'est révélé d'une fascinante souplesse. L'éventail des expressions qui se lisent sur les visages et leur délicatesse valent à mon sens tout ce qui a pu se faire dans le domaine de la fresque, sans oublier que la mosaïque, beaucoup mieux que la peinture, parvient à créer l'illusion de la profondeur.

Très impressionné par la beauté et la gravité de ces visages chrétiens, je me mis à songer à l'éventail des expressions que l'on trouve dans la représentation des saints. Il y a la sagesse de saint Jean, la combativité véhémente de saint Paul, la force d'âme et la résignation qui se lisent dans la fixité du regard de nombreux martyrs ; et puis il y a aussi l'humilité, la tristesse et la douceur des saintes. Beaucoup d'émotions s'expriment dans ces visages mais il en est une qui frappe par son absence, surtout si, comme cela avait été mon cas d'abord à Athènes et en Carie et puis ici à Istanbul au musée des Antiquités, l'on a passé beaucoup de temps à observer les visages de statues antiques. Dans un visage du Moyen Age chrétien on ne voit jamais en effet cet air d'ironie amusée qui caractérise le portrait antique et qui est à son apogée dans l'expression de Marc Aurèle. L'ironie amusée : oui, c'est là peut-être la marque la plus raffinée de la civilisation antique (et celle qui, plus que toute autre, séduisit les hommes du XIXe siècle et donna le ton à leurs aspirations) ; mais ce détachement serein ne devait jamais devenir une vertu chrétienne : d'un chrétien, on attend avant tout de la ferveur.

(À vrai dire, l'ironie amusée de Marc Aurèle ne m'a jamais frappée, pas autant que le sourire de l'Ange à Reims et celui de la Vierge de la Sainte-Chapelle)


Je me rendis à plusieurs reprises au musée des Antiquités lors de mon séjour à Istanbul, mais la fois suivante, maintenant que j'avais vu les mosaïques de Kahriye, je résolus de chercher dans les visages antiques des traces de la présence de cette vertu chrétienne de l'humilité. Elle en est absente. L'humilité est une vertu inconnue du monde antique. Seuls ont l'air humble dans l'art préchrétien ceux qui y sont contraints par la force des armes. On voit souvent sur les stèles funéraires cette merveilleuse acceptation sereine de la mort, une noble tristesse, mais jamais la contrition ni l'humilité, encore moins l'abjecte autohumiliation si répandue dans l'art chrétien.
*

Je passai plusieurs heures d'affilée à marcher dans l'obscurité, fouillant dans les différentes pièces et me demandant ce qui me pousse à scruter ainsi des fragments de l'Antiquité. Ce que je cherche ? La fenêtre ouverte, la vision soudaine et éblouissante qui exalte l'esprit. Cette chose rare. Ici, par exemple, un seul objet m'ouvrit cette fenêtre et laissa entrer la lumière divine, un nu, du IVe siècle avant Jésus-Christ peut-être, dont la pierre vibrait de tout ce qui, bon ou mauvais, fait la force vitale du principe féminin.

Philip Glazebrook, Flâneries ottomanes.

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