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Flâneries ottomanes : Istanbul


Ma théorie, c'est qu'il faut s'enfoncer une ville dans la tête par la seule force des jambes. Il faut marcher, marcher jusqu'à se perdre, continuer quand même et retrouver son chemin, jusqu'à ce que le plan de la ville, le rapport des quartiers entre eux aussi bien que les distances et les dénivelés, mieux, l'angle où tel quartier se change en tel autre, s'impriment dans votre tête. Il fut un temps où je détestais m'arrêter à tous les coins de rue pour consulter un plan de cet air de chien battu qu'ont les touristes ; plus maintenant. Je m'assois tranquillement sur un banc s'il se trouve que je traverse un parc, ou à la table d'un café si c'est devant un café que je passe, et je note les endroits où j'aimerais dîner, les rues où je me verrais bien faire du lèche-vitrines, mais je continue à marcher jusqu'à ce que les mes pieds aient papillonné tout autour de la ville à la manière d'un serpent qui passe et repasse la langue autour de sa nourriture avant d'y toucher. Pour marcher, il faut être seul. Deux personnes marchant de front occupent un espace trop grand pour les trottoirs d'une vieille cité ; quant à la file indienne, elle fait naître l'impatience chez le meneur, le ressentiment chez le suiveur. Seul, on peut se faufiler à travers la foule, prendre des raccourcis sans avoir à s'expliquer et revenir sur ses pas quand on s'est égaré sans qu'il soit besoin de s'excuser. De plus, pour celui qui a l'habitude de la marche à la campagne, les distances en ville (si l'on excepte Los Angeles) ne sont jamais considérables : en cinq kilomètres vous traversez le centre de la plupart des villes de part en part, de sorte que si vous êtes disposés à en faire quinze, et à condition que vos pieds ne se lassent pas de battre le pavé, vous pouvez aisément vous enfoncer le plan d'une ville dans la tête en une journée.
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Marcher prend du temps, or rares sont les touristes qui ont du temps à perdre ; la marche vous fait voir non pas les lieux célèbres mais une accumulation de détails qui vous appartient en propre, or c'est là sans doute le cadet de leurs soucis. Nul ne peut vous dire où vous trouverez l'illustration des idées qui sommeillent en vous : pour cela, vous devez chercher vous-même, dans la façade d'une vieille demeure, l'enfant assis sur une marche, la maison de bois noircie par le feu, autant de choses qui ne se visitent pas en autocar mais qui, à la manière de pilots dans un marécage, vous aident à consolider et à prolonge toujours un peu plus la route qui avec un peu de chance vous conduira au cœur de la cité. Vous tombez par hasard sur un incident ou un événement particulièrement parlant qui illustrent le texte constitué par les rues et les gens.
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Je sortis de la gare, fis quelques pas le long du quai d'où partent les ferries du Bosphore et m'achetai un de ces espèces de sandwiches au poisson qu'ils vous vendent sur les coquilles de noix qui tanguent contre la digue et dans lesquelles ils carbonisent le poisson dans des poêles calcinées sur un feu de kérosène qui brûle à même le plancher. La lumière du soir sur cette eau de légende, les ferries fumant fendant les vagues dorées par le couchant, moi-même au milieu de tout cela, mon sandwich au poisson dans la main : il ne m'en fallut pas plus pour retrouver tout mon goût du voyage. 


Philip Glazebrook, Flâneries ottomanes, Istanbul.

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