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Flâneries ottomanes : Brasov




Je sortis de la ville par l'une des portes et longeai la face extérieure de ses murs grisâtres.Un ruisseau en crue et tout de suite les escarpements boisés, leurs cimes perdues dans la brume. Mur et flanc de montagne sont si proches que les contreforts de l'un prennent appui sur les surplombs de l'autre, l'ensemble formant une voûte au-dessus du ruisseau encaissé dans une gorge. L'écoulement de l'eau, la voûte moussue, les gorges profondes et sombres : je fus conscient de vivre l'un de ces moments rares où des sensations fortes vous tombent dessus comme une pluie d'étincelles. Le peintre fixe la scène dans une esquisse, le poète dans un vers, mais que peut faire le commun des mortels pour saisir le moment où l'eau amorce sa chute au bord du précipice ? Je cherchai des yeux un objet auquel fixer mon souvenir. Au bord du ruisseau une viorne faisait rougeoyer dans la brume l'écarlate lustrée de ses baies, le fragile rouge fraise de ses feuilles. Aguerri, après la fausse intaille, je ne cueillis ni baie ni feuille. C'est l'arbuste tout entier que je confiai à ma mémoire. Il y fleurit encore.
La nuit approchant, je décidai de rentrer. Je traversais des rues et des places détrempées où des coulées de lumière luisaient dans les flaques d'eau, illuminaient le badigeon des façades, faisait scintiller le verre déformé des vieilles fenêtres. J'arrivai ainsi jusqu'à l'église Noire. Laissant derrière moi la statue d'Hontérus, les saints efflanqués sur leurs arcs-boutants efflanqués, je pénétrai à l'intérieur par un porche trapu qui semblait soutenir à lui seul tout le poids de l'édifice. La pierre et le bois de chêne, les sculptures de saints à l'air sérieux conféraient à l'atmosphère une austérité nordique bien connue des protestants, propice à l'exercice du culte. Une nef sombre menait le regard vers l'autel, où une lumière flamboyait, paisible comme la flamme d'une bougie qu'aucun vent ne trouble. Dans cette lueur, le crucifix, suspendu dans les ténèbres, ne semblait pas un objet d'art mais la vérité toute simple. La vérité toute simple ! Et la lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont point comprise. Heureuse petite lumière qui, avec le rougeoiement de la viorne au bord de l'eau, aura illuminé mon âme, y laissant de Brasov une image qui ne s'éteindra pas de sitôt.
Flâneries ottomanes, Philip Glazebrook.

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