Accéder au contenu principal

Flâneries ottomanes : Belgrade


Dans d'autres compartiments l'Allemagne exportait ses jeunes par dizaines. En jeans et en chaussures de tennis, endormis la bouche ouverte ou vautrés d'un air hébété, la bouteille de bière à la main, aussi dociles et aussi duveteux que de jeunes lapins, c'est par centaines que ces grands et blonds Saxons des deux sexes s'étalaient d'un bout à l'autre du train. On ne peut pas vraiment appeler "étudiants" ces gens dont le regard dépourvu de toute curiosité se perd dans le vide. Un étudiant est un individu, disons, plus actif, plus concentré que ne l'était en apparence aucun de ces gaillards. Pas un seul ne lisait ni n'avait un livre à la main et je ne vis pas non plus d'yeux avides, ou simplement curieux, se lever pour contempler un paysage que la plupart devaient découvrir pour la première fois dans toute son étrangeté. Ce sont plus des pèlerins que des étudiants. Ils ont cette même expression à la fois douce et nonchalante – ce que peut donner l'effort ultime d'un petit-maître qui voudrait peindre la Vertu – et, sur le dos, ces mêmes énormes fardeaux que la petite bande de pèlerins du Pays lointain d'Enid Blyton telle qu'elle est représentée dans l'édition de l'œuvre que j'ai dû lire aux alentours de 1946. Désormais, chaque fois que j'allais les croiser, ils me feraient penser à des pèlerins traversant les pages d'un livre d'enfant.



*

Plus tard, avant de m'endormir, je dus me rendre à l'évidence : la peur panique que j'avais eue révélait que je n'avais pas la trempe d'un voyageur. Il faut être capable d'essuyer les revers, les contrariétés, les accidents. Quand les choses tournent court, c'est l'occasion ou jamais de se montrer qu'on se suffit à soi-même. Or n'est-ce pas là le but ultime du voyage en solitaire ? Si j'avais été vraiment séparé de mes possessions, il aurait certes fallu quelques jours d'ingéniosité tenace pour nous réunir, mais la chose était possible et si j'y étais parvenu quelle n'aurait pas été ma fierté ! À moins que ce qui procure la plus grande satisfaction ne soit de faire preuve d'aptitudes que l'on n'a pas reçues à la naissance mais que l'on admire suffisamment pour vouloir les imiter. En se fourvoyant dans des situations qui mettent à rude épreuve les aptitudes que l'on admire et non celles que l'on possède. Le lion n'a que faire du courage. Je me dis que je tenais peut-être là une indication sur le besoin qu'éprouve le voyageur de construire son propre personnage tel qu'il se rêve – en héros de livre d'aventures – à partir des incidents dont il est le témoin. Les vertus que les hommes de l'ère victorienne disaient admirer le plus, vertus dont l'éducation classique leur rebattait les oreilles, la résolution, l'indépendance, la constance en toutes circonstances, l'endurance dans l'épreuve, l'érudition, pouvaient toutes être mises en scène dans les récits de voyages dans ces terres antiques peuplées de tribus sauvages. Le voyageur y disposait d'une palette avec laquelle il pouvait se peindre sous des traits plus héroïques que le même homme doué des mêmes aptitudes qui serait resté chez lui.
Flâneries ottomanes, Philip Glazebrook.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les 40 règles de la religion de l'amour

Règle nº 1 : La manière dont tu vois Dieu est le reflet direct de celle dont tu te vois. Si Dieu fait surtout venir de la peur et des reproches à l'esprit, cela signifie qu'il y a trop de peur et de culpabilité en nous. Si nous voyons Dieu plein d'amour et de compassion, c'est ainsi que nous sommes. Règle nº 2 : La voie de la vérité est un travail du cœur, pas de la tête. Faites de votre cœur votre premier guide ! Pas votre esprit. Affrontez, dépassez votre nafs avec votre cœur. Connaître votre ego pour conduira à la connaissance de Dieu. Règle nº 3 : Chaque lecteur comprend le saint Coran à un niveau différent, pour aller à la profondeur de sa compréhension. Il y a quatre niveaux de discernement. Le premier est la signification apparente, et c'est celle dont la majorité des gens se contentent. Ensuite, c'est le batini – le niveau intérieur. Le troisième niveau est l'intérieur de l'intérieur.Le quatrième est si profond qu'on ne peut le mettre en mo…

Pétrarque et la bataille de l'"arabisme"

Andrea del Castagno, v. 1450, Galerie des Offices, Florence. La chrétienté médiévale s'approprie les apports de l'Islam à la façon d'un pillage de la pensée, d'un butin intellectuel pris à l'ennemi. Jacques Le Goff cite à ce propos le clerc anglais Daniel de Morley, venu au XIIº siècle à Tolède pour y apprendre l'arabe en empruntant un argument au saint Augustin de la De doctrina christiana, lequel justifiait le pillage des sciences païennes au service de l'Église à la manière dont les Hébreux de l'Exode emportèrent des trésors d'Égypte pour en orner leur Arche d'Alliance : "Nous aussi qui avons été libérés mystiquement de l'Égypte, le Seigneur nous a ordonnés de dépouiller les Égyptiens de leur trésor pour en enrichir les Hébreux. Dépouillons-nous donc conformément au commandement du Seigneur et avec son aide les philosophes païens de leur sagesse et de leur éloquence, dépouillons ces infidèles de façon à nous enrichir de leur dépouill…

La réponse est le malheur de la question

Prenons ces deux modes d'expression : "Le ciel est bleu", "Le ciel est-il bleu ? Oui." Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître ce qui les sépare. Le "Oui" ne rétablit nullement la simplicité de l'affirmation plane : le bleu du ciel, dans l'interrogation, a fait place au vide ; le bleu ne s'est pourtant pas dissipé, il s'est au contraire élevé dramatiquement jusqu'à sa possibilité, au-delà de son être et se déployant dans l'intensité de ce nouvel espace, plus bleu, assurément, qu'il n'a jamais été, dans un rapport plus intime avec le ciel, en l'instant – l'instant de la question où tout est en instance. Cependant, à peine le Oui prononcé et alors même qu'il confirme, dans son nouvel éclat, le bleu du ciel rapporté au vide, nous nous apercevons de ce qui a été perdu. Un instant tranformé en pure possibilité, l'état des choses ne fait pas retour à ce qu'il était. Le Oui catégorique ne peut ren…