Flâneries ottomanes : Athènes


Je mangeais un soir dans une rue pavée, assez jolie au demeurant, où la plupart des tables étaient prises par des "étudiants" allemands tandis que deux "étudiants" américains assis dans le caniveau leur jouaient de la guitare avant de passer parmi les tables et de faire l'aumône, menaces à l'appui. Les enfants des deux pays les plus riches du monde ! Dans la lueur des lampadaires, un yo-yo qu'elle n'arrivait pas à faire marcher à la main, une fillette de huit ou neuf ans à robe à volants, la fille du restaurateur, les observait avec curiosité. Je la vis essayer encore et encore de faire rebondir son yo-yo jusqu'à sa petite menotte. Puis on vit arriver à l'autre bout de la rue un colporteur sous une nuée de ballons. C'est lui qui lui avait vendu le yo-yo. Elle courut à sa rencontre et lui tendit son jouet cassé. Des yo-yo, il en avait, des tout brillants comme des étincelles qu'il faisait danser dans sa main pour les convives, mais il se fichait de son yo-yo à elle. Son père, s'essuyant les mains dans un torchon blanc, apparut à la porte du restaurant : sous son regard réprobateur, le colporteur s'occupa immédiatement du yo-yo de la fillette. Impossible d'en tirer la moindre étincelle de vie. Quand un jeune Allemand fit claquer ses doigts, le père était déjà retourné à ses casseroles. Le colporteur partit sur les chapeaux de roues, accompagnés des froufroutements et des grincements des baudruches, tout ça pour faire danser un yo-yo le plus humblement du monde devant une tablée de gringalets en blue-jeans. Il arrive qu'on assiste à une scène qui exprime toute la magie d'un lieu et ce pourquoi on l'aime ; celle que je viens de décrire, banale en elle-même, exprimait, à la manière d'une fable, tout ce que je détestais à Athènes.



*

Une certaine solitude aiguise à merveille la perception de celui qui voyage. Seul, vous observez tout et vous observez aussi les effets que tout produit sur vous. Vous êtes à même de bien observer et de réfléchir en paix. La relation entre deux personnes les isole l'un et l'autre du reste du monde. Si réconfortante qu'elle puisse être parfois, une telle relation émousse l'objet même du voyage.
Flâneries ottomanes, Philip Glazebrook.


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