Les fils sont encore revenus désherber les tombes de leurs pères




Avant cela, il y avait eu deux années d'horreur. Un pays livré à des chefs de guerre en délire. Je sais aussi : les chiens errants venus par milliers des pays voisins et croisant aux frontières ceux qui s'enfuyaient. Les rues chaque jour un peu plus larges, car tous les passants étaient morts. Aux carrefours, des entrailles enroulées aux barbelés. Et un jeune homme face à des miliciens, hurlant avant de tomber raide mort : "Je ne suis pas un Mwa !"

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Comme toujours en pareil cas, personne ne peut dire ce qui se passe réellement. Il y a des soldats dans les rues et les gens, cachés derrière leurs fenêtres, scrutent les boulevards avec attention et ressentent une douce excitation. À combien de coups d'État a-t-elle assisté depuis sa vingtième année ? Elle essaie de compter. Mais c'est si difficile de savoir. Cela se ressemble, aussi, leurs affaires-là, à tous ces militaires. Puis elle se souvient que tous les quinze ans, il y avait un horrible bain de sang : depuis bientôt un demi-siècle, le désir, chaque fois renouvelé, de finir le travail, c'est-à-dire d'exterminer jusqu'au dernier ennemi, le Twi ou le Mwa, jetait le pays par terre, au milieu de ses ordures et de ses immondes déjections. C'était une histoire connue. Pendant chaque massacre, des bébés traversaient la frontière sur le dos de leurs mères. Quinze ans après, ils revenaient, soldats ivres de colère et aux yeux durs comme l'acier. Pour venger des crimes commis quinze ans plus tôt, ils commettaient des crimes que d'autres soldats reviendraient venger quinze ans plus tard. Et ainsi de suite. Mère Mwenza songe : "J'en ai bien peur, les fils sont encore revenus désherber les tombes de leurs pères."
Boubacar Boris Diop, Le Cavalier et son ombre.

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