Le monde de Martin Behaïm




Il vivait à Nuremberg, la Rome des géographes de ce temps-là, loin des mers et des océans. Tout capitaine d'ambition se devait avant le grand départ d'accomplir le pèlerinage à Nuremberg, comme les médecins allaient à Montpellier, les mathématiciens à Salerne et les philosophes à Heidelberg. Behaïm en était le maître, la lumière de la géographie. Il connaissait les secrets de la tour de Sagres que lui avaient transmis les savants juifs qui entouraient naguère Don Enrique, Henri le Navigateur. On ne parvenait pas jusqu'à lui facilement. Il fallait d'abord franchir tout un réseau d'initiateurs secondaires qui filtrait les visiteurs. Il ne recevait qu'en secret. Au capitaine enfin admis qui se présentait, il demandait : "Qu'avez-vous d'abord à m'apprendre ?" C'était le prix à payer pour accéder au monde de Martin Behaïm,la face encore cachée de la terre, cette Amérique que lui, déjà, entrevoyait. Assis dans un fauteuil droit, vêtu de noir, un bonnet à oreillettes enfoncé sur le crâne, il écoutait en silence : un Flamand avait couru la baleine blanche au pied de falaises immenses, un Malouin avait troqué l'ambre loin à l'ouest avec des sauvages emplumés, un Portugais avait longé les côtes du Brésil sans parvenir à imaginer qu'il avait découvert un continent, un Hollandais qui marchait au sud entraîné par une tempête avait vu surgir un cap neigeux dominant un puissant courant qui semblait venir de l'intérieur des terres... Des scribes muets comme des tombes notaient : vents dominants, courants de haute mer, terres incertaines entrevues dans la brume, récits de capitaines égarés découvrant des bois flottés encore recouverts de feuillage vert ou des vols d'oiseaux inconnus à des milliers de lieues supposés d'un rivage identifié, légendes celtiques ou norvégiennes, journaux de bord volés, propos de gabiers qu'on a fait boire dans les tripots de Lisbonne et d'Anvers et qu'on retrouvait plus tard un poignard planté dans le dos, telles étaient les monnaies d'échange que Martin Behaïm entassait dans les épais dossiers cadenassés qui tapissaient les murs de sa bibliothèque : un puzzle géographique qui peu à peu se construisait et dont il était le seul à posséder la clef.
Puis il posait des questions : Combien de jours en mer ? Par quels vents ? Quels changements de cap ? Quelle position estimée ? Quelle vitesse au jugé ? Quelles appréciations de chaleur ou de froid ? De l'eau ? De l'air ? Quelles étoiles dans le ciel et leur position au firmament ? Quelles espèces de poisson ou d'oiseaux rencontrées ? Les scribes grattaient, grattaient. Le capitaine savait-il dessiner ? Alors qu'il dessine ce canot qu'il avait vu flotter à demi-coulé et qui ne ressemblait à rien de connu… Ensuite Behaïm congédiait le visiteur, souvent venu d'un port lointain, après lui avoir livré en échange quelques informations fragmentaires, et se retirait dans son cabinet secret. Là trônait l'œuvre de sa vie, éclairée par des chandeliers, une sphère fabuleuse, monumentale, représentation interdite de notre monde, le pôle Nord atteignant le plafond et l'équateur cerné d'une galerie accessible par une échelle. Une merveille d'ébénisterie tendue de parchemin sur lequel il n'était pas un détail de la géographie du globe que Behaïm n'ait recoupé plusieurs fois, de la bouche de différents capitaines, avant de l'y faire figurer lui-même à la pointe de son pinceau. Personne n'entrait jamais dans cette pièce, à l'exception du maître des lieux et des plus grands marins de ce temps qu'il jugeait seuls dignes de la révélation, Dias, Vasco de Gama, Colomb, Balboa, Magellan, auxquels il confiait aussi les secrets d'un instrument magique qu'il avait inventé : l'astrolabe*. Lorsque Christophe Colomb, affrontant la révolte de ses équipages, leur jura qu'après un nombre de jours donné une terre surgirait de l'horizon, cette terre, il l'avait déjà vue, à sa position presque exacte, sur le globe de Nuremberg, dans le cabinet de Martin Behaïm. Quand enfin elle lui apparaîtra, il en sera soulagé, certes, mais étonné, non pas. Il savait.
Jean Raspail, Adios, Tierra del Fuego.


* Certainement pas inventé...

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