"des couronnes de tous les modèles, nageant comme les pâtes dans un potage"


Si on pouvait ouvrir les esprits comme on lève le couvercle d'une casserole, on trouverait des chiffres dans la tête d'un mathématicien, des silhouettes d'acteurs gesticulant et déclamant dans la tête d'un dramaturge, la figure d'une femme dans la tête d'un amoureux, des images paillardes dans celle d'un débauché, des vers dans la cervelle d'un poète, mais dans le crâne des gens qui viennent à Cannes on trouverait des couronnes de tous les modèles, nageant comme les pâtes dans un potage.

Des homme se réunissent dans les tripots parce qu'ils aiment les cartes, d'autres dans les champs de courses parce qu'ils aiment les chevaux. On se réunit à Cannes parce qu'on aime les Altesses Impériales et Royales.

Elles y sont chez elles, y règnent paisiblement dans les salons fidèles à défaut des royaumes dont on les a privées.

On en rencontre de grandes et de petites, de pauvres et de riches, de tristes et de gaies, pour tous les goûts. En général elles sont modestes, cherchent à plaire et apportent dans leurs relations avec les humbles mortels une délicatesse et une affabilité qu'on ne retrouve presque jamais chez nos députés, ces princes du pot aux votes.

Mais si les princes, les pauvres princes errants, sans budgets ni sujets, qui viennent vivre en bourgeois dans cette ville élégante et fleurie, s'y montrent simples et ne donnent point à rire, même aux irrespectueux, il n'en est pas de même des amateurs d'Altesses.

Ceux-là tournent autour de leurs idoles avec un empressement religieux et comique, et, dès qu'ils sont privés d'une, se mettent à la recherche d'une autre, comme si leur bouche ne pouvait s'ouvrir que pour prononcer "Monseigneur" ou "Madame" à la troisième personne.

*

Mais de temps en temps on rencontre un pauvre être décharné qui se traîne d'un pas accablé, appuyé au bras d'une mère, d'un frère ou d'une sœur. Ils toussent et halètent ces misérables, enveloppés de châles malgré la chaleur, et nous regardent passer avec des yeux profonds, désespérés et méchants.

Ils souffrent, ils meurent, car ce pays ravissant et tiède, c'est aussi l'hôpital du monde et le cimetière fleuri de l'Europe aristocrate.

L'affreux mal qui ne pardonne guère et qu'on nomme aujourd'hui la tuberculose, le mal qui ronge, brûle et détruit par milliers les hommes, semble avoir choisi cette côte pour y achever ses victimes.

Comme de tous les coins du monde on doit la maudire, cette terre charmante et redoutable, antichambre de la mort, parfumée et douce, où tant de familles humbles et royales, princières et bourgeoises ont laissé quelqu'un, presque toutes un enfant en qui germaient leurs espérances et s'épanouissaient leurs tendresses.

Je me rappelle Menton, la plus chaude, la plus saine de ces villes d'hiver. De même que dans les cités guerrières on voit les forteresses debout sur les hauteurs environnantes, ainsi de cette plage d'agonisants on aperçoit le cimetière, au sommet d'un monticule.

Quel lieu ce serait pour vivre, ce jardin où dorment les morts ! Des roses, des roses, partout des roses. Elles sont sanglantes, ou pâles, ou blanches, ou veinées de filets écarlates. Les tombes, les allées, les places vides encore et remplies demain, tout en est couvert. Leur parfum violent étourdit, fait vaciller les têtes et les jambes.

Et tous ceux qui sont couchés là avaient seize ans, dix-huit ans, vingt ans.

Sur l'eau, Guy de Maupassant, Cannes, 7 avril.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

La réponse est le malheur de la question

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

Les 40 règles de la religion de l'amour