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Affichage des articles du mai, 2010

Tout, simplement tel que c'est

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Ce que nous appelons "je" n'est qu'une porte battante qui va et vient quand nous expirons et inspirons. * D'habitude, se prosterner signifie présenter ses respects à celui qui est plus digne de respect que vous. Mais quand vous vous prosternez devant Bouddha, vous ne devriez avoir aucune idée de Bouddha, vous devenez simplement un avec Bouddha, vous êtes déjà Bouddha même. Quand vous devenez un avec Bouddha, un avec tout ce qui existe, vous trouvez la vraie signification de votre être. Quand vous oubliez toutes vos idées dualistes, tout devient votre maître, et tout peut être objet d'adoration. Quand tout existe à l'intérieur de votre esprit vaste, toutes les relations dualistes disparaissent. Il n'y a pas de distinction entre ciel et terre, homme et femme, maître et disciple. Parfois un homme se prosterne devant une femme ; parfois une femme se prosterne devant un homme. Parfois le disciple se prosterne devant le maître ; parfois le maître se proste…

Esprit zen esprit neuf

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La pratique de l'esprit zen, c'est l'esprit neuf de débutant. L'innocence de la première question – que suis-je ?– est nécessaire tout au long de la pratique zen. L'esprit du débutant est vide, libre des habitudes de l'expert, prêt à accepter, à douter, et ouvert à toutes les possibilités. C'est le genre d'esprit qui peut voir les choses telles qu'elles sont, qui, pas à pas et en un éclair, peut saisir la nature originelle de toute chose. Richard Baker, Introduction à Esprit zen, esprit neuf, de Shunryu Suzuki.
L'esprit du débutant contient beaucoup de possibilités, mais celui de l'expert en contient peu. * Dans l'esprit du débutant n'existe pas la pensée : "J'ai atteint quelque chose." Shunryu Suzuki

Tarzan

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Tarzan, c'est l'avant-garde des "gendarmes du monde" : toutes les cinq minutes il franchit son Mékong pour aller séparer deux groupes en conflit (au choix : des singes, des Vietnamiens, des Noirs ou des Cambodgiens). * Tarzan se transforme en matamore de piscine, son naturisme en circuit touristique. Sa vie est réglée par une femme fixe, un fils idiot et une guenon factotum, sa maison, même si elle est perchée au sommet d'un arbre, s'enrichit de confort et de gadgets multiples. Prochainement sur vos écrans, il aura une télé, un frigo et une machine à laver les pagnes. Certes, Tarzan plonge dans les fleuves (pour que les spectateurs puissent l'imiter), mais il ne se déplace plus en sautant de liane en liane (l'opération n'est pas prévue dans les villages du Club Med). * Pourquoi le mythe refleurit-il en France ? Comment s'est-il refait une virginité ? Je ne saurais le dire. Il s'agit probablement d'une exploitation de la nostalgie du …

Boris Berezovsky : Une nuit sur le mont Chauve

Hebdomada VIII per annum

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Passé à la cathédrale. J'avais soif de bénédiction, je crois, d'eau spirituelle, de me ressourcer un peu, quoi. Passant devant le Christ, je ne m;y arrête pas, ce n'est qu'une statue, je ne vais pas virer idolâtre, je peux passer à autre chose et m'approcher d'autre chose. Je m'assois dans la travée centrale, devant l'autel, prie un peu, me relève, flâne, passe devant la guérite où un "innocent" qui vend les cartes postales et les cierges discute avec une vieille religieuse. Je sens à nouveau le flux apaisant, joyeux et serein de cette lumière, dans toute la cathédrale. Comme en août dernier, je me suis sentie joyeuse et chez moi. Un jour, le monde entier sera pour moi comme cette cathédrale.
*
Tombant sur un site avec des documents de Gitta Mallasz et des autres, je vois le cahier de Lili et son signe, le triangle inversé. Je me demande, une fois de plus, quel est mon signe, qui est mon Ange, quelle est ma tâche.
*
Vu L'Avocat de la terreur, …

Les Mystères de Paris

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Quand il décrit le grenier des Morel, la famille du tailleur de pierres précieuses, honnête et malheureux, son aînée séduite, engrossée et soupçonnée d'infanticide par le perfide notaire Jacques Ferrand, sa fillette de quatre ans morte de privations sur la paille, ses autres enfants rongés par le froid et la faim, sa femme agonisante, sa belle-mère folle à la bouche baveuse qui perd les diamants dont il avait la charge, les huissiers à sa porte venus le traîner en prison, c'est alors que Sue mesure toute la puissance de sa plume. Parmi les centaines de lettres qu'il reçoit, entre les nobles dames qui, enivrées, lui ouvrent leur alcôve, les prolétaires qui saluent en lui l'apôtre des pauvres, les lettrés de renom qui s'honorent de son amitié, les éditeurs qui se le disputent à coups de contrats en blanc, le journal fourriériste La Phalange qui le glorifie comme celui qui a su dénoncer la réalité de la misère et de l'oppression, les ouvriers, les paysans, les gr…

Les fils sont encore revenus désherber les tombes de leurs pères

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Avant cela, il y avait eu deux années d'horreur. Un pays livré à des chefs de guerre en délire. Je sais aussi : les chiens errants venus par milliers des pays voisins et croisant aux frontières ceux qui s'enfuyaient. Les rues chaque jour un peu plus larges, car tous les passants étaient morts. Aux carrefours, des entrailles enroulées aux barbelés. Et un jeune homme face à des miliciens, hurlant avant de tomber raide mort : "Je ne suis pas un Mwa !"
* Comme toujours en pareil cas, personne ne peut dire ce qui se passe réellement. Il y a des soldats dans les rues et les gens, cachés derrière leurs fenêtres, scrutent les boulevards avec attention et ressentent une douce excitation. À combien de coups d'État a-t-elle assisté depuis sa vingtième année ? Elle essaie de compter. Mais c'est si difficile de savoir. Cela se ressemble, aussi, leurs affaires-là, à tous ces militaires. Puis elle se souvient que tous les quinze ans, il y avait un horrible bain de sang : …

De Superman au Surhomme

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Les essais de ce volume, écrits en diverses occasions, sont dominés par une seule idée fixe, qui d'ailleurs n'est pas de moi mais de Gramsci. Cette idée fixe, qui justifie le titre, est la suivante : "Quoi qu'il en soit, on peut affirmer que beaucoup de la prétendue "surhumanité" nietzschéenne a comme origine et modèle doctrinal non pas Zarathoustra mais le comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas." (Antonio Gramsci, Letterature e vita nazionale, III. "Letteratura popolare". Prise à la lettre, l'affirmation de Gramsci pourrait ne paraître que paradoxale. Il ne faut cependant pas oublier qu'à l'époque où il écrivait ces mots, il se trouvait en butte aux petits surhommes fascistes, et entendait leur rappeler d'une manière polémique qu'ils ne s'inspiraient pas, ainsi qu'ils le croyaient, d'une source philosophique illustre mais de leurs lectures de petits-bourgeois provinciaux. *En 1962, le Centre international…

La Princesse Siraa pense au Cavalier.

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Seule dans une petite salle du palais, elle guette le retour du vainqueur de Nkin'tri. Elle lui parle mais n'entend aucune réponse. Il était beau comme la lumière du matin. Ses yeux étaient remplis d'amour et de générosité. Pourquoi alors se tait-il ? Siraa peut apercevoir les petits chemins jaunes et les arbres couverts de rosée. Elle entend les chants des tourterelles et des tisserins et se penche pour leur confier son message au Cavalier. Les oiseaux s'enfuient en poussant des cris de frayeur. Quant aux années, elles ne vont plus en ligne droite, hier et demain se heurtent. Parfois elles frôlent des mottes de terre verte et douces mais, saisies par le désir de soleils naissants, reviennent sur leurs pas. Boubacar Boris Diop, Le Cavalier et son ombre.

L'invention comme institution de code

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Tout ce que nous avons énoncé jusqu'à présent nous pousse à croire, au contraire, qu'il n'y a jamais de purs cas d'invention radicale, pas plus, probablement, que de pure invention modérée, étant donné que (et nous y avons déjà fait allusion), pour que naisse la convention, il faut que l'invention de ce qui n'a pas encore été dit soit soutenue de ce qui a déjà été dit. Les textes 'inventifs' sont des structures labyrinthiques où sont tissées et entremêlées les inventions, répliques, les stylisations, les ostensions et ainsi de suite. La sémiosis ne surgit jamais ex novo ni ex nihilo. Ce qui revient à dire que toute nouvelle proposition culturelle se profile toujours sur un fond de culture déjà organisée. Il n'y a jamais de signes en tant que tels, et beaucoup de soi-disants signes sont des textes ; et les signes et les textes sont le résultats de corrélations où entrent divers modes de production. Si l'invention était une catégorie de la typolo…

Invention

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v. 1507, Galerie des Offices
Comment est-il possible de représenter une jeune femme blonde, assise, avec en fond un paysage montagneux et lacustre sur lequel se profile la silhouette filiforme des arbres, et qui, un livre ouvert dans les mains, tient compagnie à deux enfants, dont l'un est nu, et l'autre revêtu d'une peau de bête, joue avec un petit oiseau ? Raphaël y réussit très bien dans la Vierge au chardonneret. Étant donné que cet ensemble de traits picturaux constitue un texte qui véhicule un discours complexe et que le contenu n'en est pas connu au préalable par le destinataire, qui saisit à travers des tracés expressifs quelque chose dont le type culturel n'est pas préétabli, comment peut-on définir sémiotiquement ce genre de phénomènes ? La seule solution paraît être d'affirmer qu'un tableau n'est pas un phénomène sémiotique, parce qu'il ne se réfère ni à une expression ni à un contenu qui soient préétablis, et qu'il n'y existe don…

Chercher Dieu

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J'ai publié, il y a quelques années, un petit livre sur les ordres monastiques chrétiens. Le procureur de la Grande-Chartreuse, sorte d'intendant chargé des relations avec l'extérieur, que j'interrogeai pour les besoins de l'enquête, me conta cette anecdote :

"Dans les années soixante-huit, me dit-il, et jusqu'en 1980, nous avons accueilli un nombre exceptionnel de postulants moines. Des jeunes gens plein d'idéal...
– Et beaucoup sont restés à la Grande-Chartreuse ?
– Pas un seul ! fit le père procureur en riant. Pas un seul ! Vous savez, pour accepter de vivre dans la solitude de nos montagnes, en observant le silence, le jeûne, la prière, il faut vraiment chercher Dieu !"
Ce récit fait écho à l'histoire bien connue que l'on raconte dans les monastères zen :
Un ermite vivait au bord d'une mare. Un matin, un jeune homme l'aborde :
"Maître, dit-il, je veux être votre disciple, j'y suis résolu.
– Pourquoi ? demande le maîtr…

Satori

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Cette nuit de printemps
le vieux pommier soudain
a fleuri
Ainsi naîtra un matin la paix sans couture du Satori.

Henri Brunel, L'année zen.

Le hurlement de douleur du cancrelat

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Et puis, soudain, il y a eu cette inoubliable vision d'horreur. Je me souviendrais toujours de l'instant où, m'apprêtant à porter la cuiller à ma bouche, j'ai vu frémir les antennes brunes d'un insecte au-dessus de la sauce épaisse du "buraxe", puis apparaître, tel un monstre préhistorique s'arrachant lourdement des profondeurs de la terre, un énorme cancrelat ébloui par la lumière et pas encore tout à fait assommé par la chaleur. Pourquoi donc avais-je immédiatement pensé que cette bestiole était vieille de plusieurs millions d'années ? Ce fut ma première idée, une idée assurément idiote. Après tout, je ne suis pas censé savoir que ces choses-là, ces petites bêtes immondes, personne n'en sait jamais rien, on les écrase sous son talon avec une grimace de dégoût et c'est tout. L'idée qu'elle condensait dans son corps tout le temps du monde me fascinait. J'avais peut-être besoin d'ajouter une sorte de prestige mythologique à…

Sutra du Cœur

Tempus Paschale, Hebdomada VII Paschae

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Fernando Botero
Parfois, sentant venir les sapes sournoises d'un crétin venimeux parce qu'envieux de je ne sais quoi (pourquoi j'attire l'inimitié immédiate de cette sorte-là, quel que soit leur sexe ? Je dois avoir le profil de la royale victime girardienne), je me dis, perplexe : Et pourtant, ils sont censés être le visage du Christ ! Pas un qui ne soit la Grosse Dame de Seymour.
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Essayé de voir le docu Homo Sapiens. Pas pu tenir 10 mn, peut-être moins. Commentaire aussi con que dans La Marche de l'Empereur, il fallait le faire.
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Passé ma semaine à écrémer et reclasser ma biblio. J'aimerais redescendre à 1000 bouquins, m'alléger, comme sur le point d'un départ... Écrémer une biblio, c'est aussi se débarrasser intérieurement, de poids morts, du passé qui ne sert plus. Le genre d'acte que j'adore faire, mue ou renouveau de printemps. Je ne suis pas Serpent pour rien.

Iconisme et convention

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Tout au long de l'histoire des arts visuels, on trouve des 'représentations iconiques' qui dans un premier temps n'ont pas été reconnues comme telles, puis, au fur et à mesure que leurs destinataires s'y accoutumaient, devenaient conventionnelles au point de sembler plus "naturelles" que les objets eux-mêmes, si bien que, par la suite, la perception de la nature était "filtrée" par le modèle iconique dominant. Gombrich cite le cas d'une série de dessinateurs du XVIe au XVIIe siècle qui ont continué à représenter des rhinocéros 'd'après nature' en reproduisant inconsciemment le modèle de rhinocéros proposé par Dürer (modèle qui correspondait à la description du rhinocéros popularisée par les bestiaires médiévaux) ; Gombrich cite encore le cas d'un peintre du XIXe siècle qui représente d'après nature la façade de la cathédrale de Chartres, et qui, tout en la voyant avec des portails en plein cintre, représente des portails…

"Posséder les propriétés de l'objet"

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D'autre part, que veut dire, pour un signe, être 'semblable' à son propre objet ? Les ruisseaux et les cascades que l'on voit sur le fond des tableaux de l'École de Ferrare ne sont pas fait d'eau, comme dans certaines crèches de Noël : mais certains stimuli visuels, des couleurs, des rapports spatiaux, l'incidence de la lumière sur la matière picturale déclenchent une perception à bien des égards 'semblable' à celle que l'on aurait en présence du phénomène physique que la peinture imite, à la différence près que ces stimuli sont de nature diverses. Nous pourrions alors affirmer que les signes iconiques ne possèdent pas les mêmes propriétés physiques que l'objet, mais mettent en œuvre une structure perceptive 'semblable' à celle que déclenche l'objet. Il s'agit maintenant d'établir, étant donné la transformation des stimuli matériels, ce qui reste inchangé dans le système de relations qui construit la Gestalt perçue. Ne p…

Galaxies expressives et nébuleuses de contenu

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San Franceso, Arezzo Supposons que nous ayons à exprimer la situation suivante : "Salomon rencontre la reine de Saba, tous deux sont à la tête d'un cortège de seigneurs et de gentilshommes habillés en style Renaissance, baigné par la luminosité d'un matin enchanté où les corps prennent l'aspect d'intemporelles statues, etc." Tout le monde aura reconnu dans ces expressions verbales une allusion vague au texte pictural de Piero della Francesca qui se trouve dans l'église d'Arezzo, mais on ne saurait avancer que le texte verbal 'interprète' le texte pictural. Au mieux il y renvoie ou le suggère et, s'il y réussit, ce n'est que parce que c'est un texte pictural que notre contexte culturel a très souvent verbalisé. Et même dans ce cas, parmi toutes les expressions verbales, certaines seulement se réfèrent à des unités de contenu reconnaissables (Salomon, la reine de Saba, 'rencontrer', etc.), tandis que les autres transmettent d…

Les doubles

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Mikolas Ales
Un objet fonctionnellement et mécaniquement complexe, comme le corps humain, n'est pas reproductible justement parce qu'un très grand nombre de ses lois fonctionnelles et organiques demeurent inconnues pour nous, en premier lieu celles qui régissent la formation de la matière vivante. C'est à cette particularité que l'on doit les difficultés et les désillusions affrontées tant par le rabbin Loew, auteur du Golem, que par le docteur Frankestein... Umberto Eco, La Production des signes.

Bashô

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Au fond de la tasse
de thé
la fissure du monde

*

Je vais sur la route,
un pas pour le chemin,
un pas pour la lune

Henri Brunel, L'année zen.

Arvo Part : Passio

Tempus Paschale, Hebdomada VI Paschae

"Si Dieu existait, il faudrait s'en débarrasser..."
Tombé, un matin, sur cette phrase, déjà entendue et lue cent fois, bien sûr, mais dont le comique, soudain, a éclaté à mes yeux, tant et si bien que j'ai, moi, éclaté de rire : "Mais on ne fait jamais que ça ! Tout le temps, toute sa vie !" J'ai repensé à cette phrase de Torok : "On refoule l'enfant comme on respire."
Et peut-être bien s'agit-il de la même chose. Les trois-quarts du temps, il me semble que tout le monde dépense une énergie folle à ne pas le laisser entrer, alors même qu'il n'a pas l'intention de forcer la porte. Pas seulement les athées ou les agnostiques, mais aussi les dévots. Peut-être eux, plus encore : la piété, les rites, le respect des règlements, la flagellation, la façon de se rassurer, de prier, dans tout cela occupés de nous-mêmes et seulement de nous-même, nous passons notre temps à Lui tourner le dos. S'en débarrasser ? Tu parles d'un e…

Ils n'avaient rien à faire par ici...

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… Car il n'est pas nécessaire d'être un homme pour découvrir enfin, en mourant,
où se trouve la Patagonie…
*



Cette rive du Beagle est argentine. Celle d'en face appartient au Chili. Ces deux pays se montrent fort sourcilleux dès qu'il s'agit de leurs frontières maritimes. Ils ont failli en venir aux mains plusieurs fois. On a même frôlé la vraie guerre il y a une vingtaine d'années, rappelé les réservistes et dépêché flottes et escadrilles à propos des îles Picton et Nueva où ne vivent pas dix personnes, à la sortie d'un canal. Curiosité diplomatique : en vertu d'un précédent sous le pape Alexandre VI en 1494, c'est le Vatican qui évita de justesse l'effusion de sang et sépara les combattants en fixant définitivement, à leur demande de médiation, la frontière la plus australe du monde. Il n'empêche que les deux ex-belligérants se regardent encore en chiens de faïence d'une rive à l'autre. Jean Raspail : Adios, Tierra del Fuego.

Les Alakalufs

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Trois, et même quatre si l'on compte les Haush, très tôt disparus, quatre peuples minuscules – en tout une vingtaine de milliers d'individus – se partageaient la Terre de Feu avant l'arrivée des Blancs : les Alakalufs (ou Kaweskars), les Yaghans (ou Yamanas), les Onas (ou Selk'nams) et leurs proches cousins les Haush. Les deux premiers vivaient sur l'eau, nomadisant avec leurs canots à travers l'immense labyrinthe maritime, les Alakalufs au détroit de Magellan, dans les mers de Skyring et d'Otway et dans tout cet univers inconnu de fjords, de passes et de chenaux qui longe le Chili austral entre le glacier infranchissable du Hielo Patagonico et l'océan Pacifique, les Yaghans au canal de Beagle et dans les archipels du cap Horn. La terre ferme leur inspirait une telle terreur que jamais ils ne s'aventuraient au-delà des grèves étroites où ils campaient. En revanche, les Onas et les Haush risquaient rarement un orteil dans l'eau. C'étaient de…

Le monde de Martin Behaïm

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Il vivait à Nuremberg, la Rome des géographes de ce temps-là, loin des mers et des océans. Tout capitaine d'ambition se devait avant le grand départ d'accomplir le pèlerinage à Nuremberg, comme les médecins allaient à Montpellier, les mathématiciens à Salerne et les philosophes à Heidelberg. Behaïm en était le maître, la lumière de la géographie. Il connaissait les secrets de la tour de Sagres que lui avaient transmis les savants juifs qui entouraient naguère Don Enrique, Henri le Navigateur. On ne parvenait pas jusqu'à lui facilement. Il fallait d'abord franchir tout un réseau d'initiateurs secondaires qui filtrait les visiteurs. Il ne recevait qu'en secret. Au capitaine enfin admis qui se présentait, il demandait : "Qu'avez-vous d'abord à m'apprendre ?" C'était le prix à payer pour accéder au monde de Martin Behaïm,la face encore cachée de la terre, cette Amérique que lui, déjà, entrevoyait. Assis dans un fauteuil droit, vêtu de noi…