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L'ennui tue




Il ne faut pas s'enfuir…

Car l'ennui tue. Il tue bel et bien. Le chagrin et la colère ne tuent pas. Mais l'ennui tue. Il peut être passager, transitoire, innocent, compréhensible, mais il tue. Parce qu'il réclame des distractions, des vacances. Parce qu'il appelle de nouveaux visages, une foule joyeuse, des corps, des mots nouveaux. L'ennui est une invitation, il ouvre la porte. Le chagrin refuse ce qui ne le concerne pas, il isole. L'ennui délie, la colère dénoue. L'ennui, c'est tout un programme de détente, qui mène aux villas de vacances, aux breuvages édulcorés, aux plats coûteux. Le chagrin ressasse son deuil, la colère rabâche sans cesse : ne te laisse pas distraire, n'oublie pas, contente-toi de peu, reste où tu es. Tandis que l'ennui éparpille, fragmente et fait périr. Car il réclame des fêtes, des célébrations. Il parle de danser, de rire aux éclats, il vide chagrin et colère de leur substance. Le chagrin et la colère triomphent de la peur, l'ennui la caresse. L'ennui chatouille le désir, le chagrin et la colère rendent plus avisé. Ce n'est pas le chagrin qui tue, pas plus que la colère : c'est l'ennui.


Murat Uyurkulak, Tol, trad. Jean Descat.

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