Œdipe innocent



Pour qu'un groupe humain perçoive sa propre violence collective comme sacrée, il faut qu'il l'exerce unanimement contre une victime dont l'innocence n'apparaît plus, du fait même de cette unanimité.

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Nos savants s'imaginent "ne pas croire au mythe" parce qu'ils le tiennent tout entier pour fictif, mais le fait de prendre le parricide et l'inceste pour une donnée imprescriptible est une croyance qui perpétue l'illusion persécutrice, c'est-à-dire l'essentiel de l'illusion mythique.
Les classicistes pieux en reviennent toujours à la fameuse fatalité qui escamote toute enquête sur les accusations mythologiques et fait du héros tragique un criminel à son insu, un criminel dûment authentifié bien que dépourvu de toute conscience dans le crime. Comme les amis de Job, les critiques se penchent sempiternellement sur le cas d'Œdipe et hochent la tête sentencieusement.
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Job est tout autre chose. Job est impensable chez les Grecs et leurs modernes héritiers. Imaginons un Œdipe irréductible et qui se moquerait de la fatalité, et surtout du parricide et de l'inceste ; un Œdipe qui persisterait à traiter les oracles de sinistres pièges à boucs émissaires. Ce qu'ils sont, indubitablement. Il aurait tout le monde contre lui, les hellénistes, Heidegger, Freud et derrière eux toute l'université. Il faudrait le tuer sur place ou l'enfermer dans un hôpital psychiatrique pour refoulement insurmontable.

René Girard, La Route antique des hommes pervers.

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