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Affichage des articles du avril, 2010

L'ennui tue

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Il ne faut pas s'enfuir…
Car l'ennui tue. Il tue bel et bien. Le chagrin et la colère ne tuent pas. Mais l'ennui tue. Il peut être passager, transitoire, innocent, compréhensible, mais il tue. Parce qu'il réclame des distractions, des vacances. Parce qu'il appelle de nouveaux visages, une foule joyeuse, des corps, des mots nouveaux. L'ennui est une invitation, il ouvre la porte. Le chagrin refuse ce qui ne le concerne pas, il isole. L'ennui délie, la colère dénoue. L'ennui, c'est tout un programme de détente, qui mène aux villas de vacances, aux breuvages édulcorés, aux plats coûteux. Le chagrin ressasse son deuil, la colère rabâche sans cesse : ne te laisse pas distraire, n'oublie pas, contente-toi de peu, reste où tu es. Tandis que l'ennui éparpille, fragmente et fait périr. Car il réclame des fêtes, des célébrations. Il parle de danser, de rire aux éclats, il vide chagrin et colère de leur substance. Le chagrin et la colère triomphent de…

La soupe aux poireaux

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Bouguereau, 1865, C.P.
On croit savoir la faire, elle paraît si simple, et trop souvent on la néglige. Il faut qu'elle cuise entre quinze et vingt minutes et non pas deux heures – toutes les femmes françaises font trop cuire les légumes et les soupes. Et puis il vaut mieux mettre les poireaux lorsque les pommes de terre bouillent : la soupe restera verte et beaucoup plus parfumée. Et puis aussi il faut bien doser les poireaux : deux poireaux moyens suffisent pour un kilo de pommes de terre. Dans les restaurants, cette soupe n'est jamais bonne : elle est toujours trop cuite (recuite), trop "longue", elle est triste, morne, et elle rejoint le fond commun des "soupes de légumes" – il en faut – des restaurants provinciaux française. Non, on doit vouloir la faire et la faire avec soin, éviter de l'"oublier sur le feu" et qu'elle perde ainsi son identité. On la sert soit sans rien, soit avec du beurre frais ou de la crème fraîche. On peut aussi…

O

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Savoir – ou ne pas oublier – qu'en turc, Lui n'existe pas, ce n'est pas le HU-WA arabe des soufis, Lui c'est comme Elle : O, sans genre, donc ni masculin ni féminin ou les deux ou au-delà.
Mais je disais lui. Lui. C'était lui. Qui ça, lui ? demandaient-ils. Ni toi ni nous ne le connaissons. Lui, c'est quelqu'un d'autre, disais-je. Il existe pour tout le monde. Bien sûr, ils rigolaient. À leurs yeux, j'étais un fou inoffensif. * Pendant de longues années, je me suis consolé grâce à ma solitude. Car on n'a pas si facilement la possibilité d'être seul. Pourtant tout le monde se plaint de l'être et le problème, en se multipliant, devrait être résolu. Moi, je ne m'en plains pas et je m'assure une solide dose de solitude. Nul ne vient rôder autour des deux tables qui me servent l'une à travailler et l'autre à boire et si quelque'un vient à s'en approcher, je lui oppose un silence glacial, je lui décoche posément un o…

La prière de Jésus ou la mystique du pigeon

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Petit traité intéressant qui montre que la pratique du dhkir avait lieu aussi dans certains courants chrétiens (peut-être les soufis ont-ils été justement influencés par les pratiques chrétiennes ou bien les deux ascèses ont une dette envers les techniques de méditation et de respiration d'Inde ou d'Extrême-Orient). En même temps, le traité ne se pose pas la question de savoir si c'est le nom lui-même qui procure l'extase (puisque l'auteur est un moine, je suppose que pour lui la question ne se posait pas, justement) ou si c'est tout simplement la pratique assidue de la récitation. Après tout, si l'on tirait un mot au hasard d'un dictionnaire, et que l'on récite de la même façon durant des mois, des années, le mot "camion", "poireau", "montagne", qu'arriverait-il, pour peu que l'adepte s'imagine qu'à force il en sortira quelque chose ?
Cela me rappelle une nouvelle kurde (était-ce de Pîremerd, ou d'u…

Abdel Halim Hafez

Tempus Paschale, Hebdomada III Paschae

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Il n'oublie pas la récompense de ce travail, celle que l'interprète reçoit quand brille enfin la lumière, froidement et même implacablement rationnelle en un sens, et tout le contraire en même temps, irrecevable aux yeux du monde, folle, proprement démente, puisqu'elle parle du Christ, puisque le Christ parle par elle, puisqu'elle valide intensément les espoirs qui paraissent les plus absurdes, et même de nos jours les plus coupables. Ne suggère-t-elle pas que tous nos vrais désirs seront comblés simultanément ? René Girard, La Route antique des hommes pervers.
C'est la fin de ce passage que j'aime, l'idée que tout est possible, que tous nos désirs, s'ils sont vrais, seront comblés si nous le voulons assez, même ceux dont la conciliation parait impossible. Faire de tous nos désirs en apparence inconciliables un faisceau serré, tenu fermement en un seul Possible.
*


Dès le début, dès les premières minutes, j'ai su que j'allais aimer. Je sais toujours …

Le Dieu victime : Jésus

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Dans les Evangiles, l'enseignement de Jésus et la Passion constituent donc le développement rigoureux d'une logique paradoxale. Tout ce qui rend un être divin aux yeux des hommes, le pouvoir de séduire ou de contraindre, l'aptitude à s'imposer irrésistiblement, Jésus n'en veut pas.
J'ai toujours préféré ce sens-là donné à la crucifixion à ces histoires si facilement nauséabondes de sang versé pour le rachat, de sacrifice essentiel, nécessaire, comme un message de mort : Il n'était pas venu sur terre pour mourir, mais si cela ne pouvait être évité, alors il irait jusqu'au bout, "pour la Vérité" ; ce qui rend plus cohérente la prière du jardin des Oliviers : "s'il faut en passer par là" mais seulement s'il n'y a pas d'autre moyen.
On dirait qu'il veut tout le contraire. En réalité, il ne désire pas l'échec mais ne s'y dérobera pas si seul ce moyen lui permet de rester fidèle au Logos du Dieu des victimes. …

Le dieu des victimes : le Paraclet

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Et donc voilà qu'arrive en bout d'histoire le champion des victimes, celui qui en même temps répond enfin à Job, sur cette question du juste châtiment, en disant qu'il n'y a pas de réponse appropriée à une question mal posée :
Lorsque Job montre que la justice ne règne pas dans le monde, lorsqu'il dit que la rétribution au sens d'Eliphaz n'existe pas pour la plupart des hommes, il croit s'en prendre à l'idée même de Dieu. Mais Jésus, dans les Evangiles, fait siennes très explicitement toutes les critiques de Job contre la rétribution. Et il n'aboutit visiblement pas à l'athéisme.
À ce moment survinrent des gens qui lui rapportèrent l'affaire des Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs sacrifices. Il leur répondit : "Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens pour avoir subi un tel sort ? Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tout de…

Job le ciron mécontent

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Dans notre univers, face à l'opinion publique, la position la plus avantageuse est presque toujours celle de la victime et tout le monde s'efforce de l'occuper, souvent sans justification réelle. Mais cette possibilité dont nous usons et abusons tous, nous la devons à la Bible. Les textes que nous lisons ont puissamment contribué à l'engendrer.

Le Dieu des victimes apparaît assez tôt, avec le non-sacrifice d'Isaac, par exemple, mais il est souvent noyé dans les imprécations furibardes de Yahwé contre cette putain d'Israël. Dans Job voilà soudain qu'Il apparaît et en même temps revient l'Irrascible, comme si deux divinités se superposaient ou alternaient, dans un chevauchement théologique, celle de deux religions finalement opposées que l'on essaie de concilier dans un seul livre. René Girard rigole bien au passage de ce Dieu montreur d'ours, qui ne répond pas aux questions de Job sur la justice et l'injustice du malheur humain, mais lui dé…

Œdipe innocent

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Œdipe le complexé
Pour qu'un groupe humain perçoive sa propre violence collective comme sacrée, il faut qu'il l'exerce unanimement contre une victime dont l'innocence n'apparaît plus, du fait même de cette unanimité.
* Nos savants s'imaginent "ne pas croire au mythe" parce qu'ils le tiennent tout entier pour fictif, mais le fait de prendre le parricide et l'inceste pour une donnée imprescriptible est une croyance qui perpétue l'illusion persécutrice, c'est-à-dire l'essentiel de l'illusion mythique. Les classicistes pieux en reviennent toujours à la fameuse fatalité qui escamote toute enquête sur les accusations mythologiques et fait du héros tragique un criminel à son insu, un criminel dûment authentifié bien que dépourvu de toute conscience dans le crime. Comme les amis de Job, les critiques se penchent sempiternellement sur le cas d'Œdipe et hochent la tête sentencieusement. *
Job est tout autre chose. Job est impensable …

Brahms, symphonie nº4, Celibidache

Tempus Paschale, Hebdomada II Paschæ

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Je commence avec plaisir Tanizaki, Quatre sœurs. Plaisir de ces gros romans qui calent bien, quand en plus ils sont fins et bien écrits. De toute façon, et je ne sais pourquoi, la littérature japonaise, c'est comme le cinéma : The Taste of tea, Shara, L'Anguille, De l'eau tiède sous un pont rouge. Je ne sais pourquoi j'aime autant cela, je m'y coule sans effort.
Par contre, pas pu finir de regarder Capote alors que j'avais bien aimé le livre. J'ai une grosse paresse cinématographique, certes, mais pourquoi jamais sur le cinéma d'Extrême-Orient ?
*
En ce moment, je ne suis plus Jon, mais Bran au dos brisé, à qui un rêve a dit qu'il volerait un jour, et qui se demande si on ne l'a pas floué pour qu'il accepte de vivre.
*

Les Japonais consomment chaque jour diverses variétés de thés. Parfois plus qu'ils n'en sont conscients. Bien que cela ne semble pas jouer un rôle important dans leur vie, cela leur est nécessaire. Lorsque je me remémore m…

Ali Farka Touré & Toumani Diabaté

Tempus Paschale, infra octavam paschæ

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Jolis mots du pape, consolants bien sûr (c'est la tendance actuelle du catholicisme) qui conseille de se dire : "Ma vie est voulue par Dieu depuis l'éternité. Je suis aimé, je suis nécessaire. Dieu a un projet pour moi dans la totalité de l'histoire... ma vie est importante et même nécessaire. L'amour éternel m'a crée et m'attend."
C'est un grand sentimental, cet homme. Évidemment, moi qui suis bien plus panzer-mystique que lui, je ne vois pas cette gentillesse céleste comme le réconfort d'une vaste nursery où, à la fin, on est sûr d'avoir sa part du goûter. Cette nécessité personnelle, je la relie à la djavanmardî, au service qui m'attend, à cette livrée unique au monde que personne d'autre ne peut endosser. On a (peut-être) tous, dans le monde, une épée du roi Arthur à saisir.
*
Mon passage préféré des Évangiles ? Peut-être le Matthieu 28, 20 : "Quant à moi, je suis avec vous chaque jour, jusqu'à la fin des temps." Ma…

L'anticléricalisme n'est pas un article d'exportation

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Passage assez drôle, qui montre bien le pragmatisme des coloniaux, même de la part des plus farouches laïcards : en vertu de la République, usage efficace du sabre et du goupillon contre le Croissant et l'indigène...
Comme partout ailleurs dans l'Empire ottoman, les établissements ciliciens étaient généralement gérées par des missions catholiques françaises qui s'occupaient de la diffusion de la culture et de la langue françaises. Signalons que tous les gouvernements de la IIIe République, quelles que soient leurs tendances politiques, soutenaient l'œuvre des missions religieuses visant à accroître dans ces régions l'influence françaises. Il est révélateur à cet égard que Gambetta, l'une des figures marquantes de la France coloniale dont la farouche laïcité était bien connue, ait déclaré que l'anticléricalisme n'était pas un article d'exportation. Vahé Tachjian, La France en Cilicie et et Haute-Mésopotamie : Aux confins de la Turquie, de la Syrie …

Lasthénie, Calixte, Néel et les autres...

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Émile Lévy, 1882, musée de Versailles

Je lis quelques Barbey que je n'avais jamais lus : Une Histoire sans nom, Un prêtre marié... J'adore ce climat de catholicisme sublime et complètement névrosé, sensuel et pas du tout chrétien... Catholique, mais pas chrétien. Un côté Atrides à l'autel du Sacré-Cœur, avec ces aristocrates au sang de démon et à figure d'ange.

Erbarme dich, mein Gott...

Tempus passionis

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Pour continuer la série "je ne peux rien ressentir comme tout le monde", autant la période de Noël me met dans un trou noir, autant la Pâques, et même la Passion, me remplissent de bonheur lumineux. Comme si les catholiques se trompaient (ou moi, avec mon horloge spirituelle déréglée), comme si c'était la Nativité qui était triste et le Retrait du Christ une grande joie (Il retourne chez LUI, au moins...). Oui, c'est un beau jour que celui de la Résurrection.
*
Oui, décidément, Pâques me fout la pêche. Passion ou pas, après le Carême, c'est le renouveau, la vraie sortie de l'hiver ; quant au supplice, il n'est guère différent de toutes les douloureuses épreuves et du désespoir que doit traverser le héros d'un roman d'initiation.

Le Grand Sot

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Ses contemporains appelaient Ryôkan "le grand sot", et aussi "le grand saint".


I shin den shin

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À soixante-dix ans, Ryôkan rencontre Teishin, vingt-neuf ans. Elle souhaite devenir son élève, recevoir l'enseignement du zen et le sceau de la transmission. Ai-je en ce mois d'avril connu moi aussi celle qui pourra continuer ma pensée, l'épanouir, la relier aux générations futures ?

Je ne suis pas maître zen, elle n'est pas Teishin. Les formes passent, l'esprit demeure. Les anciens textes nous disent : Teishin avait les yeux limpides et le teint clair. L'esprit profond. Ils ajoutent : quarante années les séparaient, mais les conditions ne comptent pas, quand les cœurs s'accordent. Teishin signifie "cœur fidèle". Elle le fut jusqu'à la mort de Ryôkan. Elle s'éteignit bien plus tard, au même âge que lui (soixante-quatorze ans). Ils échangeaient des poèmes. Mais la transmission se fit de l'un à l'autre, I shin den shin ("cœur à cœur"), au-delà les mots et les pensées ordinaires.

Le bonheur de vous avoir rencontré,
Serait-c…