Avicenne : le Mal c'est le non-être


Avicenne prend ici pour modèle du sage accompli certains maîtres du soufisme. Le sage se distingue de deux autres types de fidèles à Dieu, l'ascète et le dévot. Se conformer à la Loi divine par crainte et espérance ne suffit pas à la sagesse, mais en diffère du tout au tout, étant un marchandage qui échange un renoncement aux plaisirs de cette vie contre les plaisirs sensibles du paradis. Or, ces plaisirs, dont Avicenne pense que le Coran les accorde à nos imaginations, sont le lot des hommes moyennement avancés sur la voie de Dieu. Les rechercher, c'est être encore attaché aux plaisirs que recherche l'âme animale, ceux de la concupiscence. Le salut véritable consiste en la proximité divine et suppose d'avoir accédé à la vie contemplative. Le paradis sensible récompense ceux qui, tout en agissant bien, ont été privé de la vie de l'intellect. La religion du commun ne conçoit pas Dieu comme Il est, Être, Bien et Intelligence, mais comme un moyen et l'assimile à ce qui n'est pas lui. L'ascète ne pense pas autrement que comme les hommes du commun, comme l'enfant impubère il ignore la vraie réalité et le vrai plaisir. Le sage les connaît, jusqu'à intérioriser les lumières du monde divin, L'activité théorétique lui offre le plaisir supérieur, analogue à celui que Dieu prend à soi-même. Cette critique discrète d'une certaine religion populaire annonce des thèmes analogues, chez Spinoza.

J'ai toujours aimé l'optimisme inhérent à la philosophie d'Avicenne et de Sohrawardî, à savoir que le Mal c'est le non-être, soit parce qu'il ne porte pas en lui la nécessité d'exister soit qu'il n'est pas conscient de lui-même, révélé à soi. Faire de Sohrawardî un crypto-manichéen est, de ce fait, un contre-sens, même si l'effort des Ishraqiyûn est de lutter contre la ténèbre intérieure. Il s'agit ici de vaincre le non-être et ses effets, un peu comme un trou noir intérieur que l'on doit vaincre au lieu que ce soit lui qui vous avale l'âme par illusion. Mais le Mal n'est pas un principe divin s'opposant au Bien. Il n'est pas, c'est tout. À nous ensuite de dire oui ou non à l'être, pour nous-mêmes, et c'est tout.

L'Être nécessaire est par soi-même bien pur. Au total, le bien, c'est ce que désire toute chose. Or, ce que désire toute chose, c'est l'existence ou la perfection de l'existence. Ne pas être, comme tel, personne ne le désire, mais seulement dans la mesure où l'être s'ensuivra, ou la perfection de l'être. Par conséquent, ce qui, en réalité, est objet de désir, c'est l'existence, et l'existence est bien pur et perfection pure.

Le bien est donc, au total, ce que toute chose désire dans la limite de sa définition, et ce par quoi se parachève son être. Le mal, en revanche, ne possède aucune réalité essentielle. Non ! Ou bien il est inexistence d'une substance, ou bien il est privation de bien-être dans la manière d'être de la substance. L'existence est donc bonté, et la perfection de l'existence est donc la bonté de l'existence. L'existence à laquelle ne se joint aucune privation d'être, aucune inexistence affectant la substance ou aucune privation de rien qui appartienne à la substance, l'existence qui est perpétuellement en acte, c'est elle qui est le bien pur, tandis que ce qui n'est par soi, qu'existence possible n'est pas bien pur. En effet, son essence est telle, par soi, que l'existence par soi ne soit pas pour elle nécessaire. Son essence souffre donc du non-être, et ce qui souffre de non-être d'une certaine façon n'est pas exempt du mal et de la déficience, sous tous les aspects de ce qu'il est. Ainsi le bien pur, c'est seulement l'Être nécessaire par soi.

Philosophies d'ailleurs II, Les pensées arabes et persanes, Christian Jambet.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les 40 règles de la religion de l'amour

Pétrarque et la bataille de l'"arabisme"

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…