dimanche 28 février 2010

À l'homme il faut d'abord l'amour, puis il est un derviche



Écoutez, ô mes amis, l'amour est un soleil
Le cœur sans amour est une pierre

Au cœur de pierre que pousse-t-il ? de sa langue sourd le poison
Il a beau dire des douceurs, ses mots font la guerre

Le cœur d'amour, lui, brûle, fond et devient cire
Quant aux noirs cœurs de pierre, ils sont pierre âpre et dure

Au service de ce seigneur, dans le registre saint
L'étoile des amoureux est toujours un messager

Traverse, Younous, les soucis, la forêt s'il le faut
À l'homme il faut d'abord l'amour, puis il est un derviche




samedi 27 février 2010

Hebdomada I Quadragesimæ


Même pas l'impression de maigrir avec ce Carême, scandale. Il est vrai que soupe + féculents, dans un premier temps, ça doit gonfler. Je prends plus de sucre que d'habitude aussi, avec ce miel. Enfin...

Ce matin, enfin non, tout à l'heure, donc à 11h 20, je voulais allumer une veilleuse pour Mademoiselle-Frog-Sait-Qui. À la cathédrale, une pancarte m'indique que les cierges dorénavant sont vendus à l'accueil. Avec les cartes postales et les souvenirs ? Crétins. Un cierge, c'est dans le silence, l'anonymat furtif que ça se prend, imbéciles, pas sous le nez de la dame-pipi des cathédrales.

Enfin, maugréant et retournant au Christ, ce murshid des murshids, son regard sur moi, ferme, calme, tranquille. Je vois que tout va bien, que tout est prévu, que j'ai assis en moi ce calme intérieur que je dois cultiver. Sans m'occuper des grenouilles de bénitier. Toujours ce sentiment que tout est prévu. Moi je dis oui/non, oui/non.J'ai une vie assez binaire, en somme.

Ce que je veux ? Encore plus de confiance, de fiance, et donc de foi. Le lâcher-prise.

Non, pas plus de foi. Assez de confiance ou d'estime de moi pour reconnaître que cette foi, je l'ai déjà. Ma foi est comme une veilleuse rouge, celle qui est allumée dans mon cœur et ne s'éteindra jamais.

*

À l'institut, on trouve de tout, du musulman, de l'alévi, du chrétien, du juif, de l'athée, de l'agnostique, du pieux. Mais il y a en fait les culs-bénis, ceux qui jeûnent tour à tour dans le calendrier et doivent s'excuser à un moment ou un autre de refuser les offres de nourriture dans la journée, et ceux que ça fait sourire ou qui lèvent les yeux au ciel.

mardi 23 février 2010

Celui qui n'est pas tenté...


Hiéronymus Bosch, musée du Prado

Celui qui n'est pas tenté, que sait-il ?

Saint François de Sales.

dimanche 21 février 2010

Le Voleur





Le désert avait été pour lui une mère et un père, un maître, un amant et un guide.

Sans qu'il sut lire, le désert avait fait de lui un érudit. Il avait découvert des traités entiers cachés dans les tempêtes de sable ; il avait lu un millier de poèmes inscrits en travers de l'horizon. Quand il avait l'âme pure, au lever du soleil, il comprenait le langage des sables. À vingt ans, il connaissait les sentiers secrets longeant les failles des falaises et pouvait déchiffrer les énigmes des dunes mouvantes. Il analysait chaque nuage de poussière en fonction de son heure, lisait les messages de la lune en toutes ses saisons et reconnaissait la voix de toutes les étoiles. Le vent était sa religion et la planète Vénus son amour, et il avait trouvé des traces de leur volonté dans les rochers et les vallées désertes.

*

En fait, il était moins redevable aux pèlerins de sa subsistance que d'une certaine capacité, acquise à leur contact, de distinguer la piété sociale d'une foi sincère.

En toutes ces années où il avait été voleur, il n'avait guère trouvé de pèlerins qui attachaient plus de valeur à leur foi qu'à leur poids financier. La plupart paraissaient s'adresser à un chiffre secret dans lequel il ne pouvait reconnaître l'Unique qui le faisait frémir d'ardeur sur la berge de sables mouvants ou trembler de peur au bord d'un précipice. Leur religion exigeait abondance de gestes extérieurs, et pourtant il n'y voyait guère de signes de cette terreur à laquelle il reconnaissait la présence du Divin. En ayant conclu que le dieu des pèlerins n'était pas son dieu, il n'éprouvait aucun scrupule à voler.

*

Il entendait les voix de la liberté dans le vent et dans les sables et toujours était à leur diapason. Les autres brigands le traitaient de lâche car il refusait de faire face et de se battre : il préférait tourner les talons et s'enfuir. Ils ne comprenaient pas que cela provenait de ce qu'il aimait sa liberté d'un amour absolu. Car ses voix lui disaient de ne jamais rien concéder à personne et de ne servir que les étoiles, la lune et le soleil.

*

Clairvoyant et ouvert, il mourut alors, aussi riche qu'un prince du royaume, les yeux couleur d'ailes d'ange.

Bahiyyi Nakhjavani, La Sacoche.

Bushido



Je n'ai pas d'ennemi, je fais de l'imprudence mon ennemi.

Je n'ai pas d'armure, je fais de la volonté et de la droiture mon armure.

Je n'ai pas de château, je fais de l'esprit immuable mon château.

Je n'ai pas de sabre, je fais du silence de l'esprit mon sabre.

Je n'ai pas de parents, je fais du ciel et de la terre mes parents.

Je n'ai ni vie ni mort, je fais de l'éternel ma vie et ma mort.


samedi 20 février 2010

Hebdomada VI per annum

Hier, première journée de jeûne, et premier soir. Comme toujours dans ces cas-là, ce mystérieux grand bien-être, ce bonheur intérieur, comme si je laissais enfin entrer quelqu'un. Je suis calme et gaie. Les temps soi-disant pénitentiels m'enchantent et Noël m'abat.

Aujourd'hui, matin de pré-printemps, dans l'air plus doux et dans le premier chant des merles.

*

Cette nuit, encore une insomnie. Le jeûne me fait ça. Je m'éveille au milieu de la nuit, comme d'hab', mais l'estomac plus allégé que d'habitude je ne peux me rendormir avant l'aube. Je commence à ressentir un léger coup de pompe aussi, légère hypoglycémie des débuts de jeûne, Enfin là, j'ai surtout sommeil.

Au second jour, mal de tête, pas très fort mais constant, faim et fatigue, un peu calmée par de l'eau en abondance et du miel dans le thé. Ça fait toujours ça au début.

*

Plus la population augmente en taille et en poids et plus la largeur des sièges de train rétrécit, comme celle des avions.

*

Hier, me suis couchée avec toujours ce mal de tête, brièvement dissipé par le repas (saumon-épinards-huile d'olive et riz arrosé de sauce soja). Réveillée vers 5h34, je me sentais tout de suite mieux, reposée et en forme. Ce matin, même pas spécialement envie de manger. Me suis forcée à avaler une tartine de miel. Beark. Ma pénitence, c'est vraiment me sucrer le bec. Là, retrouvé cet état d'énergie et d'euphorie.

Aujourd'hui, encore un jour vert-de-gris, un jour zangarî.

"il semblait jouer à la pénitence pour l'apprendre avant de la pratiquer." Bien moi, ça. Car, comme dit Ramakrishna, "Dieu est mon camarade de jeu, il n'y a ni rime ni raison dans l'univers."

*

"Dieu est mon camarade de jeu, il n'y a ni rime ni raison dans l'univers." Si j'ai tant de mal à me représenter Dieu, c'est que cette image de Dieu le Père me gonfle. J'aime mieux encore l'Être inaccessible de Plotin, mais ce dernier ne m'aide pas à me relier au monde. Et je ne supporte pas cette image continuelle d'un Dieu souffrant. Si je ne cesse de dire "Dieu est mon camarade de jeu", je dois assumer : Dieu est un enfant qui, la balle en main, attend patiemment (une éternité) que je veuille bien rentrer dans le jeu et jouer avec lui. Comme l'image finale du Temps retrouvé de Ruiz, ne pas oublier que le but est de redevenir l'enfant jouant sur une plage. Je ne suis pas encore enfant, même si plus très adulte. Je suis à l'adolescence, l'âge ingrat, l'âme boutonneuse et gauche, et un enfant, un "petit" que je regarde avec condescendance, tout occupée de mes affaires sérieuses, ne cesse de "m'importuner", en me disant : "Viens jouer", à intervalles réguliers et crispants (rien de plus crispant qu'un môme qui insiste, fût-il Dieu) ; "Allez, viens jouer".





vendredi 19 février 2010

"il eut des adversaires plus ignorants, par conséquent plus sûrs d'eux-mêmes"




Rancé ne rencontra pas toujours des Mabillon, il eut des adversaires plus ignorants, par conséquent plus sûrs d'eux-mêmes.

Une demoiselle Rose était venue à la Trappe. Thiers avait été charger d'examiner cette demoiselle ; il lui demanda "si elle était mariée", elle répondit "qu'elle ne s'en souvenait pas."






Jacques II était un pauvre souverain ; mais Rancé prenait son point de vue du ciel : qu'un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs, son rachat vaut mieux que tous ces malheurs ; qu'une révolution renverse un État ou en change la face, vous croyez qu'il s'agit des destinées du monde ? Pas du tout : c'est un particulier, et peut-être le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver : tel est le prix d'une âme chrétienne. Si des États sont bouleversés, c'est, dit l'apôtre, afin que des élus éprouvés parviennent à la gloire. Tout est pour les prédestinés, tout est subordonné à leur consommation ; et quand leur nombre sera rempli, on verra de nouveaux cieux et une nouvelle terre.

Vie de Rancé, Chateaubriand.

"il semblait jouer à la pénitence pour l'apprendre avant de la pratiquer"




Chambord n'a qu'un escalier double afin de descendre et de monter sans se voir : tout y est fait pour les mystères de la guerre et de l'amour.

Trois solitudes demeurèrent en présence : la Chartreuse, la Trappe et Port-Royal.

Vie de Rancé, Chateaubriand, Livre II.

jeudi 18 février 2010

Vie de Rancé : Livre premier

Dom Gervais raconte que la chasse était un de ses amusements favoris : "On l'a vu plus d'une fois, dit-il, après avoir chassé trois ou quatre heures le matin, venir le même jour en poste de douze ou quinze lieues, soutenir une thèse en Sorbonne ou prêcher à Paris avec autant de tranquillité que s'il fût sorti de son cabinet. " Champvallon l'ayant rencontré dans les rues, lui dit : "Où vas-tu, l'abbé ? que fais-tu aujourd'hui ? – Ce matin, répondit-il, prêcher comme un ange, et ce soir chasser comme un diable."


Le cardinal de Retz, qui lâchait indifféremment des apophtegmes de morale et des maximes de mauvais lieux, écrivait ses Mémoires lorsqu'on croyait qu'il pleurait ses péchés.
Vie de Rancé, Chateaubriand.

mercredi 17 février 2010

Sarabande grave

Rancé, c'est aussi lancer à la face du siècle réputé incroyant un idéal d'ascétisme qui donne au catholicisme le prestige de l'incorruptibilité, de la pureté, d'une forme de sublime provocateur. Il y a de cette attitude dans le texte de Chateaubriand, qui relève, tels les gueux de la révolte, le flambeau d'une pratique chrétienne traditionnelle que les temps faisaient volontiers passer pour ridicule : désinvolture superbe à montrer très simplement que l'on va se confesser très régulièrement, à affirmer qu'il y a de la grandeur à réciter son chapelet, comme le prince de Lampedusa, comme si vous et moi ne faisions pas autre chose.



C'est avec Couperin qu'il faut marier la Vie de Rancé. Cette "grande aphonie", qui atténue l'écho de la tourbillonnante fronde en Barricades mystérieuses, est tout à fait analogue à la délicatesse de toucher qu'exige Couperin, même dans l'énergie la plus mâle, même dans la fantaisie la plus débridée, miracle d'équilibre qui n'est réservé qu'aux très grands. Au plan très clair de la Vie de Rancé, on pourrait distribuer des titres puisés dans les Pièces de clavecin. À la généalogie de Rancé et à son enfance Les Fastes de la grande et ancienne ménestrandise. Au tableau trépidant du XVIIº siècle Les Tricoteuses, avec sa section "mailles lâchées", quand Chateaubriand déraille. Le Drôle de corps à la duchesse de Montbazon, Les Regrets au travail de discernement qui suit la conversion et au voyage à Rome. À la réforme de la Trappe Les Vieux Seigneurs, Sarabande grave et à la mort Le Point du jour. il y a chez Couperin le même mélange de fantaisie, de mélancolie et de grandeur que dans cette Vie de Rancé où tout semble baisser d'un ton, même l'humour noir, où tout paysage s'estompe dans l'invasion des nuages, avant la tombée de la nuit qui empêchera désormais de les voir.
Vie de Rancé, Chateaubriand, introduction de Nicolas Perot.

mardi 16 février 2010

Ce qui est est


photo J.F. Gaffard

Ce qui est est. Toute réalité manifeste l'absolu. Je méditais ces choses tandis que je marchais cet après-midi sur la colline de mon village, sous un soleil froid et insolent. À ma gauche, loin dans la plaine, le clocher de l'église, à ma droite, l'élégant château de Laurière et les bosquets de noisetiers, et la prairie éclairée par les fleurs d'or des ajoncs. Ce qui est est. Toute chose témoigne de la vérité essentielle, et le zen y perçoit en filigrane l'éternel Atma.

Henri Brunel, L'année zen.

lundi 15 février 2010

Victoria



Décidément, je dois vraiment aimer Knut Hamsun. Car il y a, dans ce roman, toutes les ficelles et les ingrédients de l'intrigue amoureuse romantique comme on en a écrit à la pelle au XIXº siècle et qui, d'habitude, me font bailler d'ennui. Tous les clichés y sont, il faut avouer : amour d'enfance qui perdure à vie, barrière sociale, rivalité d'un pauvre et d'un riche soupirants, fierté mal placée, quiproquo, on se rate d'un cheveux, et au moment où tout est possible, on meurt... Bref, tout y est, en vrac : des bouts de Hauts de Hurlevent, Niels Lyhne, Werther, la Nouvelle Héloïse, même la tuberculose est au rendez-vous !

Et pourtant il n'y a rien de niais chez Hamsun, déjà parce que l'amour, chez lui, est à cent lieues des suavités fadasses de l'amour chaste entre deux ingénus rougissant. Quand ça se passe bien, chez lui, la passion amoureuse, c'est l'enfant de Bohème comme dans le couple de vieux amoureux de Et la vie continue :

Une folie effrontée, une folie de premier ordre, tous les deux, mais non sans éclat, non sans amour ni rêverie. Une confiance sauvage, une bonté à la bohémienne l'un pour l'autre, qui ne craignait rien et qui, en d'autres circonstances, aurait été appelée de jolis noms. Ils auraient pu garder leurs distances l'un envers l'autre et être restés, avec avantage, chacun de son côté, mais c'est ce qu'ils ne faisaient pas, leur passion était authentique comme un premier amour. Mais elle était risquée et pleine de tribulations.
Quand ça se passe mal, c'est Victoria, donc. Entre deux êtres jeunes, mais plus dégourdis que les héroïnes toujours à demi-pâmées des romantiques français. On s'embrasse, on se donne rendez-vous, on se cingle, on s'avoue tout, on se moque, on pleure... Ce n'est pas la pudeur qui paralyse les amoureux, c'est l'orgueil, qui ne les mène pas jusqu'aux fureurs heathcliffiennes mais qui pousse au silence. L'amour est pour Hamsun la sève du monde, mais sa brûlure aussi, et ses roses sont plus proches de celle de Hafez que de Goethe... L'amour n'est ni moral, ni immoral, il est comme la pulsion vitale du monde à laquelle croyait tant Hamsun, et entre les chapitres où Victoria et Johannes se retrouvent et se perdent au fil des années est intercalée la question cruciale pour l'écrivain, qu'il adresse directement au lecteur, et lui donnant sa réponse, dans une forme de magnifique poème en prose :

L'amour fut la première parole de Dieu et la première pensée qui traversa son esprit. Lorsqu'il commanda "Que la lumière soit !", l'amour fut. Toute sa création fut réussie, et il ne voulut rien y changer. Et l'amour, qui avait été à l'origine du monde, en fut aussi le maître. Mais ses chemins sont parsemés de fleurs et de sang. De fleurs et de sang...

C'est évidemment le fait que la langue de Hamsun est superbe, surtout dans ses descriptions du monde, de la nature, son grand thème, qui donne aux paysages plus de présence et de profondeurs qu'aux protagonistes humains, finalement assez convenus et rapidement esquissés. Mais cela n'est pas vrai pour tous les personnages. Ce sont, curieusement, les héros, jeunes et vieux, du drame qui sont le plus hâtivement brossés, sans même souvent, de réelle description physique. Mais la plume de Hamsun fait se poser parfois le regard de Johannes sur des figures anonymes, misérables, croisées au hasard des rues, qui sont comme autant de reflets de ses propres malheurs ou bonheurs, d'états d'âme aussi rapides à changer qu'un ciel d'automne ou de printemps :

Peu après, il aperçut un groupe d'enfants qui jouaient près d'une porte. Assis tranquillement dans un coin, un garçon de dix ans les observait ; ses yeux bleus étaient ceux d'un vieillard. Il avait les joues creuses, le menton carré et portait une casquette de toile, ou plus exactement la doublure d'une casquette pour cacher sa perruque. Une maladie du cuir chevelu avait à jamais marqué son crâne. Qui sait si son âme n'était pas déjà brisée, fanée elle aussi.

Une averse et un sommeil plus tard :

Chassés par la pluie, les autres enfants étaient peut-être rentrés dans la cour pour y poursuivre leurs jeux de quille ou de marelle. Et le vieillard de dix ans défiguré les regardait, sans rien dire. Qui sait, peut-être avait-il dans sa chambre au fond de la cour une joie secrète, une poupée, un pantin ou une toupie. Peut-être n'avait-il pas tout perdu dans la vie, peut-être l'espoir n'était-il pas encore mort dans son esprit fané.

D'autres histoires entrelacent l'amour de Johannes et Victoria, tirées des propres livres de Johannes : ce couple âgé et infirme, et toujours amoureux fou, ce mari trompé, cette mère en deuil, ces sœurs rivales... Là encore ce sont de petites scénettes, comme des poèmes en prose, ou des contes courts, qui sont autant de clefs pour comprendre le sens du roman, un peu comme Saadi dans la Roseraie, ou 'Attar dans La Conférence des oiseaux, toujours sur le même ton doux-amer, presque attendri, serein, qui donnent aussi une des clefs du roman :

"Quelqu'un demande ce qu'est l'amour. On répond : "L'amour c'est un vent qui murmure dans les rosiers avant de tomber. Mais il peut être aussi un sceau inviolable jusqu'à la mort. Dieu a créé plusieurs types d'amour : ceux qui durent et ceux qui s'évanouissent."

Mais l'ultime clef est donné par le vieux précepteur qui, résigné, voit soudain dans une union tardive et prosaïque ce qui est un des principes de Hamsun : toujours, la vie continue.

Naturellement, on ne peut pas avoir celle que l'on aime. Mais si par hasard, ou par justice ou l'obtient, elle meurt aussitôt après. Il y a toujours un hic. Et l'homme est obligé de chercher un autre amour, aussi bon que possible, sans en mourir pour autant ; je vous dis que la nature a bien fait les choses. Vous n'avez qu'à me regarder.

L'histoire se clôt avec l'élégance discrète d'une lettre écrite en agonie, comme un au revoir. Et c'est tout. Comme les nouvelles d'Adalbert Stifter, ni l'extrême simplicité de l'intrigue, ni la presque invraisemblance des situations et des héros ne peuvent expliquer pourquoi ces histoires ont du charme. La seule explication que j'y vois, c'est que les deux ont en commun une plume magnifique et que oui, Hamsun est un terrible écrivain.

Critiques et infos sur Babelio.com

dimanche 14 février 2010

Saint Valentin





En 1827, Ryôkan a soixante-neuf ans.
Il rencontre la très belle Teishin, vingt-neuf ans. Elle veut suivre l'enseignement d'un maître zen.
Elle écrit des poèmes, elle admire Ryôkan. Entre eux va naître une affection sincère et pure.
Après leur première entrevue, elle adresse au maître ces quelques lignes :

Je me demande si la joie de vous voir ainsi est un rêve,
dont je ne me réveille pas encore.


Ryôkan lui répond :

Il est aussi un rêve de parler du rêve,
en dormant dans ce monde de rêve.
Confiez-vous à la vague de l'instant.


Ils s'écriront souvent...
Ryôkan demande :

M'avez-vous oublié ?
La voie est-elle cachée ces temps-ci ?


Teishin, qui a dû s'absenter pour soigner une religieuse nommée Minryu, envoie ce message en forme de poème :

Prise dans un ermitage
entouré d'herbes sauvages
où il y avait beaucoup à faire,
je n'ai pu laisser mon corps suivre
mon cœur


Leur amour-amitié persévère jusqu'à la mort de Ryôkan, le 6 janvier 1831. Ils communient d'esprit à esprit, de cœur à cœur.
"Les herbes d'amour ont poussé sur le chemin d'étude", écrira Teishin. Cet éclair de tendresse, qui toucha le cœur du grand saint du zen pendant les dernières années de sa vie, méritait d'être évoqué ce jour de la Saint-Valentin.

Henri Brunel, L'année zen.

Requiem for string orchestra

samedi 13 février 2010

Hebdomada V per annum



Marchant dans la ville, je vois ces quatre pommes au pied d'un arbre, sur la neige, comme soigneusement déposées. Je ne sais pourquoi, je pense au sema des Alévis de Dersim, le jour de l'Ashura, où à la fin de la cérémonie on remet à tous les participants (dont moi, donc) un sac contenant du pain sec, une pomme, du sucre, je ne sais plus quoi d'autre encore. Ou à ces signes que les Roms laissent sur leur route, ou aux signes de piste. Ou à Khidr, qui a une certaine affection pour les pommes. J'aime les signes des routes, même quand ça ne m'est pas destiné (et puis, comment savoir ?).

*

Le Carême commence mercredi (et demain au Kurdistan). J'ai hâte du jeûne. À la fin de l'hiver, et donc à la fin de l'année, se dégorger, faire le vide pour accueillir le nouveau, se laver de toutes les toxines organiques et morales qu'on a accumulées toute l'année, et ce pour le vrai Printemps, la Résurrection.

mardi 9 février 2010

Ante



Il y eut des hommes qui affrontèrent les pires intempéries sans équipement, sans défense. J'ai eu pour ami un poète yougoslave, Ante Zemljar, commandant dans la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la victoire, Tito rompit avec Staline et de nombreux communistes yougoslaves furent incarcérés, soupçonnés d'amitié avec la Russie. Parmi ces milliers, Ante passa cinq années dans la pire des colonies pénitentiaires, l'Île nue, Goli Otok, à casser des pierres et à se faire casser les os par les gardiens. Dix pour cent des prisonniers mourut sous les coups, au début de ces années 1950.

Même là-bas, Ante a réussi à écrire des poèmes, sur le papier des sacs de ciment, avec un fusain, puis il les cachait. Il était interdit d'écrire. La poésie lui servit de cuirasse, de fête, de réserve d'énergie. Si elle n'est pas ça, la poésie n'est rien. Elle a été la plus forte machine de résistance du vingtième siècle pour ceux qui n'avaient foi en aucun Dieu. Dans un de ses poèmes de prisonnier sur l'île damnée, il a placé le mot "Himalaya". Quand le matin le gardien lui faisait parcourir le couloir avec le seau des excréments et qu'il crie derrière lui : "Bandit, vite", en le bourrant de coups, Ante a écrit :

Je me vante parce que j'oublie le gardien
("Vite ! Vite !")
courage, me dis-je, j'oublie le gardien
("Vite ! Vite !")
la plus grande victoire est d'oublier le gardien,
je me vante effrontément
("Vite ! Vite !").
Le couloir, c'est l'Himalaya
avant qu'Alexandre l'entrevît,
c'est l'Atlantique avant Colomb,
que de siècles de voyage pour le traverser
et moi je l'ai franchi
et j'ai oublié le gardien dans le couloir
("Vite ! Vite, bandit !")
et moi je l'ai oublié,
je suis le voyageur et le timonier courageux
avec le seau à travers le couloir
je dois forcément me louer de ma découverte,
plus grande que la vôtre, alpinistes,
plus grande que la vôtre, marins,
je lance un regard :
la courbe du couloir tourne au-dessus de l'Himalaya,
je suis Alexandre qui se montre là-haut,
aussitôt après voilà au contraire San Salvadore,
je suis arrivé.

Il y eut des hommes qui réussirent à passer des jours et des années dans ces expéditions d'un mur à l'autre, dans la pression écrasante des centimètres, dormant sur de méchantes tables, les coudes emboîtés dans ceux de leur compagnon de cellule. Et ils ont ainsi voyagé en doublant le cap du jour avec la secrète fierté d'être des alpinistes et des marins, rappelant en eux-mêmes les énergies de ces autres entreprises, tandis qu'ils se baissaient sous les coups et s'agrippaient à la vie avec des bouts de poésie pour ne pas se laisser arracher du sol. Ante Zemljar est mort l'année 04 du siècle en cours et une autre fenêtre s'est fermée pour moi. J'ai fait le maçon et je sais qu'il est beau d'ouvrir une brèche, même illégale, dans un mur, pour y faire une fenêtre. Et je sais que murer une fenêtre, en éteindre la lumière, est un deuil. La perte d'Ante Zemljar est une fenêtre murée. J'y ai mis la dernière main avec un grossier crépi pour ne pas la cacher, pour rappeler que là se trouvait une ouverture au sud et que derrière il y avait une pièce et un homme.

Erri De Luca, Sur les traces de Nives.

lundi 8 février 2010

Tensing



Je n'aime pas éclater de joie sur les sommets. Tu sais qu'il n'y a même pas une seule photo d'Hillary sur l'Everest lors de cette première ascension de 1953 ? Hillary avait un appareil et il a photographié Tenzing sur fond de profil montagneux, mais il n'a pas demandé à Tenzing de le prendre en photo. Ce n'est pas curieux, ça ? Hillary était là-haut au nom de la collectivité, il n'était qu'un représentant de l'espèce humaine. J'ignore s'il a eu la tentation de passer l'objectif à Tenzing. Je sais qu'il ne l'a pas fait et pour moi ce déclic raté est le plus beau de tous, un signe d'humilité qui donne la priorité à l'exploit, non pas à celui qui l'accomplit. Ce grand échalas osseux néo-zélandais d'un mètre quatre-vingt douze ne s'est pas fait prendre en photo au sommet de l'Everest. C'est pour moi une leçon.
Erri De Luca, Sur la trace de Nives.

samedi 6 février 2010

Hebdomada IV per annum


Depuis quelques temps, ce n'est plus l'hiver absolu. Il n'y a plus cette froideur bleu vif et blanche de janvier. Sur les arbres, la terre, presque imperceptible, une ombre verte, ce vert-de-gris que les Persans appellent zangâri , زنگارئ et que Hafez utilise avec tendresse pour décrire la première ombre sur la joue ou le menton de son Aimé presque-pubère : le vert-de-gris, le frais duvet (mais l'emploie plus rarement que Khat, خط, le trait tracé au calame, le "fin duvet") . C'est bien ça, du reste. La nature devient terne comme un oison en croissance. Février-mars, c'est l'âge ingrat du monde, en attendant son vrai printemps.



Gémis, rossignol, si tu penses m'accompagner, nous sommes deux amants en larmes, occupés à nous désoler !

Là-bas, en cette Terre où souffle une brise venue des mèches de l'Ami, y a-t-il lieu de humer les poches de musc de Tartarie ?

Apporte le Vin, que nous en coloriions notre habit d'hypocrisie. Car enivrés à la coupe de vanité, nous sommes réputés pour notre sobriété !

Penser atteindre Tes cheveux n'est pas affaire d'inexpérimentés : avancer sous les chaînes est la voie de l'audace.

Il y a une subtilité cachée d'où lève l'amour, car le nom de "ça" n'est ni la lèvre rubis, ni le frais duvet زنگارئ


La beauté d'une personne n'est pas ses yeux, mi son visage, ses joues, son fin duvet, خط. Il y a mille points subtils en cette affaire de la séduction.

Les solitaires sur la Voie n'achèteront pour un demi-grain d'orge le manteau de satin de qui est dépourvu de vertu.

Il est difficile de pouvoir atteindre Ton seuil. Oui, rude est l'ascension au firmament !

À l'aube je voyais en rêve Ton clin d'œil. Heureux les degrés du rêve, meilleurs que l'éveil !

Ne tourmente Son cœur par tes gémissements, Hâfez, et finis-en ! Car le salut éternel est de ne nuire à personne.


Hâfez de Chiraz, Le Divân, ghazal 67, trad. Charles-Henri de Fouchécour.

vendredi 5 février 2010

Annonce jamais envoyée



Nous venions juste de nous rassembler, un beau tas de quelques milliers autour de la basilique. La manifestation n'était pas autorisée, et après ? Nous ne voulions pas ouvrir une exploitation commerciale, pour avoir besoin de leur licence.
*
C'étaient de brusques mouvements masculins, pourtant quelques filles restaient et, si elles n'avaient pas la force de lancer des pierres, en échange elles les ramassaient et te les mettaient dans la main. Tu n'as jamais eu dans la main une pierre donnée par une fille ? Ce sont les meilleures, tu y mets dedans une telle force en les lançant que tu te prends pour une catapulte.
Erri De Luca, Le Contraire de un, "Annonce jamais envoyée".

jeudi 4 février 2010

Seuls les baisers sont bons comme les joues du poisson.




Elle avait les mains abîmées par une maladie, la seule que j'ai aimée. Je vénérais ces doigts crevassées, rouges, endoloris, elle ne l'a jamais cru. Eût-ce été la lèpre, je l'aurais léchée pour me la coller à la langue, eût-ce été la mort, je l'aurais voulue moi. Moins que ça, l'amour n'est rien.
*

Les baisers ne sont pas une avance sur d'autres tendresses, ils en sont le point le plus élevé. De leur sommité, on peut descendre dans les bras, dans les poussées des hanches, mais c'est un effet de traction. Seuls les baisers sont bons comme les joues du poisson.
*

Moi, je l'ai eue, cette heure illuminée. Moi, je l'ai eue.

Erri De Luca, Le Contraire de un, "La chemise au mur".

mercredi 3 février 2010

Les hontes sont faites de blé dur et ne sont jamais trop cuites



Il te demande pourquoi tu ne t'es pas échappé. Tu ne le sais pas, mais oui, tu le sais, mais tu ne veux pas dire que tout à coup tu as eu honte de fuir, une honte plus forte que la peur. Si tu pouvais le dire dans ton dialecte "me so' miso scuorno 'e fuì", j'ai eu honte de fuir, ce serait précis, mais en italien ça fait bizarre l'intimité d'une honte, alors tu appuies plus fort le mouchoir sur le trou et tu te tais. Maintenant tu le sais, mais alors non : une quantité de courages naissent de la honte et sont plus tenaces que ceux venus des colères qui sont des élans vite refroidies. En revanche, les hontes sont faites de blé dur et ne sont jamais trop cuites.
Erri De Luca, Le Contraire de Un.

mardi 2 février 2010

Le manque, c'est la présence



Je parle avec Rafaniello, aujourd'hui nous avons le temps, je lui demande si son pays ne lui manque pas. Son pays n'existe plus, il n'y est resté ni vivants ni morts, on les a fait disparaître tous ensemble : "Je ne sens pas le manque, dit-il, mais la présence. Dans mes pensées ou quand je chante, quand je répare un soulier, je sens la présence de mon pays. Il vient souvent me trouver, maintenant qu'il n'a plus une place à lui. Dans le cri du marchand d'eau qui monte avec son charreton à Montedidio pour vendre de l'eau sulfureuse dans des pots de terre cuite, de sa voix aussi me parviennent quelques syllabes de mon pays." Il se tait un moment, ses petits clous dans la bouche et la tête penchée sur une semelle. Il voit que je suis resté à côté et il continue : "Quand tu es pris de nostalgie, ce n'est pas un manque, c'est une présence, c'est une visite, des personnes, des pays arrivent de loin et te tiennent un peu compagnie." Alors don Rafaniè, les fois où il me vient la pensée d'un manque, je dois l'appeler présence ? "C'est ça, et à chaque manque, tu souhaites la bienvenue, tu lui fais bon accueil." Alors quand vous vous serez envolé, je ne dois pas sentir votre manque, moi ? "Non, dit-il, quand il t'arrive de penser à moi, moi je suis présent." J'écris sur le rouleau les paroles de Rafaniello qui ont mis le manque sens dessus dessous et il est mieux comme ça maintenant. Lui, avec les pensées, il fait comme avec les chaussures, il les retourne sur sa caisse et les répare.
Erri de Luca, Montedidio.

Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.