La coupe de l'humanité



Selon l'une de nos expressions usuelles, une personne "manque de thé" lorsqu'elle se montre insensible aux épisodes tragi-comiques qui ponctuent l'existence. Mais notre langue stigmatise également l'esthète sauvage qui, indifférent à la tragédie du monde, s'abandonne sans retenue au flot de ses émotions ; de celui-là, elle dit qu'il a trop de thé.

[…]

Au grand commencement du Non-Commencement, selon le dire des taoïstes, l'Esprit et la Matière se livrèrent un combat morte. À la fin, l'Empereur jaune, le Soleil du Firmament, l'emporta sur Tchou Jong, le démon des ténèbres et de la terre. La tête du Titan agonisant vint frapper la voûte céleste et réduisit en mille éclats le dôme de jade azuré. Les étoiles furent chassées de leurs nids, la lune erra sans but dans les abysses sauvages de la nuit. Désespéré, l'Empereur Jaune chercha partout un être capable des restaurer les cieux. Et sa quête ne fut pas vaine. De la mer Orientale émergea une reine, la divine Niu-wa, resplendissante en son armure de feu, couronnée de cornes et dotée d'une queue de dragon. Dans son chaudron magique, elle souda les cinq couleurs de l'arc-en-ciel et rebâtit le ciel de Chine. Mais l'on dit encore que Niu-wa oublia de boucher deux minuscules crevasses dans le bleu du firmament. Ainsi naquit la dualité amoureuse – deux âmes qui roulent sans répit à travers l'espace jusqu'au moment où elles se rejoignent pour compléter l'univers. Chacun ici-bas doit rebâtir continûment son ciel d'espoir et de paix.

Le ciel de l'humanité moderne s'est brisé en éclats dans la lutte cyclopéenne pour la richesse et la puissance. Oui, ce monde avance à tâtons dans les ténèbres de l'égocentrisme et de la vulgarité. La connaissance s'achète au prix de la mauvaise conscience, la bienveillance se mesure à l'aune de l'utilité. L'Orient et l'Occident, comme deux dragons ballottés sur une mer en furie, luttent en vain pour reconquérir le joyau de la vie. Nous avons besoin d'une nouvelle Niu-wa, à même de réparer le grand désastre ; nous espérons et guettons la venue du grand Avatar. Mais en attendant... si nous savourions une tasse de thé ? La lumière de l'après-midi éclaire les bambous, l'eau des fontaines gazouille avec délice, le soupir des pins chuchote dans le chaudron de fonte. Rêvons d'évanescence et abandonnons-nous à la folle beauté des choses.
Okakura Kakuzô, Le Livre du thé.


Et aussi :

"Wer sich selbst und andre kennt,
Wird auch hier erkennen :
Orient und Occident
Sind nicht mehr zu trennen.
Sinnig zwischen beiden Welten
Sich zu wiegen, lass' ich gelten ;
Also zwischen Ost- und Westen
Sich bewegen, sei's zum Besten!"

"Celui qui se connaît lui-même et les autres
Reconnaîtra aussi ceci :
L'Orient et l'Occident
ne peuvent plus être séparés.
Heureusement entre ces deux mondes
Se bercer, je le veux bien ;
Donc aussi entre l'Est et l'Ouest
Se mouvoir, puisse cela profiter!"

(via Moncelon) Goethe, West-östlicher Diwan, Le Divan, (traduction Henri Lichtenberger)

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