Jésus, le dieu qui riait



Jacopo Bassano, v. 1546, Rome, Galerie Borghese

Actuellement, trois choses séparent le Jésus chrétien du reste de l'humanité : le rire, le péché, la copulation. Peut-être qu'il suffit d'ôter ces trois points à un homme pour avoir un dieu – ou un semi-légume. Mais les deux derniers points ont émoustillé pas mal les imaginations et on a déjà récrit des histoires avec tentations et même épousailles, pour rendre ce Jésus-là plus convenable à notre époque. Manquait le rire. Didier Decoin s'y attelle. L'idée était bonne, il y a des phrases drôles et attendrissantes, mais pas tant que ça, vu l'intention de départ, disons quelques sourires, comme des perles rares (collectées et mises à la fin). La plupart du temps, ça reste dans la soupe facile, et sucrée, une bouillie Blédine, "le côté nursery du christianisme", comme dit Matzneff. Decoin enlève toute rugosité, toute rudesse salvatrice, revigorante et piquante comme la sève et l'odeur des sapins d'hiver à ce Rabbi dérangeant. Ce qui fait que devant la crucifixion, il se dégonfle. Son tort, c'est ainsi de vouloir mettre du rire sans avoir compris qu'il fallait garder les larmes, la colère, et cette indignation douloureuse et exaspérée du Maître devant un tas de cancres à sauver – cacher donc qu'on les aime, parfois, et donc les secouer ou les rudoyer. Un amour rentré derrière l'exigence.

Tous les épisodes tragiques sont ainsi écartés, comme la mort de Lazare, parce que, du coup, le fil conducteur des actes de Jésus tournés en bonne plaisanterie a dû paraître trop salé à l'auteur. Imaginons la scène : "Allez, je fais croire que tu es mort et que j'arrive en retard, et non, surprise, je t'ai bien eu, je te ressuscite !" Curieusement, cela aurait pu être l'enseignement des plus sages et des plus profonds qui soit : Que tout cela, mort ou vie, n'est qu'un pied de nez dans une cour de récréation, une vaste rigolade... Mais Jésus n'est ni un maître du tchan, ni du Tao, aussi il pleure...

Une préférence dans ce roman, pour Pierre, indéniablement, au point s'en écarter Jean, l'Aimé, et même le beau dialogue : "Pierre, m'aimes-tu ?" qui se finit par : "Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi." (Je rêve toujours des pages que pourrait pondre un exégète chiite sur cette distinction Pierre/Jean, l'Église terrestre/l'Église du cœur, nobowat/walayat) ; même les belles pages que pouvait être le reniement, justement si l'on aime Pierre, on ne les a pas...

De toute façon l'écueil majeur, dans ce genre d'essai, c'est l'impossibilité pour un romancier , sous peine de ridicule, de rentrer dans la tête de Jésus. Du point de vue des autres, oui, on peut raconter : l'Évangile selon Judas, selon Pilate, selon Marie, selon Madeleine, tout est possible, même cette histoire racontée par les Anges serait possible : l'Évangile selon Gabriel, pourquoi pas ? Mais l'Évangile selon Jésus ? Pourtant, les dialogues intérieurs entre le Fils et le Père et l'Esprit qui sont Un sont des plus tentants, font envie à l'écriture. Mais bon, Dieu raconté par Lui-même, c'est-à-dire se coltiner la psychologie de Dieu, du Fils de Dieu ? Aussi casse-gueule et même perdu d'avance d'humaniser le divin que l'animal (même si les romans de Curwood et London sont de beaux romans) ; Si bien que l'écriture reste extérieure, ou bien se cantonne aux pensées humaines de Jésus, à la part d'homme en lui, alors s'il faut en plus en faire un gentil à tout prix, ça tourne vite au sirop de rose.

Les apôtres sont plus réussis que les femmes, toutes – hormis Marthe et pas pour longtemps – taillées sur le même modèle d'ingénue souriante et ravie, c'est-à-dire de la façon dont on imagine Marie, un peu lassant à la longue, et surtout désolemment mièvres et aussi charnelles que les héroïnes Disney... Rien à voir avec les beaux portraits de Marie et Joseph qu'a fait Erri De Luca.

Donc Jésus est un type sympathique, forcément grand et beau, au regard qui fait tomber les femmes et rire les hommes et qui fait plein de miracles et plein de jaloux, voilà, voilà...


Joseph se disait que tout homme est probablement, une fois au moins dans sa vie, confronté à l'inconcevable. En ce qui le concernait, il semblait que le moment de cette confrontation fût arrivé.

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Mais Dieu avait signé ce qui peut sembler la plus légère des comédies, confiée à l'incontournable trio de la tendre ingénue, du vieux barbon magnanime et du bel amant masqué.

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Seuls les païens cuisinent le hasard.

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C'est toujours comme ça avec lui. Le jour où vous lui faites part de vos petits soucis existentiels, il vous rétorque que l'homme ne vit pas que de pain. Et le jour où vous lui dites que ce n'est pas si grave si cinq mille personnes doivent se priver de repas, il proteste que cette seule idée lui est intolérable.

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Mais les corbeilles ne s'allègent pas. Les gens y plongent la main, en retirent du pain et du poisson, et remercient chaleureusement. Il y en a même qui demandent :
– On choisit pain ou poisson, ou on a droit aux deux ?

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On dirait que les anges n'ont jamais le temps de rien. On a intérêt à les comprendre du premier coup : ils ne répètent jamais.

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Trente ans de réflexion avant de se lancer, ça n'est pas rien. Même quand il vous répond du tac au tac, vous sentez que ça vient de loin.

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Pour l'appeler Jésus, il fallait d'abord l'appeler Ressuscité, ce qui nous semblait extravagant. Pour que l'histoire ait un sens, il fallait la commencer par la fin. La renverser. La convertir.

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– Tu vois bien qu'il y avait du poisson à droite, risque Thomas. Pourquoi tu ne voulais pas le croire ?
– Tu es bien le dernier à pouvoir me traiter d'incrédule, gronde Pierre.

Didier Decoin, Jésus le dieu qui riait. Une histoire joyeuse du Christ.

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