samedi 30 janvier 2010

Hebdomada III per annum



Hier, mangé pour la première fois une grenade saupoudrée de sel, comme me l'avait conseillé Minoutchehr. C'était délicieux.

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Hier, temps ensoleillé. Aujourd'hui gris, de ce gris sombre de février, déjà. Mon cœur et mon âme, du coup, s'en trouvent alourdis. Fatigue dans le corps, comme quand je manque de magnésium.
Dans ces moments-là, "quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle", il faudrait déchirer le voile d'un coup sec, faire un acte de joie ou un acte inouï, ou consolant, une pirouette mentale comme un koan. Se dégager du ciel.

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Hier, je lis sur une dépêche que JP2 se flagellait, dormait à même le sol, etc et que l'évêque chargé de révéler les pièces probantes pour sa sainteté y voyait là un moyen chrétien de faire pénitence, lorsqu'on l'interrogeait sur la contradiction qu'il y avait à maltraiter un corps qui, après tout, est un don de Dieu. Voilà bien tout le côté nauséabond, malsain qu'ils ont fait du christianisme, en contradiction totale avec ce que le Christ lui-même était, notamment quand il ironisait sur les propos désobligeants au sujet de son propre laisser-aller et celui de ses disciples, au regard des ascèses de Jean le Baptiste. Rien de tel que ces funèbres corbeaux pour nous faire détester Dieu si on a un peu de sang dans les veines. J'ai pourtant connu des ascètes danseurs, des ascètes à pirouette et entrechats, plus proche de Ryôkan que ces religieux racornis qui donnent l'impression, à chaque pas, de craindre l'érection. Heureusement que les soufis m'ont appris la danse de Lumière, le "sans raison ni condition". Je pense à Joyce, dans A Portrait of the Artist as a young man :

He was alone. He was unheeded, happy and near to the wild heart of life...


Finalement, je viens de lire dans La Croix que JP2 le faisait, apparemment, seulement le Vendredi Saint. Là c'est différent, je peux comprendre, tout comme les flagellations des chiites et les pleurs des Alévis. Ce jour-là, ce n'est pas malsain, c'est juste une façon de relayer le Pôle du Monde.

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Salinger est mort. Je n'en suis pas spécialement triste, car il avait 91 ans et de toute façon était mort au monde depuis longtemps, comme les mystiques. Peut-être même, s'il a laissé des manuscrits inédits, va-t-il, au contraire, renaître au monde, avec de nouveaux livres. Il n'y a pas de livres posthumes ou bien tous les livres sont posthumes car une fois publiés ils sont orphelins de l'écrivain, ne dépendant plus de lui, vivant leur vie.

Salinger aura beaucoup compté pour moi l'an dernier, non pas avec L'Attrape-cœur, mais avec Franny et Zooey, quand je le lisais en même temps que Maître Eckhart, et qu'il a fait mon diagnostic spirituel avec la précision d'un laser. Du coup, je n'aime guère François d'Assise, ni François de Sales, et j'ai tout autant horreur de la spiritualité confiture de rose que de la culpabilité et de l'auto-flagellation saumâtres. Il faut être sec et pur, et brûlant comme un Ange.

Il y a des pauvres pour qui le riche n'est pas un idéal



C'est à ce moment-là que je pris l'habitude de ne pas terminer mes devoirs, d'en laisser une partie en blanc. Lors des interrogations aussi je gardais pour moi une partie de la réponse que je devais à l'enseignant. Je me réservais une part d'incomplétude, les choses allaient mal pour moi, je commençais à grandir.

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Il y a des pauvres pour qui le riche n'est pas un idéal. Il y a des pauvres, matériellement et spirituellement, insoumis. Si de mon banc je ne répondais pas au professeur qui me posait la question laissée sans réponse par l'élève au tableau, ce n'était pas par sentiment de solidarité. Je n'en éprouvais aucun envers mes camarades. Par tempérament et par conviction, j'étais hostile à la méthode qui nous incitait à rivaliser entre nous.

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Tendus vers un résultat, mes camarades agissaient et réagissaient de la même façon lors des nombreuses épreuves scolaires. Ils n'apprenaient pas à être les meilleurs, mais s'initiaient à des techniques d'hostilité.

Pas ici, pas maintenant, Erri De Luca.

vendredi 29 janvier 2010

Le Sud



Sur le mur d'en face, il y a une carte géographique du monde. Elle est à l'envers, l'Antarctique en haut. Il s'aperçoit que je la regarde fixement.
"Tu es du Nord, dit-il, ceux du Nord n'en reviennent pas de voir leur belle planète sens dessus dessous. Pour nous en revanche le monde est comme ça, le Sud vers le haut."
Mon regard se perd sur la carte.
"Des marins irlandais viennent se remplir la vessie de bière, ils regardent et remuent la tête comme les chiens quand ils sentent quelque chose d'étrange. Têtes du Nord, têtes aveugles que vous êtes. On ne comprend la terre que si on la retourne comme ça. Regarde les continents : ils poussent vers le Nord, ils vont tous finir de l'autre côté. Parce qu'ils se sont détachés de l'Antarctique et qu'ils voyagent vers le bas de la planète, qu'ils dégringolent là-bas. Ils laissent les océans derrière eux. Même les courants marins partent d'ici, du Sud, car c'est ici qu'est le début, le haut de la terre. Et c'est une terre, l'Antarctique, avec des montagnes et des volcans, pas de l'eau refroidie comme votre glaçon. Le Nord dessine de fausses cartes avec son beau pôle au sommet, alors qu'il est le fond du sac. Et puis pour vous c'est l'orient et l'occident qui comptent, tandis que pour nous ce n'est que de l'eau fouettée, océans de ponant et de levant. Nous sommes sur la corne pointue du monde, accroupis sur le sol pour ne pas être emportés par le vent."

Trois Chevaux, Erri De Luca.

"si moi je ne veux pas être en attente et si je veux être sans attente, est-ce que je peux ?"





À nous autres enfants, moi d'abord, par ordre d'apparition, puis ma sœur, on nous donna une éducation qui me sembla toujours appropriée au manque d'espace et de moyens ; on parlait à voix basse, on se tenait bien à table, essayant de ne pas salir le peu de vêtements décents que nous avions. On se déplaçait avec discipline dans le petit logement. On prit moins garde à ces usages dans la nouvelle maison, mais ils restèrent toujours gravés dans mon cœur, signes d'une mesure à jamais perdue entre moi et la portion du monde qui m'était impartie.

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Une histoire, qui me poursuit du plus profond de ma mémoire, parle d'un ange qui frappe la bouche des enfants à l'heure de leur naissance. Il avait dû me donner un coup un peu plus fort, voilà pourquoi je bégayais : c'était la version de la légendre qu'on me racontait. Dans mes nuits d'enfant un ange venait souvent frapper à ma bouche, mais moi je ne parvenais pas à l'ouvrir pour lui souhaiter la bienvenue. Au bout d'un moment il s'en allait et dans le noir restaient ses plumes et mes larmes.

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Alors je l'ignorais, l'adolescence est une des stations de la patience, attendant de consister en de futurs accomplissements. Ces années étaient étriquées, le monde immense.

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À ce moment-là, j'ai dû comprendre que le mal est irrémédiable et qu'il est impossible de réparer un tort quoi que l'on fasse. Le seul remède est de ne pas commettre et ne pas en commettre est en ce monde l'œuvre la plus ardue et secrète.

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Ton regret me comprenait mal. Je me mis à pleurer sous ton bras de t'avoir rendue coupable et à cause du bien que tu pensais de moi, parce que tu étais juste et que moi j'avais accentué le poids de ton erreur pour m'être senti étranger à moi-même. L'innocence pouvait être une sorte d'insolence.

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– Papa, si moi je ne veux pas être en attente et si je veux être sans attente, est-ce que je peux ?
Alors il cessa de se raser, ouvrit la porte en grand et, comme s'il avait compris quelque chose, je ne sais quoi, dit ces quelques mots : "Si tu es capable de vivre sans attente, tu verras des choses que les autres ne voient pas." Puis il ajouta encore : "Ce à quoi tu tiens, ce qui t'arrivera, ne parviendra pas par une attente." Il avait la moitié du visage rasée et l'autre encore pleine de savon, dans une main le rasoir et dans l'autre le blaireau. Il se pencha légèrement vers moi pour se faire comprendre.
Je le regardai de tous mes yeux. Ce n'était pas lui, même sa voix était différente. Quant à moi, je n'étais pas certain d'être celui qui avait posé la question.

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Alors, je ne sais comment cela se produisit, je compris que je n'étais pas témoin de tout ce mal et du monde, mais responsable. Toi, tu en faisais l'inventaire, m'en demandant compte rien qu'en parlant. Oui, maman, derrière son silence rêveur un enfant crut être la dernière parcelle de Dieu, fragment détaché d'un créateur qui avait laissé échapper son œuvre de sa bouche et de ses mains. En cet enfant, Dieu ne savait plus quoi faire ou quoi dire, sinon écouter.
Je ne l'ai pas fait exprès : c'est cela que je pensais, sans arrêt, sous le flot de tes histoires. C'était une bonne formule pour absoudre un enfant, mais bonne aussi pour enchaîner un Dieu aux malheurs du monde. Je ne l'ai pas fait exprès : je comprenais le monde, ne me souvenant plus l'avoir engendré. Je ne m'étonnais pas, puisque je n'avais même pas souvenir de ma naissance. Du reste aucun Dieu n'a souvenir de la sienne.

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Une grande partie du destin de chacun dépend d'une question, d'une demande faite un jour par quelqu'un, personne chère ou inconnu : on réalise soudain qu'on attendait depuis longtemps cette interrogation, peut-être banale, mais qui sonne comme une annonce et on sait qu'on tentera d'y répondre par toute sa vie.

Erri De Luca, Pas ici, pas maintenant.




jeudi 28 janvier 2010

On s'en fout

Villepin n'est pas rancunier.

Dvora



Je pense aux jours du Sud pleins de malheurs, gâtés par la mort qui nous détache par mottes, qui en glisse des vivants par milliers dans son sac, aussitôt attrapés. L'amour alors est un échange de fortes étreintes, un besoin de nœud. Et au bout de chaque étreinte, au bout de cette paix donnée, il reste le non-dit d'un adieu endurci.

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Nous passons sur des terrasses de pierre, au milieu de restes de tranchées où de jeunes hommes d'un siècle encore enfant rêvent de vieillir avec lui, comme moi à présent je rêve de vieillir avec Dvora. La guerre, c'est quand les jeunes rêvent de devenir grands-pères.

*

Je quitte la maison de notre intimité, j'entre dans la guerre vagabonde où chaque logement est un faux domicile. De la maison des noces j'emporte une seule chose de Dvora, ses chaussures de gymnastique aux lacets encore noués parce qu'elle les retire en prenant appui sur ses talons. Il est de mon devoir d'en défaire les nœuds et de les tenir prêtes.
Je les emporte, sonné par le chagrin, en signe de dette pour négligence de soin, dans l'espoir de les lui voir encore aux pieds.
Puis je les oublie. Un an plus tard, je dois débarrasser un de mes logements clandestins et je les retrouve sous un sac, au fond d'une armoire. Je n'ai rien de Dvora, car sans elle je ne tiens à rien. Ses chaussures sont là avec leurs lacets bien attachés.
Je m'agenouille et défais les nœuds, libère les œillets. Puis je les laisse là.
Je sais qu'elle est au fond de la mer, les mains attachées. Je peux seulement défaire les lacets de ses chaussures. Je fais cet adieu à genoux devant une armoire vide.

Trois Chevaux, Erri de Luca.

mercredi 27 janvier 2010

Selim




Je prie, dit-il, pour tout ce que je porte à la bouche. Je prie pour lier le jour à son support, comme je le fais avec le roseau près du pied de tomates. Je bénis ce café de l'amitié.
Peut-être est-il plus facile pour un homme venu d'Afrique de lier terre et ciel par une ficelle.
Il tient la tasse blanche dans sa paume grise de pierre.
Nous buvons assis côte à côte sur le banc. Je lui dis que son italien est bon. Il répond qu'il aime la langue plus que tout le reste.
Dure vie ici ? demandé-je. Non, bonne, sans satisfaction du côté des hommes, mais bonne. On sort, on a envie d'échanger deux mots, dit-il, et rien, ici les hommes ne répondent pas. Sans satisfaction, répète-t-il, mais c'est une bonne vie.

*

Selim vient au jardin pour le mimosa et pour parler un peu de son pays où l'on va pieds nus et c'est pour ça qu'on parle volontiers.
Quand on met des souliers on ne parle pas, c'est ce qu'il pense de nous. Sans la plante des pieds nus sur le sol, nous sommes isolés, dit sa langue qui doit avoir une arête intérieure en argent pour être aussi sonore.
C'est la vérité, dis-je, c'est un pur amen : toute notre histoire est une chaussure qui nous détache du sol du monde. La maison est une chaussure, comme la voiture, le livre.

*

Je ne fais que souffler quelque merci vers le haut, dit-il.
Je fais monter mon souffle qui se mêle aux nuages et se change en pluie. Un homme prie et augmente ainsi la substance au ciel. Les nuages sont plein du souffle des prières.
Je regarde vers le haut, ils arrivent de la mer. Je dis : mince alors, ce qu'ils prient en Sardaigne.
Il rit avec moi et dit qu'il est bon de rire, que la foi vient après le rire, plus qu'après les pleurs.

Trois Chevaux, Erri De Luca.

mardi 26 janvier 2010

Les livres neufs sont impertinents



Les livres neufs sont impertinents, les feuilles ne se laissent pas tourner sagement, elles résistent et il faut appuyer pour qu'elles restent à plat. Les livres d'occasion ont le dos détendu, les pages, une fois lues, passent sans se soulever.

*

En Calabre, il y a le passé, les oliviers plantés par les grands-parents, la maison en pierre taillée au ciseau, maçonnée de façon brute, sans enduit. Le soir, il y a quelque chose dans les assiettes, mais pas d'avenir.

Erri de Luca, Trois Chevaux.




samedi 23 janvier 2010

Hebdomada II per annum

Ces mots, du commentaire du yik : "Ce qui s'annonce, pour peu qu'on y prenne garde, ne peut manquer d'arriver".

Revu le second épisode de Twin Peaks, hier, Du coup, j'en ai rêvé, un peu. C'était dans un monde chaotique, un lycée, des tempêtes à venir, de la pluie, un monde désordonné et inquiétant avec sa logique, mais qui, curieusement, me réconfortait, je m'y sentais bien dedans, voire élue. Je sortais sur une place ou un campus, il y avait une pluie diluvienne. Mais j'avançais, marchais dessous, et me rendais compte que la pluie était tiède, agréable, bienfaisante.

*

En ce moment, je perds mes livres. Je ne sais plus où j'ai mis La Vie de Rancé, reçu depuis avant Noël : au moment de lire, introuvable. J'avais presque achevé de relire Le Côté de Guermantes II. Je ne sais plus où il est, depuis 2 jours. J'espère que je ne les ai pas oubliés dans le train.

Du coup, ce matin, repris L'Année zen de Brunel, qui ne m'avait pas transportée quand je l'avais acheté, au Divan, en 2003. Cela fait une éternité que ce temps-là... Aujourd'hui, je l'ai lu toute l'après-midi, me disant qu'une année 62, c'était bien une année zen, joie de balayer et rebalayer la cour, joie de puiser l'eau pour le riz, etc. Déjà l'émission sur Gitta Mallasz me soufflait que le Petit n'est pas punition. Finalement, ayant un peu grandie et un peu de ma morve de murîd ayant été mouchée, certains passages ne m'ont pas déplu, certains m'ont assez émue. Et puis j'ai découvert – ce qui, bien évidemment, ne m'avait pas frappée à l'époque – l'histoire d'amour du moine Ryôkan et de sa disciple Teishin. Chaque passage qui me plaisait, je l'ai posté, mais à la date du livre.

Enfin, tout prendre comme cela vient ou non, et vivre en Petit, une année zen.

Brunel parle beaucoup des Chartreux. Du coup, je ressens encore un peu de honte à avoir dégommé Le Grand Silence et surtout à avoir douté de la foi de ces moines. Peut-être que ce n'était pas les bons moines. Peut-être que les vrais illuminés ne se sont pas laissés filmer. Quoi qu'il en soit, cette année, avec ma liturgie des heures, je prie avec eux, à ma garde,

-Maître, comment suivre la voie ?
– Va laver ton bol de riz, répond le Maître.

Ô merveille, ô miracle,
Je puise de l'eau,
je porte du bois.



… Je ne puis te répondre maintenant, disait le maître. Tu me réclames du thé et tu n'as pas de tasse pour le recevoir. Si je le verse sur tes mains, je vais te brûler, si je le verse par terre, il sera perdu.
– Quand me répondrez-vous, Maître ?
– Lorsque tu te seras construit une âme disponible, une âme d'accueil.


27 août – Le jeune novice Tahakiko, chargé de balayer la cour du monastère, se plaignait ainsi : Je suis entré dans ce temple pour recevoir l'enseignement du zen, et non pour promener mon balai de-ci, de-là, de-ci…, sans repos, ni fin, ni laisse…"

Le maître du temple, qui passait par là, l'entendit, et lui conta cette histoire :

Il était une fois une mère aimable et douce qui se mourait. La seule chose qui pouvait la sauver était un panier de poires sauvages, que l'on trouvait dans une certaine vallée gardée par une vieille sorcière.

L'aînée des filles se présenta la première. La sorcière lui dit :
"Si tu veux mes poires sauvages, va sur la montagne que tu aperçois là-bas, et reviens !"

La fille aînée obéit. Elle alla et revint… dix fois. La vieille répéta : "Va et reviens", "Va et reviens", "Va et reviens"…

La onzième fois, l'aînée des filles se découragea.
"Ma mère m'attend à la maison, je ne vais pas continuer cet exercice stupide." Elle partit avec son panier vide.

La cadette à son tour vint dans la vallée, où mûrissaient les poires sauvages. La sorcière lui dit :
"Va sur la montagne que tu aperçois là-bas, et reviens…"

Au cinquantième aller-retour, la cadette, furieuse, partit sans se retourner… avec son panier vide.

La benjamine, qui était innocente, prit le panier et se mit en route. Elle rencontra la vieille sorcière, qui lui dit :
"Si tu veux emporter mes poires sauvages qui rendront la santé à ta mère, va sur la montagne que tu aperçois là-bas, et reviens…"

Dix fois, vingt fois, cinquante fois, cent fois, la vieille répéta : "Va et reviens", "Va et revient", "Va et revient"…

La benjamine, sans un murmure, docilement, partait, revenait, partait, revenait. La cent unième fois, elle reçut les poires sauvages. Elle en emplit son panier. Sa mère en mangea, et fut sauvée.

"Tahakiko, dit le maître, quand ton balai va et revient dans la cour du monastère, tu ne fais pas un acte inutile ou dérisoire, c'est la voie même que tu suis. Car l'Illumination, la nature du Bouddha, l'éternel Atmam sont dans les humbles gestes du quotidien."

Ô merveille, ô miracle,
Je puise de l'eau,
je porte du bois.


Or, rien ne m'énerve plus que ce genre de propos, moi qui aime l'extraordinaire, l'aventure et les périls. Donc, j'imagine que c'est bon pour mon poil.


jeudi 21 janvier 2010

Les fleurs




Selon certains écrits, la pivoine doit être baignée par une belle jeune fille en costume de cour, et le prunier d'hiver arrosé par un moine pâle et fluet.


mardi 19 janvier 2010

Le docteur Dieulafoy


Daumier
Le docteur Dieulafoy a pu en effet être un grand médecin, un professeur merveilleux; à ces rôles divers où il excella, il en joignait un autre dans lequel il fut pendant quarante ans sans rival, un rôle aussi original que le raisonneur, le scaramouche ou le père noble, et qui était de venir constater l’agonie ou la mort. Son nom déjà présageait la dignité avec laquelle il tiendrait l’emploi, et quand la servante disait: M. Dieulafoy, on se croyait chez Molière.
Marcel Proust, Le Côté de Guermantes.

lundi 18 janvier 2010

Maladie de ma grand'mère


Nous disons bien que l’heure de la mort est incertaine, mais quand nous disons cela, nous nous représentons cette heure comme située dans un espace vague et lointain, nous ne pensons pas qu’elle ait un rapport quelconque avec la journée déjà commencée et puisse signifier que la mort—ou sa première prise de possession partielle de nous, après laquelle elle ne nous lâchera plus—pourra se produire dans cet après-midi même, si peu incertain, cet après-midi où l’emploi de toutes les heures est réglé d’avance. On tient à sa promenade pour avoir dans un mois le total de bon air nécessaire, on a hésité sur le choix d’un manteau à emporter, du cocher à appeler, on est en fiacre, la journée est tout entière devant vous, courte, parce qu’on veut être rentré à temps pour recevoir une amie; on voudrait qu’il fît aussi beau le lendemain; et on ne se doute pas que la mort, qui cheminait en vous dans un autre plan, au milieu d’une impénétrable obscurité, a choisi précisément ce jour-là pour entrer en scène, dans quelques minutes, à peu près à l’instant où la voiture atteindra les Champs-Élysées.

[…]

J’ai pensé, depuis, que ce moment de son attaque n’avait pas dû surprendre entièrement ma grand’mère, que peut-être même elle l’avait prévu longtemps d’avance, avait vécu dans son attente. Sans doute, elle n’avait pas su quand ce moment fatal viendrait, incertaine, pareille aux amants qu’un doute du même genre porte tour à tour à fonder des espoirs déraisonnables et des soupçons injustifiés sur la fidélité de leur maîtresse. Mais il est rare que ces grandes maladies, telles que celle qui venait enfin de la frapper en plein visage, n’élisent pas pendant longtemps domicile chez le malade avant de le tuer, et durant cette période ne se fassent pas assez vite, comme un voisin ou un locataire «liant», connaître de lui. C’est une terrible connaissance, moins par les souffrances qu’elle cause que par l’étrange nouveauté des restrictions définitives qu’elle impose à la vie. On se voit mourir, dans ce cas, non pas à l’instant même de la mort, mais des mois, quelquefois des années auparavant, depuis qu’elle est hideusement venue habiter chez nous. La malade fait la connaissance de l’étranger qu’elle entend aller et venir dans son cerveau. Certes elle ne le connaît pas de vue, mais des bruits qu’elle l’entend régulièrement faire elle déduit ses habitudes. Est-ce un malfaiteur? Un matin, elle ne l’entend plus. Il est parti. Ah! si c’était pour toujours! Le soir, il est revenu. Quels sont ses desseins? Le médecin consultant, soumis à la question, comme une maîtresse adorée, répond par des serments tel jour crus, tel jour mis en doute. Au reste, plutôt que celui de la maîtresse, le médecin joue le rôle des serviteurs interrogés. Ils ne sont que des tiers. Celle que nous pressons, dont nous soupçonnons qu’elle est sur le point de nous trahir, c’est la vie elle-même, et malgré que nous ne la sentions plus la même, nous croyons encore en elle, nous demeurons en tout cas dans le doute jusqu’au jour qu’elle nous a enfin abandonnés.

[…]

Et il me tendit gracieusement la main. J’avais refermé la porte et un valet nous guidait dans l’antichambre, ma grand’mère et moi, quand nous entendîmes de grands cris de colère. La femme de chambre avait oublié de percer la boutonnière pour les décorations. Cela allait demander encore dix minutes. Le professeur tempêtait toujours pendant que je regardais sur le palier ma grand’mère qui était perdue. Chaque personne est bien seule. Nous repartîmes vers la maison.

[…]

Je ne voulais pas que ma mère remarquât trop l’altération du visage, la déviation de la bouche; ma précaution était inutile: ma mère s’approcha de grand’mère, embrassa sa main comme celle de son Dieu, la soutint, la souleva jusqu’à l’ascenseur, avec des précautions infinies où il y avait, avec la peur d’être maladroite et de lui faire mal, l’humilité de qui se sent indigne de toucher ce qu’il connaît de plus précieux, mais pas une fois elle ne leva les yeux et ne regarda le visage de la malade. Peut-être fut-ce pour que celle-ci ne s’attristât pas en pensant que sa vue avait pu inquiéter sa fille. Peut-être par crainte d’une douleur trop forte qu’elle n’osa pas affronter. Peut-être par respect, parce qu’elle ne croyait pas qu’il lui fût permis sans impiété de constater la trace de quelque affaiblissement intellectuel dans le visage vénéré. Peut-être pour mieux garder plus tard intacte l’image du vrai visage de sa mère, rayonnant d’esprit et de bonté. Ainsi montèrent-elles l’une à côté de l’autre, ma grand’mère à demi cachée dans sa mantille, ma mère détournant les yeux.

[…]

Mais, à Combray aussi, Françoise avait contracté—et importé à Paris—l’habitude de ne pouvoir supporter une aide quelconque dans son travail. Se voir prêter un concours lui semblait recevoir une avanie, et des domestiques sont restés des semaines sans obtenir d’elle une réponse à leur salut matinal, sont même partis en vacances sans qu’elle leur dît adieu et qu’ils devinassent pourquoi, en réalité pour la seule raison qu’ils avaient voulu faire un peu de sa besogne, un jour qu’elle était souffrante. Et en ce moment où ma grand’mère était si mal, la besogne de Françoise lui semblait particulièrement sienne. Elle ne voulait pas, elle la titulaire, se laisser chiper son rôle dans ces jours de gala.

[…]

Quant à Françoise, elle voyait qu’on donnait peu de médicaments à ma grand’mère. Comme, selon elle, ils ne servent qu’à vous abîmer l’estomac, elle en était heureuse, mais plus encore humiliée. Elle avait dans le Midi des cousins—riches relativement—dont la fille, tombée malade en pleine adolescence, était morte à vingt-trois ans; pendant quelques années le père et la mère s’étaient ruinés en remèdes, en docteurs différents, en pérégrinations d’une «station» thermale à une autre, jusqu’au décès. Or cela paraissait à Françoise, pour ces parents-là, une espèce de luxe, comme s’ils avaient eu des chevaux de courses, un château. Eux-mêmes, si affligés qu’ils fussent, tiraient une certaine vanité de tant de dépenses. Ils n’avaient plus rien, ni surtout le bien le plus précieux, leur enfant, mais ils aimaient à répéter qu’ils avaient fait pour elle autant et plus que les gens les plus riches. Les rayons ultra-violets, à l’action desquels on avait, plusieurs fois par jour, pendant des mois, soumis la malheureuse, les flattaient particulièrement. Le père, enorgueilli dans sa douleur par une espèce de gloire, en arrivait quelquefois à parler de sa fille comme d’une étoile de l’Opéra pour laquelle il se fût ruiné. Françoise n’était pas insensible à tant de mise en scène; celle qui entourait la maladie de ma grand’mère lui semblait un peu pauvre, bonne pour une maladie sur un petit théâtre de province.

Le Côté de Guermantes, Marcel Proust.

samedi 16 janvier 2010

Hebdomada I per annum


Hier, écoute en différé des Racines du Ciel, avec Bernard Montaud, le disciple de Gitta Mallasz. Je suis vraiment conditionnée : dès qu'au milieu d'une phrase, j'entends le mot Ange, je lève spontanément la tête en haut à gauche de moi avec un grand sourire tendre et confiant de murîd débile heureuse. Cela dit, cette émission, l'Ange me l'a envoyée pour moi. C'était sur l'école du Petit. L'enseignement de Mallasz : s'ouvrir, sourire au plus petit médiocre, au plus petit quotidien, sourire à sa biscotte brisée, aux rendez-vous en retard...


mardi 12 janvier 2010

La belle mort et le cadavre outragé


v.180-200, musée du Louvre


La vraie raison de l'exploit héroïque est ailleurs ; elle ne relève pas de calculs utilitaires ni du besoin de prestige social ; elle est d'ordre, pourrait-on dire, métaphysique ; elle tient à la condition humaine que les dieux n'ont pas faite seulement mortelle, mais soumise, comme toute créature ici-bas, après la floraison et l'épanouissement de la jeunesse, au déclin des forces et à la décrépitude de l'âge. L'exploit héroïque s'enracine dans la volonté d'échapper au vieillissement et à la mort, quelques "inévitables" qu'ils soient, de les dépasser tous les deux. On dépasse la mort en l'accueillant au lieu de la subir, en en faisant le constant enjeu d'une vie qui prend ainsi valeur exemplaire et que les hommes célébreront comme un modèle de "gloire impérissable". Ce que le héros perd en honneurs rendus à sa personne vivante, quand il renonce à la longue vie pour choisir la prompte mort, il le regagne au centuple dans la gloire dont est auréolé, pour tous les temps à venir, son personnage de défunt. Dans une culture comme celle de la Grèce archaïque, où chacun existe en fonction d'autrui, sous le regard et les yeux d'autrui, où les assises d'une personne sont d'autant mieux établies que s'étend plus sa réputation, la vraie mort est l'oubli, le silence, l'obscure indignité, l'absence de renom.

(…)

Par le thème de la mutilation des corps, l'épopée souligne la place et le statut exceptionnels de l'honneur héroïque, de la belle mort, de la gloire impérissable : ils dépassent de si haut l'honneur, la mort, le renom ordinaires que, dans le cadre d'une culture agonistique où l'on ne prouve sa valeur que contre autrui, sur le dos et au détriment d'un rival, ils supposent, en contrepartie, aussi bas au-dessous de la norme qu'ils s'élèvent au-dessus, une forme radicale de déshonneur, un anéantissement totale, absolu, une infamie définitive et totale.

Cependant si, à travers ses allusions constantes aux corps dévorés par les chiens ou pourrissant au soleil, le récit dessine, par le thème du cadavre outragé, le lieu où vient s'inscrire le double inversé de la belle mort, cette perspective d'une personne réduite à rien, abîmée dans l'horreur, est, dans le cas du héros, repoussée au moment même où elle est évoquée. La guerre, la haine, la violence destructrice, ne peuvent rien contre ceux qui, animés par le sens héroïque de l'honneur, se sont voués à la vie brève. La vérité de l'exploit, dès lors qu'il a été accompli, me saurait plus être ternie ; c'est elle qui fait la matière de l'épos. Comment le corps du héros pourrait-il avoir été outragé, son souvenir extirpé ? Sa mémoire est toujours vivante : elle inspire cette vision directe du passé qui est le privilège de l'aède. Rien ne peut atteindre la belle mort : son éclat se prolonge et se fond dans le rayonnement de la parole poétique qui, en disant la gloire, la rend tout à fait réelle. La beauté du kalòs thánatos n'est pas différente de celle du chant, un chant qui, lorsqu'il la célèbre, se fait lui-même, dans la chaîne continue des générations, mémoire immortelle.

Jean-Pierre Vernant, L'Individu, la mort, l'amour. Soi-même et l'autre en Grèce ancienne.

lundi 11 janvier 2010

Le corps divin


600-590 a.C. Musée archéologique du Céramique, photo : Marsyas
Pour les Grecs archaïques, le malheur des hommes ne vient donc pas de ce que l'âme, divine et immortelle, se trouve chez eux emprisonnée dans l'enveloppe d'un corps, matériel et périssable, mais de ce que leur corps n'en est pas pleinement un, qu'il ne possède pas, de façon entière et définitive, cet ensemble de pouvoirs, de qualités, de vertus actives qui confèrent à l'existence d'un être singulier la consistance, le rayonnement, la pérennité d'une vie à l'état pur, totalement vivantem parce que exempte de tout germe de corruption, isolée de tout ce qui pourrait, du dedans ou du dehors, l'obscurcir, la flétrir, l'anéantir.

(…)

La grâce, la kháris qui fait briller le corps d'un éclat joyeux et qui est comme l'émanation même de la vie, le charme qui incessamment s'en dégage – la kháris, donc, en tout premier, mais avec elle la taille, la carrure, la prestance, la vélocité des jambes, la force des bras, la fraîcheur de la carnation, la détente, la souplesse, l'agilité des membres,– et encore, non plus visibles à l'œil d'autrui mais saisis par chacun au-dedans de lui-même dans son stéthos, son thumós, ses phrénes, son nóos, la fortitude, l'ardeur au combat, la frénésie guerrière, l'élan de la colère, de la crainte, du désir, la maîtrise de soi, l'intellection avisée, l'astuce subtile – telles sont quelques-unes des "puissances" dont le corps est dépositaire, qu'on peut lire sur lui comme les marques attestant ce qu'est un homme et ce qu'il vaut.

Plutôt que comme la morphologie d'un ensemble d'organes ajustés, à la façon d'une planche anatomique, ou que la figure des particularités physiques propres à chacun, comme dans un portrait, le corps grecs, aux temps anciens, se donne à voir sur le mode d'un blason faisant apparaître, en traits emblématiques, les multiples "valeurs" – de vie, de beauté, de pouvoir – dont un individu se trouve pourvu, dont il est titulaire et qui proclame sa timé : sa dignité et son rang. Pour désigner la noblesse d'âme, la générosité de cœur des hommes les meilleurs, les áristoi, le grec dit kalòs kàgathos, soulignant que beauté physique et supériorité morale n'étant pas dissociables, la seconde se peut évaluer au seul regard de la première. Par la combinaison de ces qualités, puissances, valeurs "vitales", qui comportent toujours, par leur référence au modèle divin, une dimension sacrée et dont le dosage varie suivant les cas individuels, le corps revêt la forme d'une sorte de tableau héraldique où s'inscrit et se déchiffre le statut social et personnel de chacun : l'admiration, la crainte, l'envie, le respect qu'il inspire, l'estime où il est tenu, la part d'honneurs auxquels il a droit – pour tout dire, sa valeur, son prix, sa place dans une échelle de "perfection" qui s'élève jusque vers les dieux campés en son sommet et dont les humains se répartissent, à divers niveaux, les étages inférieurs.

(…)

Un monde divin multiple, divisé par conséquent au-dedans de lui-même par la pluralité des êtres qui le composent ; des dieux dont chacun, ayant son nom propre, son corps singulier, connaît une forme d'existence limitée et particulière : cette conception n'a pas manqué de susciter, dans certains courants religieux marginaux, dans des milieux de sectes et chez des philosophes, interrogations, réserves ou refus. Ces réticences, qui se sont exprimées de façons fort diverses, procèdent d'une même conviction : la présence du mal, du malheur, de la négativité dans le monde tient au processus d'individuation auquel il a été soumis et qui a donné naissance à des êtres séparés, isolés, singuliers. La perfection, la plénitude, l'éternité sont les attributs de l'Être totalement unifié. Toute fragmentation de l'Un, tout éparpillement de l'Être, toute distinction de parties signifient que la mort entre en scène avec l'apparition conjointe d'une multiplicité d'existences individualisées et de la finitude qui nécessairement borne chacune d'elle. Pour accéder à la non-mort, pour s'accomplir dans la permanence de leur perfection, les dieux de l'Olympe devraient donc renoncer à leur corps singulier, se fondre dans l'unité d'un grand dieu cosmique ou s'absorber dans la personne du dieu morcelé, puis réunifié par Apollon, du Dionysos orphique, garant du retour à l'indistinction primordiale, de la reconquête d'une unité divine qui doit être retrouvée, après avoir été perdue.

En rejetant catégoriquement cette perspective pour placer l'accompli, le parfait, l'immuable, non dans la confusion de l'unité originelle, dans l'obscure indistinction du chaos, mais à l'inverse, dans l'ordre différencié d'un cosmos dont les parties et éléments constitutifs se sont peu à peu égarés, délimités, mis en place et où les puissances divines, d'abord incluses dans de vagues forces cosmiques, ont pris, à la troisième génération, leur forme définie et définitive de dieux célestes, vivant dans la lumière constante de l'éther, avec leur personnalité et leur figure particulières, leurs fonctions articulées les unes aux autres, leurs pouvoirs s'équilibrant et s'ajustant sous l'autorité inébranlable de Zeus, la Théogonie orthodoxe d'Hésiode donne à la nature corporelle des dieux son fondement théologique : si les dieux possèdent plénitude, perfection, inaltérabilité, c'est qu'au terme de ce progrès qui a conduit à l'émergence d'un cosmos stable, organisé, harmonieux, chaque personne divine a désormais son individualité clairement fixée.

(…)

Le sur-corps divin, par bien des aspects, évoque et frôle le non-corps. Il pointe vers lui ; il ne le rejoint jamais. S'il basculait de ce côté, s'il se faisait absence de corps, rejet du corps, c'est l'équilibre même du polythéisme grec qui serait rompu, dans sa constante, sa nécessaire tension entre l'obscurité dont est pétri le corps apparent des humains et l'éclatante lumière dont resplendit, invisible, le corps des dieux.

Jean-Pierre Vernant, L'Individu, la mort, l'amour. Soi-même et l'autre en Grèce ancienne.

dimanche 10 janvier 2010

Éloge de la folie : la folie du Christ ou la sainte folie


Giotto, 1304-1306, Chapelle Scrovegni, Padoue

Le Christ, dans les psaumes sacrés, dit à son Père : « Vous connaissez ma folie. »

(…)

Sa compagnie de prédilection est celle des petits enfants, des femmes et des pêcheurs. Même parmi les bêtes, il préfère celles qui s’éloignent le plus de la prudence du renard. Aussi choisit-il l’âne pour monture, quand il aurait pu, s’il avait voulu, cheminer sur le dos d’un lion ! Le Saint-Esprit est descendu sous la forme d’une colombe, non d’un aigle ou d’un milan. L’Écriture sainte fait mention fréquente de cerfs, de faons, d’agneaux. Et notez que le Christ appelle ses brebis ceux des siens qu’il destine à l’immortelle vie. Or, aucun animal n’est plus sot ; Aristote assure que le proverbe « tête de brebis », tiré de la stupidité de cette bête, s’applique comme une injure à tous les gens ineptes et bornés. Tel est le troupeau dont le Christ se déclare le pasteur. Il lui plaît de se faire appeler agneau lui-même, C’est ainsi que le désigne saint Jean: « Voici l’agneau de Dieu ! » et c’est la plus fréquente expression de l’Apocalypse.

Que signifie tout cela sinon que la folie existe chez tous les mortels, même dans la piété ? Le Christ lui-même, pour secourir cette folie, et bien qu’il fût la sagesse du Père, a consenti à en accepter sa part, le jour où il a revêtu la nature humaine et « s’est montré sous l’aspect d’un homme », ou quand il s’est fait péché pour remédier aux péchés. Il n’a voulu y remédier que par la folie de la Croix, à l’aide d’apôtres ignorants et grossiers ; il leur recommande avec soin la Folie, en les détournant de la Sagesse, puisqu’il leur propose en exemple les enfants, les lis, le grain de sénevé, les passereaux, tout ce qui est inintelligent et sans raison, tout ce qui vit sans artifice ni souci et n’a pour guide que la Nature.

Il les avertit de ne pas s’inquiéter, s’ils ont à discourir devant les tribunaux ; il leur interdit de se préoccuper du temps et du moment et même de se fier à leur prudence, pour ne dépendre absolument que de lui seul.

Voilà pourquoi Dieu, lorsqu’il créa le monde, défendit de goûter à l’arbre de la Science, comme si la Science était le poison du bonheur. Saint Paul la rejette ouvertement, comme pernicieuse et nourricière d’orgueil ; et saint Bernard le suit sans doute, lorsque, ayant à désigner la montagne où siège Lucifer, il l’appelle : Montagne de la Science.

Voici sans doute une preuve qu’il ne faut pas oublier. La Folie trouve grâce dans le Ciel, puisqu’elle obtient seule la rémission des péchés, alors que le sage n’est point pardonné.

Érasme, Éloge de la Folie, LXV.

Budhadev Das Gupta & Monir Hossain

samedi 9 janvier 2010

Éloge de la folie : les Théologiens (encore)


Caravage, 1606, Galerie Borghese

Mais pourquoi me fatiguer sur ce seul texte ? Chacun sait bien que le droit des théologiens leur livre le ciel, c’est-à- dire l’interprétation des Saintes Écritures ; elles sont comme une peau qu’ils étirent à leur gré. On y voit des contradictions avec saint Paul, qui en réalité n’existent pas. S’il faut en croire saint Jérôme, l’homme aux cinq langues, saint Paul avait vu, par hasard, à Athènes, l’inscription d’un autel qu’il modifia à l’avantage de la foi chrétienne. Omettant les mots qui pouvaient gêner sa cause, il n’en garda que les deux derniers : « Au Dieu inconnu » ; encore les changeait-il un peu, car l’inscription complète portait : « Aux Dieux de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique, aux Dieux inconnus et étrangers. » A cet exemple, je crois, la famille théologienne détache d’un contexte, ici et là, quelques petits mots dont elle altère le sens pour l’accommoder à ses raisonnements. Peu lui importe qu’il n’y ait aucun rapport avec ce qui précède et ce qui suit, ou même qu’il y ait contradiction. L’impudent procédé vaut tant de succès aux théologiens qu’ils en excitent maintes fois l’envie des jurisconsultes.

Ne peuvent-ils tout se permettre, quand on voit ce grand... (j’allais lâcher le nom, mais j’évite de nouveau le brocard sur la lyre) extraire de saint Luc un passage qui s’accorde avec l’esprit du Christ comme l’eau avec le feu ? Sous la menace du péril suprême, au moment où des clients fidèles se groupent autour de leur patron pour combattre avec lui de toutes leurs forces, le Christ voulut ôter de l’esprit des siens leur confiance dans les secours humains ; il leur demanda s’ils avaient manqué de quelque chose depuis qu’il les avait envoyés prêcher, et cependant ils y étaient allés sans ressources de viatique, sans chaussures pour se garantir des épines et des cailloux, sans besace garnie contre la faim. Les disciples ayant répondu qu’ils n’avaient manqué de rien, il leur dit : « Maintenant, que celui qui a une bourse ou une besace la dépose, et que celui qui n’a pas de glaive vende sa tunique pour en acheter un ! » Comme tout l’enseignement du Christ n’est que douceur, patience, mépris de la vie, qui ne comprend le sens de son précepte ? Il veut dépouiller encore davantage ceux qu’il envoie, de façon qu’ils se défassent non seulement de la chaussure et de la besace, mais encore de la tunique, afin qu’ils abordent nus et dégagés de tout, la mission de l’Evangile ; ils ont à se procurer seulement un glaive, non pas celui qui sert aux larrons et aux parricides, mais le glaive de l’esprit, qui pénètre au plus intime de la conscience et y tranche d’un coup toutes les passions mauvaises, ne laissant au cœur que la piété.
Or, voyez comment le célèbre théologien torture ce passage. Le glaive, pour lui, signifie la défense contre toute persécution, et la besace, une provision de vivres assez abondante, comme si le Christ, ayant changé complètement d’avis, regrettait d’avoir mis en route ses envoyés dans un appareil trop peu royal et chantait la palinodie de ses instructions antérieures ! Il aurait donc oublié qu’il leur avait garanti la béatitude au prix des affronts, des outrages et des supplices, qu’il leur avait interdit de résister aux méchants, parce que la béatitude est pour les doux, non pour les violents, qu’il leur avait donné pour modèles les lis et les passereaux ! Il se refusait maintenant à les laisser partir sans glaive, leur recommandait de vendre, au besoin, leur tunique, pour en avoir un et d’aller plutôt nus que désarmés. Sous ce nom de glaive, notre théologien entend tout ce qui peut repousser une attaque, comme sous le nom de besace, tout ce qui concerne les besoins de la vie. Ainsi, cet interprète de la pensée divine nous montre des apôtres munis de lances, de balistes, de frondes et de bombardes, pour aller prêcher le Crucifié ; et de même il les charge de bourses, de sacoches et de bagages, pour qu’ils ne quittent jamais l’hôtellerie sans avoir bien mangé. Il ne se trouble pas d’entendre, peu après, le Maître ordonner avec un accent d’adjuration de remettre au fourreau le glaive qu’il aurait si vivement recommandé d’acheter. On n’a pourtant jamais entendu dire que les Apôtres se soient servis de glaives et de boucliers contre la violence des païens, ce qu’ils auraient fait assurément si la pensée du Christ avait été celle qu’on lui prête.

Un autre, qui n’est point des derniers et que par respect je ne nomme pas, a confondu la peau de saint Barthélemy écorché et les tentes dont Habacuc a dit : « Les peaux du pays de Madian seront rompues. » J’ai assisté l’autre jour, ce qui m’arrive fréquemment, à une controverse de théologie. Quelqu’un voulait savoir quel texte des Saintes Écritures ordonnait de brûler les hérétiques plutôt que de les convaincre par la discussion. Un vieillard à la mine sévère, que son sourcil révélait théologien, répondit avec véhémence que cette loi venait de l’apôtre Paul, lorsqu’il avait dit : « Évite (devita) l’hérétique, après l’avoir repris une ou deux fois. » Il répéta et fit sonner ces paroles ; chacun s’étonnait ; on se demandait s’il perdait la tête. Il finit par s’expliquer : « Il faut retrancher l’hérétique de la vie », traduisait-il, comprenant de vita au lieu de devita. Quelques auditeurs ont ri ; il s’en est trouvé pour déclarer ce commentaire profondément théologique. Et, tandis qu’on réclamait, survint, comme on dit, un avocat de Ténédos et d’autorité irréfragable : « Écoutez bien, dit-il. Il est écrit. Ne laissez pas vivre le malfaisant (maleficus). Or, l’hérétique est malfaisant. Donc, etc. » Il n’y eut alors qu’une voix pour louer l’ingénieux syllogisme, et toute l’assemblée trépigna de ses lourdes chaussures. Il ne vint à l’esprit de personne que cette loi est faite contre les sorciers, jeteurs de sorts et magiciens, que les Hébreux appellent d’un mot qui se traduit par maleficus. Autrement, la sentence de mort s’appliquerait tout aussi bien à la fornication et à l’ébriété.

Érasme, Éloge de la Folie, LXIV.

vendredi 8 janvier 2010

Éloge de la folie : les Papes


Rafael, 1511-1512, National Galery, Londres


Si les Souverains Pontifes, qui sont à la place du Christ, s’efforçaient de l’imiter dans sa pauvreté, ses travaux, sa sagesse, sa croix et son mépris de la vie, s’ils méditaient sur le nom de Pape, qui signifie Père, et sur le titre de Très-Saint qu’on leur donne, ne seraient-ils pas les plus malheureux des hommes ? Celui qui emploie toutes ses ressources à acheter cette dignité ne doit-il pas la défendre ensuite par le fer, le poison et la violence ? Que d’avantages à perdre, si la sagesse, un jour, entrait en eux ! et pas même la sagesse, mais un seul grain de ce sel dont le Christ a parlé. Tant de richesses, d’honneurs, de trophées, d’offices, dispenses, impôts, indulgences, tant de chevaux, de mules, de gardes, et tant de plaisirs, vous voyez quel trafic, quelle moisson, quel océan de biens j’ai fait tenir en peu de mots ! Il faudrait mettre à la place les veilles, les jeûnes, les larmes, les oraisons, les sermons, l’étude et la pénitence, mille incommodités fâcheuses. Que deviendraient aussi, ne l’oublions pas, tant de scripteurs, de copistes, de notaires, d’avocats, de promoteurs, de secrétaires, de muletiers, de palefreniers, de maîtres d’hôtel, d’entremetteurs, je dirais un mot plus vif, mais ne blessons pas les oreilles ? Cette multitude immense, qui est à la charge du Siège romain, je me trompe, qui a des charges auprès du Siège romain, serait réduite à la famine. Il serait donc inhumain, abominable et infiniment détestable que les grands chefs de l’Église, véritables lumières du monde, soient ramenés au bâton et à la besace.

(…)

Bien que cet apôtre ait dit dans l’Évangile : « Nous avons tout quitté pour vous suivre », ils lui érigent en patrimoine des terres, des villes, des tributs, des péages, tout un royaume. Pour conserver tout cela, enflammés de l’amour du Christ, ils combattent par le fer et par le feu et font couler des flots de sang chrétien. Ils croient défendre en apôtres l’Église, épouse du Christ, lorsqu’ils mettent en pièces ceux qu’ils nomment ses ennemis. Comme si les plus pernicieux ennemis de l’Église n’étaient pas les pontifes impies, qui font oublier le Christ par leur silence, l’enchaînent dans des lois de trafic, dénaturent son enseignement par des interprétations forcées et l’assassinent par leur conduite scandaleuse !
L’Église chrétienne ayant été fondée par le sang, confirmée par le sang, accrue par le sang, ils continuent à en verser, comme si le Christ ne saurait pas défendre les siens à sa manière. La guerre est chose si féroce qu’elle est faite pour les bêtes et non pour les hommes ; c’est une démence envoyée par les Furies, selon la fiction des poètes, une peste qui détruit les mœurs partout où elle passe, une injustice, puisque les pires bandits sont d’habitude les meilleurs guerriers, une impiété qui n’a rien de commun avec le Christ. Les Papes, cependant, négligent tout pour en faire leur occupation principale. On voit parmi eux des vieillards décrépis y porter l’ardeur de la jeunesse, jeter l’argent, braver la fatigue, ne reculer devant rien pour mettre sens dessus dessous les lois, la religion, la paix, l’humanité tout entière. Ils trouveront ensuite maint docte adulateur pour décorer cette évidente aberration du nom de zèle, de piété, de courage, pour démontrer par raisonnement comment on peut dégainer un fer meurtrier et le plonger dans les entrailles de son frère, sans manquer le moins du monde à cette charité parfaite que le Christ exige du chrétien envers son prochain.

Érasme, Éloge de la Folie, LIX, Les Papes.

jeudi 7 janvier 2010

Éloge de la folie : les Moines


Hieronymus Bosch, 1490-1500, Musée du Louvre
Aussitôt après le bonheur des théologiens, vient celui des gens vulgairement appelés Religieux ou Moines, par une double désignation fausse, car la plupart sont fort loin de la religion et personne ne circule davantage en tous lieux que ces prétendus solitaires. Ils seraient, à mon sens, les plus malheureux des hommes, si je ne les secourais de mille manières. Leur espèce est universellement exécrée, au point que leur rencontre fortuite passe pour porter malheur, et pourtant ils ont d’eux-mêmes une opinion magnifique. Ils estiment que la plus haute piété est de ne rien savoir, pas même lire. Quand ils braient comme des ânes dans les églises, en chantant leurs psaumes qu’ils numérotent sans les comprendre, ils croient réjouir les oreilles des personnes célestes. De leur crasse et de leur mendicité beaucoup se font gloire ; ils beuglent aux portes pour avoir du pain ; ils encombrent partout les auberges, les voitures, les bateaux, au grand dommage des autres mendiants. Aimables gens qui prétendent rappeler les Apôtres par de la saleté et de l’ignorance, de la grossièreté et de l’impudence !

(…)
Mais je ne sais qui leur a appris qu’il faut prononcer l’exorde d’une voix posée et sans éclats ; ils commencent donc d’un ton si bas qu’à peine entendent-ils le son de leur voix. Comme s’il y avait le moindre intérêt à parler pour n’être compris de personne ! Ils ont ouï dire que pour émouvoir il faut user d’exclamations ; on les voit donc passer brusquement, et sans nul besoin, de la parole calme au cri furieux. On administrerait de l’ellébore à quiconque crierait ainsi hors de propos. Ensuite, on leur a dit qu’il convient de s’échauffer progressivement en parlant ; lorsqu’ils ont récité tant bien que mal le début de chaque partie, leur voix s’enfle tout à coup prodigieusement pour dire les choses les plus simples ; ils en ont perdu le souffle quand s’achève leur discours. Enfin, sachant que la rhétorique utilise le rire, ils s’étudient à égayer leur texte de quelques plaisanteries. Que de grâces, ô chère Aphrodite ! et que d’à- propos, et comme c’est bien l’âne qui joue de la lyre !

Le plus drôle est que tous leurs actes suivent une règle et qu’ils croiraient faire péché grave s’ils s’écartaient le moins du monde de sa rigueur mathématique : combien de nœuds à la sandale, quelle couleur à la ceinture, quelle bigarrure au vêtement, de quelle étoffe la ceinture et de quelle largeur, de quelle forme le capuchon et de quelle capacité en boisseaux, de combien de doigts la largeur de la tonsure, et combien d’heures pour le sommeil ! Qui ne voit à quel point cette égalité est inégale, exigée d’êtres si divers au physique et au moral ? Ces niaiseries, pourtant, les enorgueillissent si fort qu’ils méprisent tout le monde et se méprisent d’un ordre à l’autre. Des hommes, qui professent la charité apostolique, poussent les hauts cris pour un habit différemment serré, pour une couleur un peu plus sombre. Rigidement attachés à leurs usages, les uns ont le froc de laine de Cilicie et la chemise de toile de Milet, les autres portent la toile en dessus, la laine en dessous. Il en est qui redoutent comme un poison le contact de l’argent, mais nullement le vin ni les femmes. Tous ont le désir de se singulariser par leur genre de vie. Ce qu’ils ambitionnent n’est pas de ressembler au Christ, mais de se différencier entre eux. Leurs surnoms aussi les rendent considérablement fiers : entre ceux qui se réjouissent d’être appelés Cordeliers, on distingue les Coletans, les Mineurs, les Minimes, les Bullistes. Et voici les Bénédictins, les Bernardins, les Brigittins, les Augustins, les Guillemites, les Jacobins, comme s’il ne suffisait pas de se nommer Chrétiens !

Leurs cérémonies, leurs petites traditions tout humaines, ont à leurs yeux tant de prix que la récompense n’en saurait être que le ciel. Ils oublient que le Christ, dédaignant tout cela, leur demandera seulement s’ils ont obéi à sa loi, celle de la charité. L’un étalera sa panse gonflée de poissons de toute sorte ; l’autre videra cent boisseaux de psaumes ; un autre comptera ses myriades de jeûnes, où l’unique repas du jour lui remplissait le ventre à crever ; un autre fera de ses pratiques un tas assez gros pour surcharger sept navires ; un autre se glorifiera de n’avoir pas touché à l’argent pendant soixante ans, sinon avec les doigts gantés ; un autre produira son capuchon, si crasseux et si sordide qu’un matelot ne le mettrait pas sur sa peau ; un autre rappellera qu’il a vécu plus de onze lustres au même lieu, attaché comme une éponge ; un autre prétendra qu’il s’est cassé la voix à force de chanter ; un autre qu’il s’est abruti par la solitude ou qu’il a perdu, dans le silence perpétuel, l’usage de la parole.

Mais le Christ arrêtera le flot sans fin de ces glorifications : « Quelle est, dira-t-il, cette nouvelle espèce de Juifs ? Je ne reconnais qu’une loi pour la mienne ; c’est la seule dont nul ne me parle. Jadis, et sans user du voile des paraboles, j’ai promis clairement l’héritage de mon Père, non pour des capuchons, petites oraisons ou abstinences, mais pour les œuvres de foi et de charité. Je ne connais pas ceux-ci, qui connaissent trop leurs mérites ; s’ils veulent paraître plus saints que moi, qu’ils aillent habiter à leur gré le ciel des Abraxasiens ou s’en faire construire un nouveau par ceux dont ils ont mis les mesquines traditions au-dessus de mes préceptes ! » Quand nos gens entendront ce langage et se verront préférer des matelots et des rouliers, quelle tête feront-ils en se regardant ?

(…)

Mais je ne sais qui leur a appris qu’il faut prononcer l’exorde d’une voix posée et sans éclats ; ils commencent donc d’un ton si bas qu’à peine entendent-ils le son de leur voix. Comme s’il y avait le moindre intérêt à parler pour n’être compris de personne ! Ils ont ouï dire que pour émouvoir il faut user d’exclamations ; on les voit donc passer brusquement, et sans nul besoin, de la parole calme au cri furieux. On administrerait de l’ellébore à quiconque crierait ainsi hors de propos. Ensuite, on leur a dit qu’il convient de s’échauffer progressivement en parlant ; lorsqu’ils ont récité tant bien que mal le début de chaque partie, leur voix s’enfle tout à coup prodigieusement pour dire les choses les plus simples ; ils en ont perdu le souffle quand s’achève leur discours. Enfin, sachant que la rhétorique utilise le rire, ils s’étudient à égayer leur texte de quelques plaisanteries. Que de grâces, ô chère Aphrodite ! et que d’à- propos, et comme c’est bien l’âne qui joue de la lyre !

Érasme, Éloge de la Folie, LIV : Les Moines.

mercredi 6 janvier 2010

Éloge de la folie : les Théologiens


Holbein le Jeune, 1523, Musée du Louvre


LIII. - Il vaudrait mieux, sans doute, passer sous silence les Théologiens, éviter de remuer cette Camarine, de toucher à cette herbe infecte. Race étonnamment sourcilleuse et irritable, ils prendraient contre moi mille conclusions en bloc et, si je refusais de me rétracter, me dénonceraient sans délai comme hérétique. C'est la foudre dont ils terrifient instantanément qui leur déplaît. Je n'ai rencontré personne qui soit moins reconnaissant qu'eux de mes bienfaits, quoique je les en accable. L'amour-propre, par exemple, les juche au troisième ciel. Du haut de ce séjour enchanté, ils regardent le reste des mortels, troupeau rampant sur la terre, et le prennent en pitié. Je les entoure d'une armée de définitions magistrales, conclusions, corollaires, propositions explicites et implicites: ils sont munis de tant de faux-fuyants qu'ils sauraient échapper au filet de Vulcain par les distinctions dont ils disposent et qui trancheraient tous les nœuds plus aisément que la hache de Ténédos. Leur style regorge de néologismes et de termes extraordinaires. Ils expliquent à leur manière les arcanes des mystères : comment le monde a été créé et distribué; par quels canaux la tache du péché s'est épandue sur la postérité d'Adam; par quels moyens, dans quelle mesure, et à quel instant le Christ a été achevé dans le sein de la Vierge ; de quelle façon, dans le sacrement, les accidents subsistent sans la matière.

A ces questions, aujourd'hui rebattues, les grands théologiens, les illuminés comme ils disent, préfèrent. et jugent plus dignes d'eux d'autres qui les excitent davantage : s'il y a eu un instant précis dans la génération divine; s'il y a eu plusieurs filiations dans le Christ; si l'on peut soutenir cette proposition que Dieu le Père hait son Fils; si Dieu aurait pu venir sous la forme d'une femme, d'un diable, d'un âne, d'une citrouille ou d'un caillou; si la citrouille aurait prêché, fait des miracles, été crucifiée. Qu'aurait consacré saint Pierre, s'il eût célébré tandis que le corps du Christ pendait sur la croix ? A ce moment, pouvait-on dire que le Christ fût homme ? Les hommes, après la résurrection, pourront-ils manger et boire ? Nos gens se prémunissent par avance, on le voit, contre la faim et la soif.

(…)

" Le péché, disent-ils, est moindre de massacrer mille hommes que de coudre le soulier d'un pauvre le dimanche. Il serait plutôt permis de laisser périr l'univers entier, avec tout ce qu'il contient, que de dire un tout petit mensonge, si léger fût-il." Des subtilités plus subtiles encore encombrent les voies où vous conduisent les innombrables scolastiques. Le tracé d'un labyrinthe est moins compliqué que les tortueux détours des réalistes, nominalistes, thomistes, albertistes, occamistes, scotistes, et tant d'écoles dont je ne nomme que les principales. Leur érudition à toutes est si compliquée que les Apôtres eux-mêmes auraient besoin de recevoir un autre Saint-Esprit pour disputer de tels sujets avec ces théologiens d'un nouveau genre.

Saint Paul, reconnaissent-ils, a eu la foi mais il la définit bien peu magistralement en disant : " La foi est la substance de l'espérance et la conviction des choses invisibles. Il pratiquait parfaitement la charité mais il ne l'a ni divisée, ni définie selon la dialectique, dans la première épître aux Corinthiens, chapitre XIII. Les Apôtres, assurément, consacraient avec piété l'Eucharistie; mais qu'auraient-ils répondu sur le terme a quo, et le terme ad quem, sur la transsubstantiation, sur la présence du même corps en des lieux divers, sur les différences du corps du Christ au Ciel, sur la Croix et dans le Sacrement, sur l'instant où se produit la transsubstantiation et celles des paroles opérantes qui y suffisent. N'en doutons pas, les réponses des Apôtres eussent été beaucoup moins subtiles que les dissertations et définitions des Scotistes. Ils connaissent la Mère de Jésus, mais qui d'entre eux a démontré son exemption de la souillure d'Adam aussi philosophiquement que l'ont fait nos théologiens ? Pierre a reçu les clefs, et certainement de Celui qui ne les eût pas confiées à un indigne ; cependant, je ne sais s'il aurait compris cette idée subtile que l'être qui ne possède pas la science peut en avoir la clef. Les Apôtres baptisaient en tous lieux ; pourtant, ils n'ont enseigné nulle part quelle est la cause formelle, matérielle, efficiente et finale du baptême ; ils n'ont jamais fait mention de son caractère délébile et indélébile. Ils adoraient, certes, mais en esprit, se bornant à suivre cette parole évangélique : "Dieu est esprit et doit être adoré en esprit et en vérité." Il ne semble pas qu'on leur ait révélé qu'une adoration pareille soit due à une médiocre image tracée au charbon sur un mur et qui montre le Christ lui-même, pourvu qu'elle présente les deux doigts levés, de longs cheveux et trois rayons adhérents à l'occiput. Pour connaître ces choses, ne faut-il pas avoir étudié au moins trente-six ans la physique et la métaphysique d'Aristote et de Scot ?

Les Apôtres nomment la grâce, mais jamais ils ne distinguent la grâce donnée gratuitement de la grâce gratifiante. Ils encouragent aux bonnes œuvres sans discerner la différence entre l'œuvre opérante et l'œuvre opérée. Ils enseignent la charité, sans savoir séparer l'infuse de l'acquise, sans expliquer si elle est accident, ou substance, chose créée ou incréée. Ils détestent le péché, mais ce que nous appelons le péché, que je meure s'ils ont su en donner une explication scientifique ! Il leur manque d'avoir étudié chez les Scotistes.

(…)
Ces docteurs cependant se montrent assez modestes pour ne pas condamner ce que les Apôtres ont écrit d’imparfait et de peu magistral ; on consent à honorer à la fois l’antiquité et le nom apostolique ; et, en vérité, il ne serait pas juste d’attendre des Apôtres le grand enseignement dont leur Maître ne leur a jamais dit mot. Mais, quand la même insuffisance se révèle dans Chrysostome, Basile ou Jérôme, il faut bien noter au passage : « Ce n’est pas reçu. » C’est seulement par leur vie et leurs miracles que ces Pères ont réfuté les philosophes ethniques fort obstinés de nature. ceux-ci étant incapables de comprendre le moindre quodlibetum de Scot. Mais aujourd’hui, quel païen, quel hérétique ne rendrait aussitôt les armes devant tant de cheveux coupés en quatre ? Il en est, il est vrai, d’assez obtus pour ne pas entendre nos docteurs, d’assez impertinents pour les siffler, ou même d’assez bons dialecticiens pour soutenir le combat. Ce sont alors magiciens contre magiciens, luttant chacun avec un glaive enchanté et n’arrivant à rien qu’à remettre sans fin au métier l’ouvrage de Pénélope.

Si les chrétiens m’écoutaient, à la place des lourdes armées qui, depuis si longtemps, n’arrivent pas à vaincre, ils enverraient contre les Turcs et les Sarrasins les très bruyants Scotistes, les très entêtés Occamistes, les invincibles Albertistes et tout le régiment des Sophistes ; et l’on assisterait, à mon avis, à la plus divertissante bataille et à une victoire d’un genre inédit.

Aussi, ni le baptême ni l’Évangile, ni saint Paul ou saint Pierre, ni saint Jérôme ou saint Augustin, ni même saint Thomas, l’aristotélicien suprême, ne sauraient faire un chrétien, s’il ne s’ajoute à leur enseignement l’autorité de ces bacheliers grands juges en subtilités. Croirait-on qu’il n’est pas chrétien de dire équivalentes ces deux formules : « pot de chambre, tu pues » et « le pot de chambre pue » ? De même, « bouillir à la marmite » ou « bouillir dans la marmite » ; ce ne sera la même chose que si ces savants l’ont enseigné. De tant d’erreurs, à la vérité inaperçues jusqu’à eux, qui donc eût purgé l’Église, s’ils ne les avaient signalées sous les grands sceaux des universités ! Combien ils sont heureux, quand ils exercent cette activité, et lorsqu’ils décrivent minutieusement toutes les choses de l’Enfer, comme s’ils avaient passé des années au sein de cette république ; et lorsqu’ils fabriquent, à leur fantaisie, des sphères nouvelles, en ajoutant la plus étendue et la plus belle, afin que l’espace ne manque pas aux âmes bienheureuses pour se promener, banqueter ou jouer à la paume ! De telles sottises et mille autres semblables leur bourrent et farcissent le cerveau au point que celui de Jupiter était moins surchargé, lorsqu’il implora la hache de Vulcain pour accoucher de Pallas. Ne vous étonnez donc pas de les voir, aux jours de controverses publiques, la tête si serrée dans leur bonnet, puisque sans cela elle sauterait en éclats.

(…)

Enfin, ils se croient voisins des Dieux, chaque fois qu’on les salue avec dévotion du titre de magister noster. Le mot, à leur avis, équivaut au tétragramme des Juifs ; aussi défendent-ils de l’écrire autrement qu’en majuscules et, si quelqu’un l’intervertissait en noster magister, il léserait assurément la majesté du nom théologique.

Érasme, Éloge de la Folie, LIII : Les Théologiens.

"Et dire que j'avais enrôlé des pêcheurs exprès..."


v. 1150. Musée Frédéric Marès, Barcelone

Il y a des passages très drôles dans les Évangiles (Marc, 6, 45-52), dont celui-ci qui pourrait s'intituler : "Bon, bougez pas, j'arrive, on ne va pas y passer la nuit !"

Il força ses disciples à monter dans la barque et à le précéder sur la rive opposée, vers Bethsaïda, pendant qu'il renvoyait la foule. Quand ce fut fait, il partit dans la montagne pour prier.

Là, on sent qu'il se débarrasse d'un peu tout le monde : la foule, les disciples, tout ça, et bon un peu de solitude ça fait du bien. Prions.

La barque, cette nuit-là, était au milieu de la mer et lui seul à terre.


"Tiens oui, je les avais oubliés ceux-là. Hélons."

Vers trois heures du matin, les voyant s'épuiser à ramer, car le vent leur était contraire, il vint vers eux en marchant sur la mer.


"Bon, si la montagne ne vient pas à M... – euh non j'l'ai pas dit ! Bon j'y vais, sans ça, on va y passer la nuit.

Il allait passer devant eux. En le voyant marcher sur la mer,, ils crurent que c'était un fantôme et poussèrent des cris. Ils le voyaient tous. Ils avaient peur. Alors, il leur parla :
– Rassurez-vous. C'est moi. N'ayez pas peur.


Là, on sent la bonne blague, Jésus qui a envie de s'amuser un peu et marche vers eux d'un air dégagé, alors qu'ils sont encore le nez sur les rames : "Vous cherchez quelqu'un ?" Évidemment il leur fout une trouille bleue, mais je le comprends, c'est trop tentant...

Et il monta près d'eux dans la barque.

"Pas très forts sur la rame, mes disciples. Et dire que j'avais enrôlé des pêcheurs exprès..."

Ils étaient plus stupéfaits qu'ils ne l'avaient jamais été. Déjà ils n'avaient rien compris à l'affaire des pains. C'est qu'ils avaient le cœur endurci.

Il est gonflé le narrateur, on aurait bien aimé le voir à leur place. Mais on ne m'ôtera pas de l'idée que Jésus devait se tordre de rire, au moins intérieurement, devant leur air bouche-bée et leurs yeux ronds. Du coup je révise un de mes jugements sur Jésus-qui-ne-riait-pas. C'était un grand blagueur pince-sans-rire, c'est tout.

dimanche 3 janvier 2010

Une dette plus vieille que tout emprunt




L'unité me semble prendre sens à partir de l'impermutabilité qui vient ou qui revient au moi dans la concrétude d'une responsabilité pour autrui : responsabilité qui d'emblée lui incomberait dans la perception même d'autrui, mais comme si dans cette représentation, dans cette présence, elle précédait déjà cette perception, comme si déjà elle y était plus vieille que le présent et, dès lors, responsabilité indéclinable, d'un ordre étranger au savoir ; comme si, de toute éternité, le moi était le premier appelé à cette responsabilité ; impermutable et ainsi unique, ainsi moi, otage élu, l'élu. Éthique de la rencontre, socialité. De toute éternité un homme répond d'un autre. D'unique à unique. Qu'il me regarde ou non, "il me regarde" ; j'ai à répondre de lui. J'appelle visage ainsi, en autrui, regarde le moi – me regarde – en rappelant, de derrière la contenance qu'il se donne dans son portrait, son abandon, son sans-défense et sa mortalité et son appel à mon antique responsabilité, comme s'il était unique au monde – aimé. Appel du visage du prochain qui, dans son urgence éthique ajourne ou efface les obligations que le "moi interpellé" se doit à lui-même et où le souci de la mort d'autrui peut pourtant importer au moi avant son souci de moi pour soi. L'authenticité du moi, ce serait cette écoute de premier appelé, cette attention à l'autre sans subrogation et, ainsi, la fidélité aux valeurs en dépit de sa propre mortalité. Possibilité du sacrifice comme sens de la nature humaine ! Du sensé, malgré la mort, fût-elle sans résurrection ! Sens ultime de l'amour sans concupiscence et d'un moi qui n'est plus haïssable.

J'use apparemment d'une terminologie religieuse : je parle de l'unicité du moi à partir de l'élection à laquelle il lui serait difficile de se dérober, car elle le constitue, d'une dette dans le moi, plus vieille que tout emprunt. Cette façon d'aborder une notion en faisant valoir la concrétude d'une situation où originellement elle prend sens, me semble essentiel à la phénoménologie. Elle est présupposée dans tout ce que je viens de dire.

Dans toutes ces réflexions se profile le valoir de la sainteté comme le bouleversement le plus profond de l'être et de la pensée à travers l'avènement de l'homme. À l'intéressement de l'être, à son essence primordiale qui est conatus essendi, persévérance envers et contre tout et tous, obstination à être-là, l'humain – amour de l'autre, responsabilité pour le prochain, éventuel mourir-pour-l'autre, le sacrifice jusqu'à la folle pensée où le mourir de l'autre peut me soucier bien avant, et plus, que ma propre mort – l'humain signifie le commencement d'une rationalité nouvelle et d'au-delà de l'être. Rationalité du Bien plus haute que toute essence. Intelligibilité de la bonté. Cette possibilité de prêter, dans le sacrifice, un sens à l'autre et au monde qui, sans moi, compte pour moi, et dont je réponds (malgré la grande dissolution, dans le mourir, des relations avec tout autre, que Heidegger annonce au §50 de Sein und Zeit) n'est certes pas le survivre. C'est une extase vers un futur qui compte pour le moi et dont il a à répondre : mais sans-moi futur, sensé et futur, qui n'est plus là-venir d'un présent protenu.

Emmanuel Levinas, Entre nous, Essais sur le penser-à-l'autre : L'Autre, Utopie et Justice.

À Chloris

Dingue de cet air, c'est la douceur, la tendresse retenue du piano, et l'enjouement mélancolique des paroles et de la voix, sûrement. Il y a une ressemblance avec les arias de Bach : la même dignité grave et gracieuse, précautionneuse aussi, comme des pas d'enfant incertains sur un parquet trop bien ciré, éblouissant et glissant.


samedi 2 janvier 2010

La vengeance de Casanova



Mon cocktail préféré.

Ingrédients pour 4 flûtes :
- 18 cl de vin rosé ;
- 18 cl de champagne ;
- 150 g de fraises, fraises des bois ou framboises ;
- 1 filet de jus de citron ;
- 8 cuillère à café de liqueur de framboise.

Placer le vin et le champagne au frais. Déposer au frais dans un saladier pendant 15 minutes les fraises ou les framboises, arrosées du jus de citron. Au moment de servir, verser le vin puis le champagne dans le saladier, puis répartissez dans les flûtes.

Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.